Membre
de France HyperBanner
Une courte notice :
Ce texte a pour fond un monde inhabituel, celui de
la drogue.
J'ai réalisé un passage explicatif sur
ce thème, déposé au début
d'une autre nouvelle, "Le ticket", qui parle aussi des
drogués.
Prière de vous y référer si vous désiriez
avoir un développement
ou une explication sur l'abord de ce thème qui peut alimenter,
et
c'est bien naturel, quelques préventions, dont la création
s'affranchira cependant, et c'est aussi son rôle.
La vache et le Junkie
© Charles Imbert 1994
Nouvelle de +/- 26000 signes
Charles Imbert 1995 (© S.G.D.L N° Y1721 "12 Nouvelles")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée
sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .
Vous n'arriverez jamais à la lire ici à
tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire,
n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord,
car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de
savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).
A propos, je précise que cette histoire sort
entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'une expérience
ou de connaissances
ou la référence à une situation rélle
ayant existé, etc. ou quoi ou qu'est-ce.
Et puis si vous désirez des précisions,
il vous reste le Mailto (le stylo en gif animé, le vites-vous
?).
Revenir à l'index des nouvelles ?
Le plus terrible n'est pas le lundi matin, lorsque l'aigre
carillon du réveil vous renvoie dans une nouvelle semaine
faite de nouveaux matins froids pleins de nouvelles sonneries,
de bonds frigorifiés sur le plancher froid, en rebond vers
la douche toujours incapable de laver votre torpeur, vers les
empilements dans les embouteillages après le café
sommairement bu parce qu'il était trop chaud et et que
vous n'avez pas eu le temps d'attendre...
Le plus terrible n'est pas, après vous êtes levé,
ivre d'une mauvaise nuit chaude et moite qui n'a pas débarbouillé
le terrible rideau de fatigue, de ne pas vous empiler dans les
embouteillages, parce que vous avez pris le train bondé,
et qu'un gars vient vous coller sous le nez l'acide aisselle de
son tee-shirt, dans la saisie en hauteur d'une barre d'appui souillée
par les humidités grasses d'une dizaine d'autres mains
qui sont déjà passées par là...
Le plus terrible n'est pas le lundi matin, parce que le dimanche
soir, il y a la perspective de ce lundi matin, et qu'en fait,
tout le week-end, vous traînez l'insoupçonnable certitude
que, dans quelques heures, il va falloir y retourner, et la subliminale
pesanteur d'une angoisse qui fait bien quarante mille tonnes de
tour.
C'est pourquoi, pour échapper à ça,
à cet enchaînement horrible, il y en a qui prennent
des chemins de traverse, normaux ou fous.
Il y en a même qui jouent au loto.
Mais ce n'est pas pour ça qu'il y en a qui se droguent.
On vient à la drogue par la fête, par l'exaltation.
On y goûte comme à du champagne. Et un lundi matin,
très très vite, beaucoup plus vite que ça,
en fait, parce que goûter à ce champagne là
c'est s'empoisonner à vie, on se retrouve accroché.
Commence alors la cohabitation, d'abord peu gênante, puisqu'on
est tellement heureux. Puis viennent les moments où ces
moments là sont vraiment bons pour vous décharger
des soucis. Arrivent naturellement les premières difficultés,
parce que se cacher n'est rien, mais continuer la fête ne
peut se faire sans crédit. Puis vient la détestation
de ce cycle qui va vers le bas et des autres moment qui vont venir
et où, même conforté, on verra très
bien l'abîme bailler de plus en plus. Et puis...
Et lorsqu'ils n'ont plus de drogue, ils montent au braquage,
qui leur est d'ailleurs devenu beaucoup plus facile depuis qu'ils
ont déjà dit non à la propulsion du lundi
matin, dans le train ou les embouteillages, et s'ils n'ont pas,
pour certains aussi, commencé par le braquage pour arriver
à la drogue et rendre aussi le braquage plus évident,
comme une sorte de corollaire ou d'expression d'un nouveau caractère
d'une force plus que majeure, impérieuse et glorieusement
dévorante.
Et puis il y a aussi ceux qui se droguent ET qui jouent au
loto.
Jean-Paul de Baudrivaux était l'un de ceux là.
Pour simplifier sa vie déjà aisément
compliquée, il avait définitivement laissé
tomber la particule de son patronyme, mal portée car héritée
de trois générations de mâles mésalliances,
successives et ancillaires... Il s'en consolait en excusant ses
pères de cet état de fait et en se remémorant,
par exemple, qu'Alexandre Dumas, né Davy de la Pailleterie,
avait lui aussi résolu de laisser choir de son patronyme
tender, wagon et fourgons (non sans avoir essayé de relever
la tête), et qu'en plus, le grand auteur était mulâtre,
ce qui peut encore rendre les choses parfois plus complexes.
Dans sa jeunesse, Jean-Paul Baudrivaux avait souffert de la
splendide intelligence de ses petits camarades, qui avaient au
fil se sa scolarité constamment tenté repousser
les bornes de l'esprit français en lui intercalant anagrammatiquement
cette fameuse particule, pour obtenir "Beau riz de veau",
appellation décorative et thymique.
Ce qui pointera peut-être sur les prémices de
sa considération et du choix porté sur les ruminants,
en expliquant qu'il ait abouti, au tournant de sa destinée,
à considérer un veau, devenu en grandissant une
autre maman de veau, comme un véhicule, et non pas comme
un stock de biftecks.
Car lorsque Jean-Paul lut, ce matin d'avril-là,
au café où il parcourait le journal après
avoir médité sur sa grille de loto, qu'un chien
avait été retrouvé, dans une douane, lesté
de trois kilos d'héroïne en sachets, cousus dans son
abdomen, son sang de drogué ne fit qu'un tour entre les
quelques méninges délabrées qui empaquetaient
sa masse corticale, pour aller richement irriguer sa centrale
à idées tordues. Ce centre neuronal, développé
chez lui de manière innée, mais que l'on retrouve
quasi à l'état embryonnaire chez les concurrents
du concours Lépine ou chez les salariés des départements
de recherche et de développement, lui avait déjà
soufflé les pulsions d'achat de diverses martingales pour
le loto, et la concoction de plans divers pour faire passer la
frontière à des substances vénéneuses
et prohibées.
Il avait envisagé l'élevage de pigeons voyageurs,
lâchés d'un côté de la frontière
avec deux grammes aux pattes, vers le pigeonnier situé
en territoire national. Il avait mentalement pesé les systèmes
par ballons, ou par petit avion téléguidé,
toutes solutions déjà éprouvées et
consignées dans les annales douanières. Il avait
cogité les formidables histoires de doubles fonds pratiqués
dans des bouteilles de laque et des flacons de mousse à
raser, laissant échapper pour la satisfaction du contrôle
des gabelous un échantillon de leur contenance proclamée
par l'étiquette. Il avait étudié la chimie
de la dissolution dans la bouteille de whisky, dans l'essence
du jerrican, dans le vernis déposé au dos de miroirs,
ou dans des colles pour formica...
Quiconque n'a jamais passé une frontière
sensible en compagnie d'une bande de joyeux drilles plutôt
drogués ne peut supposer à quel point l'esprit humain
devient parfois soudainement inventif, et là, Jean-Paul
Beau riz de veau venait d'avoir l'idée définitive
concernant les double-fonds camouflés.
Pour passer plus de marchandise, il suffisait évidemment
de pratiquer un double fond dans un animal plus gros qu'un chien
: une vache, par exemple.
Il pourrait commencer avec une vache. Très vite, il
passerait à l'échelon supérieur, la bétaillère,
puis il se ferait importateur de ces ruminants. Ensuite, il agirait
au niveau des lobbys supra européens, et il pourrait faire
franchir les frontières non plus à des troupeaux,
mais à des hordes de braves vaches hollandaises, venues
de la banlieue d'Amsterdam, Rotterdam, et farcies de leur cargaison
psychotrope. C'était très simple.
Il n'était pas encore décidé ou fixé
sur la technique et sur les détails, à savoir par
quel orifice organique rentrerait la cargaison, et si la vache
serait sacrifiée ou non pour la récupération
de son viatique, mais il était décidé en
ce qui concernait la théorie globale. D'ailleurs, il voyait
bien clairement qu'Einstein avait procédé de manière
tout à fait similaire : d'abord, la théorie de la
relativité restreinte -le chien-, puis l'extension à
la relativité générale ; la vache.
Ce matin là, il replia le journal qui lui avait donné
cet éclair si exceptionnel et, n'y tenant plus, il retourna
dans l'enceinte de son lieu de travail pour aller demander au
bureau du personnel qu'on puisse lui débloquer quelques
jours de vacances dans les délais les plus brefs.
Il téléphona ensuite à son banquier pour
avoir un petite rallonge exceptionnelle et fut très contrarié
d'apprendre que ses trois découverts n'avaient absolument
pas bougés de leur plancher totalement négatifs
et minima. Plein d'entreprise, il organisa néanmoins illico
une nouvelle collecte auprès de ses compagnons de travail,
sous un nouveau prétexte élucubré et de haute
taperie, mais dont le caractère d'escroquerie disparaissait
derrière la promesse prochaine d'une réalisation
qui lui permettrait de solder toutes ses dettes.
Il eut bien naturellement une peine immense à se retenir
pour ne pas téléphoner sur le champ à son
pourvoyeur et dépenser une fraction de cette maigre récolte
dans l'organisation d'une petite soirée remontante et absolument
réduite à un seul fêtard. Le succès
de sa résolution dans cette lutte interne lui sembla le
prodrome d'un succès assuré. Il était également
découragé de ce geste par la longue contemplation
de ses nouvelles et maigres ressources liquides, étalées
sur son bureau, exceptionnelles et pas trop renouvelables. La
somme totale suffirait à peine à un début
d'organisation.
Il fit naturellement des pieds et des mains pour décrocher
de nouvelles avances sur salaires, et téléphona
à sa famille pour obtenir d'autres subsides sur des crédits
épuisés. Il envisagea même d'emprunter à
son pourvoyeur, mais en fut découragé par la certitude
que celui-ci devait certainement être devenu un indic, car
trop florissant dans sa crasse, et sans problèmes apparents
depuis trop longtemps.
Il décida d'en venir à des résolutions
terribles ; Il alla porter les deux tiers du restant de sa garde-robe
aux puces, puis fit venir une entreprise de débarras pour
tirer quelques billets du mobilier de son salon. Une tante de
province passa par chez lui, s'étonna de son nouveau dénuement
et voulut lui faire un chèque ; il sauta sur l'occasion,
rendit le chèque et persuada cette parente d'opérer
des retraits au distributeur de billets pour sauver la somme offerte
des gouffres et des griffes du système bancaire.
Pendant le week-end suivant, il procéda, ainsi qu'il
l'avait envisagé, à la mise en place des premiers
éléments de son plan. En effet, mieux valait couper
les deux temps de l'achat et du transport. C'est pour n'avoir
pas su dissocier ces deux opérations que bien des passeurs
se sont fait coincer, leur pourvoyeur en matière première
les ayant donné à la police presque à l'instant
où ils tournaient le coin de leur rue. Les douaniers préfèrent
attendre le flagrant délit à la frontière,
armés d'un bon signalement : pourquoi se remuer lorsque
le client arrive tout droit ?
Il prit le train pour un pays du Benelux renommé pour
sa permissivité en matière de drogue, circula le
samedi dans les haschichs-bar dont il avait l'adresse par ses
relations, et couronna son voyage en rencontrant le samedi, très
tard, un personnage dont les dehors ressortaient comme bien inintéressants,
en regard de la fantastique opération qui pouvait s'opérer
dès le dimanche matin. Jean Paul ne pouvait pas, cette
fois-là, acheter plus de quatre-vingt grammes. Encore savait-il
qu'à Paris, ces quatre-vingt grammes vaudraient plus de
cent mille francs, par la magie de la rareté et de la coupure
inévitable avec divers excipients.
Le dimanche matin, une fois son achat effectué auprès
du personnage, Jean-Paul s'enfonça dans la campagne environnant
la ville, sur sa bicyclette de location et plan de situation en
poche. Il fut surpris de ne pas trouver de champs de tulipes s'étendant
à l'infini, ne rencontra strictement aucun moulin et manqua
déprimer lorsqu'il s'aperçut qu'il était
impossible de trouver un coin de nature sauvage où il ne
serait pas en vue d'au moins une bicoque.
Il entra dans plusieurs fermes et tenta de se renseigner
dans un anglais approximatif sur la possibilité d'acheter
une vache frisonne pie noir. Il comprit vite que, s'il prenait
la précaution d'offrir le double du prix normal d'une bête
et d'exhiber de l'argent liquide, il aurait la possibilité,
un peu partout, d'arriver à ses fins. Il cessa d'attirer
l'attention sur son cas en allant solitairement s'empiffrer de
sandwiches au salami rose pastel sur les bords herbus d'un canal,
et là il envisagea de cacher son achat dans un coin sûr
avant de rentrer à Paris.
Sur les bord d'un petit étang bordé de taillis,
il trouva la terre quelconque, meuble et publique, capable de
receler secrètement son dépôt pendant quelques
jours. Il allait faire des rêves et des cauchemars en pensant
à cette cache, et il s'octroya le bénéfice
de la fraction d'un petit gramme, pris sur le total et ingéré
à la suite des odeurs de salami, pour le paiement de tous
les efforts de son expédition. Puis, avec son couteau suisse,
il creusa la terre aux pieds d'un noisetier poussé en buisson,
déposa son trésor enveloppé de plusieurs
couches de sacs en plastique dans le trou pratiqué et reboucha
sa planque avant de faire des photos floues mais indiquant bien
l'endroit.
Le début de son retour en train fut baigné d'une
joie sombre et triomphale, dont il ne savait plus s'il devait
l'attribuer à l'excellence de la qualité des miettes
du gramme absorbé, ou à la joie réelle d'avoir
amorcé un plan renversant. Il vit passer la fouille minutieuse
des douaniers, prévenus et peut-être armés
de son signalement, avec une jubilation débordante, certain
de n'avoir rien à se reprocher lors de ce voyage là
et profitant de ce confort serein avec une extase décuplée.
Le lundi matin qui suivit était baigné de boutons
de roses voltigeant dans les airs au milieu d'une musique bleue
éthérée et de parfums de printemps. Pour
une fois qu'il planait sans substance ! Il faillit tout simplement
ne pas retourner au travail, mais admit en lui même qu'un
trafiquant de son envergure se devait de conserver une couverture
sociale. Plus tard, lorsque il serait au six ou septième
voyage bovin, il pourrait envoyer promener sa hiérarchie
pour monter le simulacre de sa propre boîte : un paravent
plus adapté à son futur standing et avec lequel
il pourrait pratiquer du recyclage de vaches nordiques. Mais en
attendant, toutes les prudences s'imposaient, et il avait déjà
trop emprunté sur son salaire pour se dispenser de venir
au bureau sans en récolter des problèmes.
Il alla à Maisons-Alfort, pour hanter les couloirs
de l'école vétérinaire et se documenter sur
les meilleurs ouvrages traitant de l'anatomie des vaches, ainsi
que de l'implantation d'une bibliothèque qui lui permettrait
de piocher le sujet.
Il se décida à acheter une vache hors période
de lactation, pour ne pas avoir à la traire. Il lui sembla
que les sept estomacs de la vache commune - vacca ordinaris -
étaient bien trop nombreux et complexes pour abriter un
seul petit colis, et il se demanda s'il ne ferait pas mieux de
faire fabriquer ou dénicher une sorte de suppositoire en
aluminium. Cependant, cette solution d'injection par l'arrière
devrait composer avec les impératifs de la nature, et il
ne pouvait imaginer certaines suites... comment par exemple il
empêcherait la vache de soudain rejeter son fardeau, l'obligeant
à fourrager aussitôt dans les matières pour
récupérer le conteneur d'aluminium et le replacer
-horreur- à sa place.
La solution du vagin vachicole lui semblait aussi une mauvaise
solution, car il n'avait jamais compris comment, même chez
la femelle de sa propre espèce, un tel organe pouvait être
autre chose qu'un vestibule, totalement ouvert d'un côté
aux bébés, et de l'autre aux impératifs de
la nature. Un tas de méfiance viscérale et sans
doute obtue envers ce réceptacle trop évident, et,
somme toute, béant devant les douaniers, le détournait
instinctivement du choix de cette planque. Certains mufles baptisent
en outre la première forme de cette sorte de dégoût
du nom pompeux de "respect".
Restait donc la solution normale ou évidente : Ouvrir
grand la gueule de la vache avec l'aide de courroies, coins et
bâtons, pour lui déposer dans la gorge des paquets
de préservatifs lubrifiés à l'huile neutre
et contenant, au milieu de dix couches de latex, la précieuse
marchandise.
Il se renseigna dans un sex-shop pour savoir quelle huile
n'attaquait pas le latex et en acheta pour remplir une petite
fiole qu'il rangea à côté d'un stock de préservatifs
dans sa trousse de toilette.
Le week-end suivant arriva. Il n'avait pas envie de rejouer
un remaque de "La vache et le prisonnier", et de se
promener avec sa vache au long de centaines de kilomètres
: le premier mouvement du plan fut, au volant d'une voiture équipée
pour la traction de remorques, d'aller chercher une petite bétaillère
dans la Sarthe, louée à un fermier qui avait eu
pour objectif initial de vendre ce véhicule en passant
une annonce dans "cheval magazine". Bien entendu, Jean
Paul fut mis face à un palanquin dévolu au transport
des chevaux et poneys. Il put alors mesurer les conséquences
qui peuvent être induites par le manque de description lié
à l'usage du téléphone. Il fit contre mauvaise
fortune bon coeur et se persuada qu'une vache placée dans
cette carriole pourrait faire bonne figure et rester crédible,
presque comme dans son élément naturel. Restait
à aller remplir cette bétaillère. Le samedi
après-midi, Jean-Paul Baudrivaux partit vers le nord au
volant de son attelage, sourire aux lèvres, mais en fait
beaucoup plus tendu que lors de son dernier voyage.
Tôt le lendemain de son arrivée sur le théâtre
de ses exploits, il retourna dans l'une des fermes visitées
lors de son précédent périple, et comme prévu,
il n'eut presque aucune peine à faire embarquer une belle
vache noire et blanche dans sa carriole pour cheval. Il paya en
liquide et eut la nette impression que le fermier irait ensuite
déclarer la perte de sa vache dévorée par
les corbeaux à sa compagnie d'assurance, mais il balaya
cette pensée sans incidence sur sa propre destinée
tout en reprenant le volant pour se précipiter auprès
de son petit étang.
Il retrouva facilement son noisetier, s'alarma en constatant
qu'un pique-nique avait eu lieu pendant la semaine à dix
mètres de l'endroit, oubliant une bouteille de soda et
des mégots dans un paquet vide de chips, mais il put vérifier
que personne n'avait trouvé ou fouillé sa cachette.
Il récupéra son trésor avec des frissons
d'aise et dut infiniment lutter pour ne pas s'octroyer une petite
compensation directe prise sur le total de son stock. Il se réserva
cependant une toute petite trace de poudre blanche dans un pli
de papier. Il prendrait ça juste avant de franchir la frontière,
histoire d'être bien décontracté.
Il fit circuler un peu son animal de long en large, pour être
bien certain qu'il saurait le conduire lors de la phase cruciale
du passage à pied, tenta de le baptiser Nénette
pour se donner l'illusion d'un plus complet contrôle sur
ce psychisme inconnu, puis il s'attaqua à la difficile
tache de faire absorber le paquet de drogue à la vache.
Il amarra celle-ci à l'aide de sangles, ayant d'ailleurs
un peu peur d'y toucher, et parvint même à lui ouvrir
la gueule à l'aide de leviers maniés avec l'énergie
du désespoir. Par miracle, il n'y eut pas davantage de
problèmes, et le colis fractionné en une chaîne
de petits paquets enrobés de préservatifs, tous
vaguement liés ensemble, fut dégluti sans soupir.
Lorsque le dernier petit ballonnet eut disparu dans la gorge de
Nénette, il retira ses forceps de fortune et s'amusa de
voir sa patiente, un peu surprise, remuer des mâchoires
dans le vide.
- Mâche, Nénette, tu peux mâcher, c'est de
la bonne, commenta t-il en ricanant.
Le trajet jusqu'à la frontière Belge fut sans
histoires, au volant de son attelage. A un tournant de la route,
il fut surpris de se retrouver face à ce qui devait être
un poste-frontière, mais qui apparaissait comme totalement
désert. Il passa en face de ce petit bâtiment vitré
sans apercevoir âme qui vive et continua sa route, extrêmement
soulagé de la tournure que prenait les événements
: le Benelux était vraiment tout comme un seul pays. Il
descendit droit sur Bruxelles, qu'il évita, et continua
vers le sud et la frontière, en se promettant de davantage
se méfier à l'approche du territoire français.
Un peu en face de Maubeuge, il continua de piquer vers le
sud et Charleville-Mézières, longeant cette fois
la frontière, qu'il estima être à quelques
kilomètres sur sa droite lorsqu'il eût pris suffisamment
de petites routes pour s'en rapprocher encore.
Il gara son véhicule sur le bord de la chaussée,
en pleins champs, et fit descendra sa vache de la remorque. L'animal
commença à consommer l'herbe du bas-côté,
et il ne l'en empêcha pas, n'ayant aucune prévention
contre l'herbe verte. Et puis, il fallait bien nourrir cette bête
avant le terme de l'aventure, n'est-ce pas, ou peut-être
risquer de l'entendre meugler pour réclamer à déjeuner
?
Il reviendrait plus tard chercher sa voiture et sa remorque.
Il ferma toutes les serrures du véhicule, plaça
une chaîne cadenassée entre remorque et voiture,
puis il se dirigea vers l'Ouest, le long d'un petit chemin de
terre tracé entre deux champs, tirant sur la corde passée
autour du cou de sa bête. Bien aimable, Nénette voulait
bien avancer sans le secours de la moindre caresse due à
la trique.
Il avait calculé que s'il voyait arriver une camionnette
de douaniers, il lâchait la longe de la vache et s'éloignait.
Seul et à pied, il ne pouvait théoriquement rien
lui arriver, rien ne serait retenu contre lui. A proximité
de la première route française, il cacherait la
vache, attachée dans un taillis, et il reviendrait chercher
sa voiture, au volant de laquelle il passerait, serein, par la
route, pour aller ensuite récupérer sa convoyeuse.
Puis il ferait rapidement plusieurs centaines de kilomètres,
pour se mettre hors de portée des rondes de la police de
l'air et des frontières...
Il marcha longtemps, accompagné de sa vache, sans qu'il
soit donc besoin de trop demander à cette dernière
d'avancer. De temps à autre, la bête cueillait une
grande goulée d'herbe verte et Jean-Paul scrutait l'horizon,
s'attendant à repérer de petites silhouettes accourant
vers eux.
Il atteignit une petite route et faillit défaillir
de bonheur en apercevant une borne kilométrique française,
posée sur le bord du bitume pour indiquer la proximité
d'un village.
Il attacha Nénette à un arbre dans un bosquet
et repartit, les pieds dans ses traces, vers la Belgique et sa
voiture. En fait, ça avait été extrêmement
simple. Superstitieux, il se souvint qu'il ne faut jamais remercier
le ciel avant la fin de l'averse de bienfaits, et il hâta
doublement la pas.
Mais la voiture et sa remorque n'avaient pas bougé,
et aucun douanier Belge n'était penché au dessus
du capot , l'air sinistre ou interrogateur. Jean-Paul se replaça
au volant et prit la direction du poste frontière.
Le douanier belge n'était pas là. Un douanier
français parlait au téléphone lorsqu'il passa
devant sa guérite au milieu d'un flot de véhicules,
presque aussi facilement qu'au poste belgo-hollandais. Peut-être
le douanier lui avait-il cependant jeté un coup d'oeil
et un demi-sourire ? Mais il est difficile de ne pas faire de
paranoïa lorsque on se trouve soumis à une telle pression...
Il retrouva la portion de route sur laquelle il était
arrivé à pied, repéra le bosquet où
il avait garé Nénette. De loin, il vit que la vache
était toujours entière, qu'aucun fermier ne l'avait
kidnappée. Il gara sa voiture et alla la délier.
Corde en main, vache en remorque, il revint vers sa voiture,
fit grimper Nénette dans la carriole, boucla celle-ci et
se réinstalla au volant.
Et maintenant, qui pouvait dire qu'il venait de franchir la
frontière ? Il n'avait même pas eu besoin de passer
en pleine nuit, c'était un point de passage idéal,
à breveter pour une prochaine fois.
Il commençait à se réjouir d'une manière
pharamineuse, fantastique et luminique, aidé en cela par
sa trace de poudre blanche, lorsqu'un barrage surgit devant ses
yeux, là, sur la route départementale. Les policiers
lui faisaient signe de se ranger sur le côté, vers
un chien anti-drogue et un camion à plateau. Jean-Paul
de Baudrivaux s'arrêta donc.
- Douane volante, Monsieur. Pouvons nous savoir où vous
vous rendez ? lui demanda un Brigadier.
- Je... Je vais livrer une vache... Avec sa remorque... Près
du Mans...
- Dans la Sarthe ? Peste, ce n'est pas la porte à côté.
Vous avez les papiers du véhicule ? Ainsi que les papiers
de la remorque et les papiers de la vache ?
Jean-Paul apprit d'abord, à sa plus grande confusion,
qu'avec la réglementation Européenne, les vaches
portent des noms individuels et officiels, et que son contenant,
une remorque immatriculée dans la Sarthe, ne suffisait
pas à l'identifier.
- Veuillez faire descendre cet animal, Monsieur, nous allons vérifier
si elle ne porte pas de bague d'oreille, de collier ou d'autre
signe d'identification, à moins qu'ils n'aient été
retirés...
- Mais ça va prendre du temps, protesta Jean-Paul.
- N'ayez crainte, nous avons tout notre temps, ironisa le brigadier.
Cette fois, pétrifié d'angoisse, l'estomac devenu
comme un lourd bloc d'argile et une sueur visqueuse l'inondant
dans le dos, Jean-Paul de Baudrivaux alla faire descendre Nénette
face aux quatre policiers qui le scrutaient de haut en bas. Son
trouble ne leur échappait aucunement.
- Veuillez vous reculer, intervinrent-ils. Allez près de
la porte de la voiture où se trouve le chien. Ne craignez
rien, il est très gentil.
- Nous ne le nourrissons qu'avec des trafiquants de drogue, ironisa
le plus jeune des gendarmes.
Jean-Paul donna une petite tape sur l'encolure de Nénette,
et constata à sa grande surprise qu'elle mâchait
quelque chose.
- Qu'est-ce qu'elle mâche ? s'inquiéta t'il. Il n'y
avait rien à manger, dans cette remorque.
- Elle rumine, commenta laconiquement le Brigadier. Le contenu
de son estomac remonte, et elle mâche une deuxième
fois ce qu'elle a avalé...
Elle ruminait ! En un nouvel éclair de voyance pénétrante,
Jean-Paul constata toute l'étendue de son erreur, pour
avoir jeté son dévolu sur un ruminant...
Elle mâchait une deuxième fois ce qu'elle avait
avalé... Et sous les yeux de Jean-Paul de Baudrivaux qui
n'osait hurler son angoisse, et tandis que les policiers commençaient
à inspecter les recoins de la remorque, la vache fit tout
naturellement son overdose, chancela et s'affaissa sur le flanc,
yeux révulsés, bave aux commissures...
Lorsque la petite grue de l'équarrisseur apparut pour
emmener la masse écroulée au bord de la route, Jean-Paul
de Baudrivaux était déjà reparti, menottes
aux poings, en compagnie du chien qui n'était nourri qu'avec
des trafiquants...
Au milieu de l'effondrement total qui l'atteignait, il n'avait
qu'une seule pensée : les poneys, eux, ne ruminent pas...