© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
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CHAPITRE VINGT ET UN.

 

Cette relation porta plusieurs titres non fixés ;
Circum fut le dernier. Alors que ce récit
Se clot, engageons que les faicts et dicts donnés
Auront des suites, mais sans garantir leur débit...


°Il fallut une bonne heure pour arriver à un hôtel sis en deçà du périphérique, dans la charmante bourgade d'Ivry sur Seine, banlieue limitrophe au Boulevard Périphérique qui ceint la capitale. Tout le monde fut prié d'activer le mouvement dans la pose des bagages ou la prise de la petite douche. Le car reprit sa route à l'heure prescrite et passa une autre heure à rejoindre la Porte de Clignancourt et la rue Lamarck. Vidouze et le chauffeur collaboraient maintenant au coude à coude pour pester contre les conducteurs abscons et les agonir d'invectives, confinées entre eux deux à des fins de records. Ils semblaient même partager une sorte de complicité.
°Ce dernier exercice dut faire du bien à Vidouze, car il cessa ses clignotements et une partie de ses reniflements. Le car fut laborieusement garé, au milieu d'un stationnement absolument engorgé, au bas de l'Avenue Junot, artère qui fut remontée à pied vers la rue de Norvins et la Place du Tertre. Vidouze tenait à faire un petit laïus dans cet endroit avant de les rabattre vers le restaurant à touristes où leurs places étaient réservées.
°Regroupés devant Vidouze grimpé sur un banc, ils eûrent droit droit à la dernière conférence Vidammesque du voyage :
- Ce n'est pas sans émotion, d'une qualité peu commune, que nous nous retrouvons tous ici, enfin, pour cette soirée d'adieux qui sera le point d'orgue d'une semaine culturelle de délassement et... de culture...
- Il se fout de notre gueule ? demanda Le Hortec à voix assez haute.
- ...lorsque vous vous souviendrez de ce voyage, vous vous souviendrez aussi de cette dernière soirée. Evidemment, la mise en scène de tous ces futurs souvenirs incombe à Symphorep, et je ne suis ici que le misérable, le faible... le faible...
- Cloporte ! dit une voix.
- Escargot ! proposa une autre.
- Bout de bidoche au bout de l'hameçon ! assena Biscoudé.
- Une faible chiure ? proposa encore une voix.
- ...le faible roseau soumis aux influences du temps variable, qui va et qui vient, et qui passe aussi... continua Vidouze.
°Le style du propos commençait à dévier. Il n'y avait rien du tout à célébrer, mais l'attention de Vidouze ne voulait pas être ramenée sur ce point, malgré les grimaces de son auditoire.
- Mais pourquoi parler de moi, alors qu'il faudrait aussi parler des organisateurs cachés dans les bureaux de Symphorep, dont vous avez pu apprécier les efforts, et qui se donnent là-bas tous les jours à fond, au point que la fatigue déforme leurs traits...
°Vidouze faisait l'andouille. Il devait peut-être se réjouir d'arriver à les tenir une dernière fois en face de lui, et approchait peut-être du moment de leur sortir quelques vacheries mijotées depuis longtemps. L'ennui, c'est qu'il n'y avait que Vidouze pour croire qu'il pouvait être assez malin pour se moquer d'eux et les provoquer finement, sans qu'ils puissent s'en apercevoir ou réagir. Il risquait de mettre toute la soirée par terre, et il n'était pas question qu'il puisse arriver à son morceau de bravoure.
°Le chauffeur monta à côté de lui sur le banc et lui décocha une tape sur l'épaule.
- Ce vieux Gilbert ne tarit pas d'éloges sur notre compte, mais somme toute c'est un brave type. Il voulait juste arriver au fait que si vous consentez à reconnaître en lui un excellent accompagnateur, il fera un petit rapport, tout petit, et tout le monde conservera d'excellents rapports avec Symphorep.
°Des grondements commencèrent à s'élever. Vidouze rougit et se tourna complètement vers le chauffeur, qui était du côté de son mauvais oeil, pour le faire descendre de là.
- Qu'est ce que vous dites, mon garçon ? Vous déraisonnez ! Descendez tout de suite !
°Mais il perdit l'équilibre, et au lieu de pousser le chauffeur, il vacilla. Il se cassa la figure du banc et se tordit la cheville. L'allocution était terminée.
- Qu'est-ce que tu voulais dire, avec ces histoires de rapport ? demanda Le Hortec au chauffeur.
- Tu crois peut-être que tu peux toujours faire l'andouille sans conséquence, mais avec la race des comptables, mieux vaut avoir un avocat dans la place pour expliquer les choses et éviter les suites, lui asséna le chauffeur du tac au tac en le regardant droit dans les yeux.
°Le Hortec eut un petit sursaut en protestant :
- Qu'est-ce que j'ai encore fait ?
- Je vois pas de quoi il se mêle, intervint Biscoudé en tirant Le Hortec à part. T'occupes pas de celui-là, l'autre grand tordu est assez vieux pour se parler tout seul, s'il en a envie.
°L'autre grand tordu se massait la cheville, mais ce n'était qu'un petit bobo momentané. Finalement, il lâcha le nom du restaurant pour toutes les oreilles, et il s'avéra que le point de chute était parfaitement en vue, là, à trente mètres derrière eux.
°Ce restaurant se composait de trois longues salles alignées les unes au bout des autres, et son décor avait pour thème la musique. Différents instruments étaient accrochés aux murs, épinettes, guitares et vieux accordéons. Le Hortec ne fit même pas mine de vouloir toucher à ces artefacts. Sitôt entrés dans ce haut lieu, il leur fallut d'ailleurs ressortir, car la réservation était faite en terrasse, afin qu'ils puissent voir le feu d'artifice assis depuis leurs places, sans avoir à se déplacer. Il leur fallut convenir, après Vidouze, que la préparation, orchestrée par Symphorep, faisait quelquefois bien les choses.
°Ce dernier repas de gala se composait de cuisses de grenouilles à la crème, à l'ail et aux herbes, et de tranches de magret de canard aux figues fraîches, le tout arrosé par un Bergerac.
°Le dessert devait venir à la fin du feu d'artifice. Entre temps, pour patienter, il était prévu que deux bouteilles de champagne seraient servies. Ce groupe congé-congrès était définitivement bien soigné : ce sont des choses qui arrivent.
°Vidouze se renseigna pour savoir d'où le feu d'artifice serait tiré. Un serveur expliqua pour toute la table que le feu serait tiré depuis des plate-formes, des remorques de camions, stationnées en contre-bas de la terrasse située au bout de la rue.
- C'est tellement difficile de monter des feux d'artifices qu'ils préfèrent maintenant tout assembler en conteneurs, en module, expliqua ce serveur qui se donnait l'air d'un véritable expert. Ca simplifie le câblage de mise à feu, l'élaboration, la mise en place et même le nettoyage.
°Vidouze hochait la tête d'un air entendu, les deux yeux grand ouvert et demi. Il avait l'air de priser les feux d'artifice. En dehors du moyen-âge, il avait donc une autre passion. Passion bien plus déplorable, comme commença à la démontrer Le Hortec.
- Faut pas croire que le goût de la masse est la garantie de la qualité, commença t-il. L'engouement pour les feux d'artifice emporte le concours d'un grand nombre de spectateurs gogos, ce qui fait donc de chacun des nombreux amateurs de cette sorte de cirque une forme de propagandiste snob destiné à perpétuellement verrouiller le consensus muet qui tend à encaustiquer cette forte imbécilité.
- C'est mauvais, le feu d'artifice ? s'étonna Zuricevic.
- Sans vouloir paraître ronchon, poursuivit Le Hortec, il faut bien admettre que toute occupation idiote artificieusement donnée à une foule fait perdre son temps à une grande quantité de personnes -si on calcule bien-, et les plonge dans une crétinerie de commande et un mensonge social qui affaiblit le bon sens. Il faut donc placer de tels spectacles au rang des activités pernicieuses et nuisibles. Et en effet, parmi tous les clichés adoptés benoîtement par tout un chacun se situent les feux d'artifice.
- Allons bon ! protesta Bicoudé.
- L'ennui du feu d'artifice commence par un déplacement pour aller le voir, avec tout le cortège d'inconvénients que suppose un déplacement aboutissant à une certaine concentration de spectateurs dans un petit périmètre de vision, pointa le Hortec.
- C'est pas nouveau, même quand tu vas au cinéma tu risques de faire la queue...
- Ensuite se produit le lancement pyrotechnique. A l'époque où ni l'affiche, ni le cinéma, ni la télévision n'existaient, un spectacle aussi pauvrement graphique avait certainement des chances de plaire, par un manque de saturation picturale qui expliquera aussi, par exemple, le succès passé de la peinture à l'huile. Aujourd'hui, une simple fleur regardée dans son vase est plus intéressante sous le plan des formes, et n'importe quelle vision de centre-ville, la nuit, offre des bouquets plus colorés qu'un feu d'artifice. Vous me suivez ?
°Il n'y avait plus d'interruption.
- Le feu commence par quelques "pouf-pouf" espacés, quelques "pan-pan" aveugles, et est supposé monter dans une envolée de gerbes et d'illuminations. Tout le monde attend donc la surenchère, qui finit par venir, comme l'éjaculation précoce. De même, le lancement d'une fusée obéit au même schéma, à échelle réduite ; d'abord le pilier, lent à monter, puis la brève explosion de la chevelure du palmier et la fugace fin de la retombée des "fruits". L'analogie totale du tout et de la partie avec la mécanique sexuelle est donc sans doute une raison psychanalytique supplémentaire du succès des feux d'artifice.
°Tout le monde restait muet. Le simple fait que Le Hortec puisse employer le mot "psychanalyse" les clouait sur leurs chaises, machoires fermées, pour attendre la suite.
- La pauvreté chorégraphique est consubstantielle au manque de versatilité de l'événement : ça monte, ça pète en couleurs, finalement peu variées, ça retombe un peu. Les artificiers peuvent au sol allumer quelques feux de Bengale, quelques torches, qui formeront des nébulosités masquées par la tête du spectateur de devant, ou par les massifs de végétation qui donnent alors un contre-jour censé, encore une fois, être passionnant...
°Sa fourchette tomba aux pieds de le Hortec. Celui-ci proféra un juron et continua derechef :
- Donc, pour conclure, le feu d'artifice peut se concevoir comme adjuvant subalterne pour quelque événement déjà élaboré en soi, donc riche en éléments d'ambiance réels, mais ne devrait jamais prétendre à être la base d'un spectacle -comme trop de fabricants de sons et lumières veulent le proposer à leurs clients gogolâtres. Facile solution que ces petites fusées... Quel responsable ira se plaindre ou avouer qu'il déteste les feux d'artifice ? Il passerait pour un crétin, un rabat-joie, une sombre enflure boursoufflée.
°Ayant dit, Le Hortec se laissa retomber sur sa chaise dans un silence profond. Pour une fois, il ne déclenchait pas l'unanimité et la complicité. Personne ne lui fit passer la bouteille de Bergerac. Son discours avait comme cassé une atmosphère enfantine à laquelle certains semblaient tenir.
°Mais Vidouze ne haïssait pas les feux d'artifice, il les prisait et se promettait de se faire un régal de celui-ci, malgré sa vision réduite.
°La nuit était tombée. Ils se préparaient, nez en l'air, à suivre le départ des premières fusées. Les deux bouchons de champagne avaient déjà doucement détonné, donnant le signal de l'après dîner. La rue avait commencé à s'engorger de monde, on ne devait plus pouvoir se garer dans un rayon de quatre kilomètres, et des vendeurs de boissons gazeuses baladaient partout leurs paniers remplis d'onéreuses boîtes de soda ; somme toute, ça allait être un feu d'artifice typique.
°Prévenu par une sorte de prémonition, Vidouze baissa soudain son nez pointé vers le firmament et demanda :
- Où est Le Hortec ?
°Il n'y avait plus aucune trace du rouquin parmi eux. Capnez se borna à indiquer qu'il avait cru voir Le Hortec s'éloigner vers le bout de la rue.
- Sans boire de champagne ? Et il est parti vers le feu d'artifice ? s'étrangla Vidouze. Bon sang !
°Le spectre cauchemardesque d'un Le Hortec perdu au milieu des fusées, inspectant les barils de poudre, l'avait effleuré.
- Il y a un service d'ordre, il ne pourra pas passer, fit observer le chauffeur.
°La précédente vision cauchemardesque fut aussitôt remplacée par une autre ; Le Hortec, vexé par le service d'ordre, tripotant les fils électriques menant au dispositif de mise à feu, ou s'employant à quelque acte de sabotage débile.
- J'y vais ! lança Vidouze. Il faut le rattraper avant qu'il ne commette encore une catastrophe !
°Il se leva si précipitamment, malgré sa cheville douloureuse, que sa chaise tomba. Clopinant, il fonça vers le bout de la rue au milieu de la foule déjà dense. Le chauffeur se leva, recommandant à tout le monde de ne pas bouger, et suivit Vidouze, ne sachant lui-même pas trop pourquoi.
°En approchant des barrières, la foule s'épaissit encore et les protestations contre son avance devinrent plus vigoureuses. Un espace ayant été réservé pour placer quelques sièges sur une moquette rouge, destinés à des personnalités, et il franchit les barrières de cet enclos pour pouvoir rejoindre plus facilement l'avant. Personne ne fit mine de vouloir l'arrêter dans cette tentative, ce qui marquait le relâchement du service d'ordre.
°La rue se terminait en temps ordinaire par une balustrade de fer forgé et une volée d'escaliers vers une rue transversale située en contrebas. C'est dans cette rue qu'avaient été rangées les plates-formes supportant les éléments qui devaient être mis à feu. L'accès de la balustrade et des escaliers était donc défendu par de nombreuses barrières métalliques.
°Une masse sombre s'employait à franchir ces barrières. C'était Le Hortec, aidé par la proximité des obstacles, qui permettait de les passer en s'appuyant sur le faîte de plusieurs, et par l'absence du service d'ordre, aveugle à cette tentative et massé dans divers autres endroits pour attendre les officiels.
°Alors, une frénésie s'empara de Vidouze. Le chauffeur put attester que personne ne l'avait jamais vu ainsi transformé en athlète sauteur et vindicatif, cheville oubliée. Il bondit sur la première barrière d'un seul mouvement et grimpa sur la suivante pour se casser la figure dans la troisième, ce qui ne l'arrêta pas. Il n'avait plus qu'un seul objectif, mettre la main sur le criminel Le Hortec.
- Revenez ici, hurlait-il. Cessez tout de suite !
°Deux vigiles de la Sécurité Civile ne s'étaient pas encore transformés en balles de caoutchouc et suivaient péniblement les avancées de Vidouze, placés à plat ventre sur le sommet des barrières, et progressant là très lentement, sous les yeux de la foule qui leur envoyait ses appréciations.
°Tout ce remue-ménage avait alerté un groupe de pompiers de la protection civile, qui remontèrent les escaliers. Soudain leurs têtes ébahies dépassèrent du vide au bout de la rue, considérant Le Hortec et Vidouze, séparés d'eux par un mètre tout au plus dans le lacis des obstacles.
°Ce que tentait Le Hortec n'était pas clair. Soit il avait voulu gagner une position de vue imprenable, ce qui fut sa défense par la suite, soit il avait réellement voulu mettre le nez entre les feux de Bengale et toucher le feu ou le lancement du plus près, voire diriger une ou deux fusées.
°Les deux pompiers secouèrent les barrières pour empêcher Le Hortec et Vidouze de progresser. Ils confondaient les intentions de l'un et l'autre, ne retenant que l'intempestivité de leur présence. Le Hortec pour les éviter s'accrocha à la balustrade qui fermait ordinairement le bout de la rue. Comme cet obstacle fixe arrivait à la hauteur du sommet des barrières, il était maintenant à moitié suspendu au dessus du vide.
°C'est à ce moment que Vidouze parvint à l'atteindre par un pan de son blouson. Avec cette prise, il se tira auprès de Le Hortec qui cherchait à se libérer. Les deux oscillèrent un moment sur la crête de la balustrade, puis Le Hortec parvint à repousser Vidouze. L'Avignonnais fut ainsi débarrassé d'un contre-poids dont il n'avait pas mesuré l'influence, et il perdit l'équilibre.
°Vidouze, dans son mouvement, faillit revenir en arrière et se planter une nouvelle fois entre deux barrières, mais d'un vrai mouvement de danseur, il se tordit et se jeta en avant pour se rattraper à Le Hortec gesticulant au dessus du vide. Tous les deux basculèrent.
°La foule poussa un cri, les pompiers levèrent les bras au ciel, le chauffeur se donna un coup de balustrade dans le nez.

°Une chute de quelques mètres peut ne pas être suffisante en soi pour beaucoup endommager quelqu'un. Par contre, en se recevant mal, on peut se casser quelque chose, voire même le cou ou les reins. Le Hortec se cassa seulement le bras et Vidouze n'eut rien, en dehors de l'occasion de se plaindre de sa cheville luxée plus tôt dans la soirée. Le Hortec se retrouva déshabillé de son blouson sans que l'on sache trop pourquoi. Un peloton de secouriste, planté à cinquante mètres de là, s'occupa de l'évacuer vers un hôpital.
°Le nez est une région de l'individu richement innervée, et qui est le centre de la physionomie : tout bobo qui l'atteint se double d'une secrète inquiétude psychologique quant à la possibilité d'être défiguré.
- Dites-le moi franchement, demandait le chauffeur à Vidouze. Est-ce que j'ai le nez cassé ?
°Il fallut le rassurer abondamment. Comme il était descendu pour se porter garant de Vidouze et présenter la poursuite dans les barrières sous son vrai jour, un secouriste donna au chauffeur une compresse à se coller sous la narine. Devant la perspective proposée et offerte de partir se faire prendre une radio du crâne, le chauffeur cessa de se plaindre sur le mode majeur : il voulait maintenant aider Vidouze et minorer ses intempérances lors du voyage.
°Vidouze proclama lui aussi qu'il allait très bien et qu'il voulait qu'on le relâche pour qu'il puisse aller surveiller les autres colibris de sa volière. Comme il se servait textuellement de cette métaphore, un secouriste crut qu'il s'était pris un coup sur la tête et faisait une bouffée délirante. Pour faire bonne mesure, Vidouze lui ajouta : &laqno; Il faut que je rejoigne mes oiseaux avant qu'ils s'envolent dans le panorama, et aussi parce que l'addition peut cacher un coup de fusil. » Pour se libérer, Vidouze signa un papier qui dégageait les secouristes de leur responsabilité, et il eut ensuite, et par conséquent, toutes les peines du monde pour faire valoir sa cheville en accident du travail.
°Par un chemin toujours encombré de spectateurs, ils revînrent à pas lents vers le restaurant. C'est surtout Vidouze qui traînait les pieds. La tête basse, il tenait le blouson de Le Hortec sous le bras et son il brillait de reflets lancés par les réverbères, car les secouristes lui avaient enduit la moitié de la figure avec une pommade luisante, décongestionnante et calmante. Ce calme chimique répandu si près de son cerveau devait actuellement lui passer la dure-mère et les méninges pour lui diffuser dans le cortex, car Vidouze avait l'air complètement fini, cuit et à plat.
°A un moment, un porte-carte tomba du blouson de Le Hortec. Le chauffeur se pencha pour le ramasser et poussa une exclamation.
°Le porte-carte s'était ouvert en tombant, et à la clarté d'un réverbère tout proche, on pouvait nettement distinguer une photo prise en gros plan, glissée dans un blister : Le Hortec, le bras passé autour du cou d'une jeune femme qui lui ressemblai énormément.
°Sans aucune pudeur, Vidouze se colla le nez sur la photo, puis la sortit de sa protection transparente. Au dos, une mention portait "Moi et ma petite grenouille", plus une date, assez récente.
- Oui, je crois qu'il a une fille, expliqua le chauffeur.
°Vidouze hocha la tête. La pensée que sa bête noire au poil roux puisse avoir un jardin secret et une grenouille attitrée, voire chérie, malgré le sexisme constant du personnage, ne parvenait décidément pas au centre de ses représentations, et il n'en tirait aucune émotion particulière.
°Le porte carte fut remis en place sans davantage de recherche dans la vie privée de Le Hortec, et ils repartîrent vers le restaurant qui fut atteint sans plus de péripéties. Les oiseaux de Vidouze n'avaient pas bougé, l'addition n'était pas outrageusement salée et le feu d'artifice avait commencé, captivant l'attention de tous au point qu'ils ne remarquèrent pas leur retour avant un intermède de calme précédant "l'éjaculation finale", selon l'expression réservée par Le Hortec au Bouquet.
°C'est d'ailleurs pendant cette pause qu'on leur amena le dessert, servi "à l'anglaise" sur des assiettes préparées en cuisine.
- Ils se foutent de nous, s'insurgea Vidouze. Le menu prévoyait une "Bombe glacée". Où est la bombe ? Je ne vois que des bouts de biscuit à la cuiller avec de la glace à la vanille !
°Effectivement, Symphorep était légèrement refait et escroqué. Mais qu'attendre de plus d'un feu d'artifice tiré sur un mamelon à touristes ?
°Vidouze était achevé. C'était bien la première fois qu'on pouvait le voir aussi totalement baisser tête et pavillon pour avaler son humiliation, sous la forme de cuillerées de glace à la farine d'algues. Il ne protesta plus, le voyage était terminé, il ne voulait plus faire un gramme d'effort.
°Le "bouquet final" s'empila en une succession d'accumulations multicolores du plus mauvais goût chromatique. Le ciel en fut rempli pendant une minute, puis ce fut tout, terminé terminé, bonsoir la compagnie.
°Le restaurant ralluma les lumières de sa terrasse. Les convives s'aperçurent de l'absence de Le Hortec et commencèrent à poser des questions. Vidouze laissa l'inquiétude grandir en faisant signe au chauffeur de ne pas répondre.
°La grande séance des adieux et du dernier dîner fut ainsi désamorcée par cette déconfiture tout à fait digne des jours précédents. Recevant la nouvelle que leur chef et exemple était à l'hôpital, les membres du groupe affichèrent des mines égarées. Vidouze assura plus tard qu'il avait failli ajouter qu'il porterait plainte pour tentative de meurtre, ce qui aurait été assurément du plus mauvais goût, mais il ne faut pas n'oublier que Vidouze avait de nombreuses circonstances atténuantes, un tonneau de rancune plus qu'abondamment rempli à l'adresse du principal absent, et des raisons de vouloir torpiller les bons souvenirs du groupe.
°Si Vidouze avait seulement eu le bas cassé, partant à l'hôpital, et Le Hortec s'en tirant avec une cheville tordue, le scénario aurait d'ailleurs fort bien pu dégénérer, la horde étant lâchée sous la seule tenue du chauffeur. Les dernières bonnes paroles de Vidouze à son groupe furent donc chargées de retenue. Il ne fallait d'ailleurs pas oublier qu'en rentrant à l'hôtel, les membres du groupe congé-congrès allaient trouver l'enveloppe contenant un questionnaire-qualité sur leur degré de satisfaction offert par ce voyage Symphorep, avec la possibilité de noter l'accompagnement qui leur avait été prodigué.
°Pour bien leur faire sentir l'artificiel de la situation, Vidouze tarda volontairement à donner le signal du départ, retenant le groupe assis comme si l'on ne pouvait vraiment plus se séparer, alors que les serveurs avaient fini de débarrasser les tables voisines et que les derniers cafés avaient été absorbés depuis bien longtemps. Les yeux dans le vague, Vidouze devait savourer la consolation de savoir son adversaire aux urgences, en chemise, et la fin plus que prochaine de ses épreuves, abruti en outre par la lente montée d'une fièvre et d'un encombrement menaçant sa sphère buco-rhino-pharyngée.
°Enfin, le chauffeur manifesta hautement son intention d'aller vérifier si le car avait bien passé sa soirée, en dehors des parkings prévus sur la butte pour ce genre d'engins. Comme deux ou trois autres candidats à la balade se levaient aussi, Vidouze fut contraint de donner le signal du repli.
°Le car était resté tranquille. Garé sous des marronniers, il avait été décoré de grandes coulées par des pigeons peu soigneux mais dont l'antériorité de l'habitat primait sur l'installation du car. Une fois encore, ce jour là, le chauffeur passa la main sur le pare-choc avant pour bien rester sûr que la petite voiture blanche n'avait pas pollué son véhicule. Puis, ce miracle à nouveau établi, il consentit à ramener le groupe à Ivry.
°Plâtré, Le Hortec les accueillit à la réception, dont il avait encombré une table avec des cartes en jeux de patience. Vidouze eut l'air surpris qu'on ne l'ait pas gardé en observation, mais il n'ajouta rien. Le Hortec avoua simplement être très fatigué, ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque depuis son retour il avait consommé deux cognacs, qui étaient tombés dans son estomac sur des comprimés antalgiques administrés par les secouristes. Sans un mot, Vidouze lui tendit son blouson, et ce fut là le dernier échange entre ces deux individualités.
°Seul de toute la bande, Biscoudé s'approcha de Vidouze et lui remit discrètement un paquet enveloppé d'un méchant papier. Cette offrande fut accompagnée d'un clin d'il et d'un serrement de main fugace. La moitié du groupe disparut dans les étages sans même se saluer ou s'adresser un regard, et il ne resta que le carré des braves, escortant un Le Hortec titubant.
°Vidouze aussi les avait assez vu. Il ressortit sur le trottoir, flanqués du chauffeur qui, lui, avait glané une ample moisson de cartes de visites, remises plus tôt dans la soirée au cours du dîner. Vidouze déchira le papier de son cadeau et exhiba à la lumière des réverbères la silhouette de la dernière bouteille de rhum du voyage. Il se débarrassa tout de suite de ce présent en le donnant au chauffeur, qui ne fut pas avare de remerciements.
°Devant le car, les deux se séparèrent en se souhaitant bonne nuit, ayant tout oublié du coup de poing dans l'oeil, comme de vrais hommes. Ils devaient se retrouver le lendemain matin au siège de Symphorep pour la première post-analyse, terme étrange passé en institution, laquelle, comme chacun le sait depuis Maine de Biran, prime tout. Vidouze héla successivement deux taxis vides qui ne s'arrétèrent pas et, avec sa chance coutumière, fut chargé par un troisième. Quant à lui, le chauffeur et son car prirent solitairement le chemin de la remise, située hors de Paris.

Fin ?

°Ce groupe disparu, il devient difficile de longuement épiloguer. La rédaction littéraire des souvenirs de voyages est un genre presque totalement tombé en désuétude depuis l'apparition de la diapositive, puis de la caméra vidéo. Cependant, il faut maintenir que certaines autres tournées mériteraient absolument d'être rapportées en détail pour l'édification publique de l'humanité. Les restaurateurs et les hôteliers le savent bien, et il faut ici terminer en les encourageant à fonder un
" Prix du plus beau sagouin s'étant jamais fait passer un jour pour un client. "
°Ha, si les murs d'hôtels pouvaient parler...

 

Fin.