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Nouvelle de +/- 22000 signes
Charles Imbert 1995 (© S.G.D.L N° Y1721 "12
Nouvelles")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée
sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .
Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête
reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire,
n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord,
car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de
savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).
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?
Monsieur Unterwasser arriva à neuf heures sur la
plage privée. Dans la paillotte en bambou abritant le bar
de la plage des Grenadins, Fred sortait les verres du lave-vaisselle,
et il vit distinctement le grand vieillard jeter son dévolu
sur l'un des matelas pré-installés... Monsieur Unterwasser
était le premier occupant de la plage. Le soleil du mois
de juin réchauffait encore peu d'estivants dans la station
balnéaire, et la saison ne commencerait à grimper
en productivité que dans environ une quinzaine de jours.
Fred regarda le vieil homme se livrer à son cérémonial
; commençant par l'ouverture d'une petite boîte en
fer où il écrasa soigneusement son cigare avant
d'y ranger le mégot du havane. Il y eut l'extirpation des
lunettes de soleil et un bref coup de chiffon pelucheux sur leurs
verres avant leur installation en équilibre sur le nez
émacié et bronzé. Ensuite, le petit coussin
fut extirpé du petit sac, lequel fut rangé à
la tête du matelas. Monsieur Unterwasser se donnait parfois
un petit coup de peigne, mais ce matin là, il s'occupa
plutôt de s'enduire d'une huile solaire provenant d'un petit
flacon bleu.
Fred connaissait la provenance du flacon bleu. Il avait été
acheté chez "Les plantes de Magali", une boutique
tenue par des Avignonnais, qui vendait toutes sortes de produits
naturels, naturants et natureux, biologiques, vitaux, purs, sélectionnés
et, eût-il fallu le préciser, onéreux.
Monsieur Unterwasser revissa le bouchon, s'étendit
sur le dos, remua pour trouver une position optimum, et son visage
prit enfin une expression qui, bien que travestie par les bulbes
noirs de ses lunettes de soleil, pouvait être qualifiée
de béate.
Fred détourna les yeux du vieil homme et s'occupa de
scruter ses verres pour savoir lesquels d'entre eux auraient droit
à un rinçage supplémentaire dans la bassine
en zinc, pour avoir conservé des dépôts malgré
le traitement de la machine. Les clients regardaient surtout la
transparence des verres, avant de se coller n'importe quoi dans
la bouche ; Fred avait souvent constaté cette primauté
du visuel sur le gustatif, bien connue des fabricants d'emballages
alimentaires. En outre, sa paillotte risquait de recevoir d'un
jour à l'autre la visite des services d'hygiène,
statistiquement parlant, et le patron avait prévenu Fred,
en lui conseillant de se tenir à carreau pour veiller au
grain, s'il voulait bien débuter la saison en ayant conservé
son boulot. Fred jugeait que le patron aurait aussi bien pu changer
la machine à laver et divers autres accessoires pour minimiser
les risques d'amendes, mais il tenait justement trop à
son job pour se risquer à une réflexion de cet ordre.
Après tout, le poste avait bien des avantages, surtout
à cause des pourboires, et en particulier à cause
de la clientèle de gens riches et calmes comme Monsieur
Unterwasser...
Monsieur Unterwasser tenait par dessus tout à ce qu'on
ne le dérange pas, et il laissait les plus gros pourboires
lorsqu'on avait bien respecté sa tranquillité. Donc,
aucun garçon chargé du soin des matelas ne se serait
risqué à passer à moins du deux mètres
du bonhomme, de peur de déranger sa sieste. Lorsque Monsieur
Unterwasser voulait qu'on l'approche, il claquait des doigts,
la bras tendu, comme à l'ancienne mode, et personne ne
se serait avisé de s'en offusquer. Il payait généralement
son club sandwich ou son bloody-mary avec une grosse coupure dont
il abandonnait la monnaie, sous le prétexte de n'avoir
pas de poche où la ranger, déclaration qu'il abandonnait
avec son argent sur un sourire fatigué, content de faire
un heureux à l'endroit où il était heureux.
Les vieux savent qu'il n'y a à peu près que l'argent
pour faire des travailleurs satisfaits.
D'autres estivants arrivèrent pour s'étendre
et bronzer. Fred se retrouva plongé dans une journée
de travail ordinaire et ne se préoccupa plus de Monsieur
Unterwasser. Lorsque à dix-huit heures, claqué,
il boucla enfin la paillotte, il constata que le grand vieillard
était toujours là, extatique, allongé sur
son matelas, à goûter les lueurs du soleil des jours
les plus longs de l'année, encore haut dans le ciel.
Le lendemain, Fred arriva quelques minutes avant neuf heures
et trouva Monsieur Unterwasser déjà installé
sur le même matelas que la veille. On aurait pu jurer qu'il
n'avait pas bougé de là, mais Fred ne pensa qu'aux
problèmes qui auraient pu survenir si le client avait désiré
un paquet de cigarette ou un rafraîchissement avant son
arrivée. Heureusement, Monsieur Unterwasser ne fumait que
des cigares de taille corona au minimum et ne commandait occasionnellement
jamais de bloody mary avant onze heures, avec parfois du bouillon
américain froid à la place du jus de tomate.
Ce jour là encore, il aurait pu oublier Monsieur Unterwasser,
mais il parla justement de lui avec Boscop, le manutentionnaire
des matelas, qui connaissait une fille qui habitait dans le même
immeuble que le vieux, et qui l'entretint justement de ce client
là.
- Il a manqué de faire une grande fortune dans la peinture.
Après la guerre, il est revenu à Montparnasse, qu'il
avait connu pendant l'occupation. Il a même attrapé
la Syphilis et n'en a été guéri que grâce
à la Pénicilline, qu'il appelait l'arme secrète
des américains et qui leur a permis, selon une démonstration
bien à lui, de gagner la guerre.
- C'est une théorie qui se tient, énonça
Fred. Si les allemands n'avaient pas étés en panne
de latex, ils auraient peut-être pu faire les andouilles
un peu plus longtemps.
- Ensuite, il a traficoté dans le milieu des galeries et
a complètement raté le non figuratif parce qu'il
voulait rester fidèle aux post-impressionnistes. Dans les
années soixante, en plein pop-art, il a essayé de
recoller en s'attachant aux post-surréalistes. Inutile
de dire que personne ne l'a jamais attendu. Il avait toutes les
bonnes cartes en main et il les a mal jouées.
- C'est l'histoire de beaucoup de types au vingtième siècle.
- Il a quand même fait de la galette. Il était aussi
impresario de danseuses. Des tournées de gala, des figurations,
des trucs comme ça...
La revue de cette passionnante biographie fut interrompue
par le débarquement d'un type en blouse blanche qui détonait
sur la plage, auprès de la paillotte, au moins autant qu'aurait
pu le faire un scaphandrier dans un aéroport.
- Inspection sanitaire, annonça le nouveau venu. Pouvez-vous
m'indiquer l'emplacement de vos appareils de stockage et de cuisine
?
Fred tenta d'amadouer le jeune inspecteur en liant conversation.
Il apprit ainsi que son visiteur était étudiant
vétérinaire, pratiquant lui aussi un job saisonnier
en faisant le vacataire pour les services des fraudes. La tentative
pour nouer des liens de sympathie s'arrêta là, car
l'individu ne pensait manifestement qu'à faire son boulot,
ce dont il s'excusa même.
- Je suis parfois très mal reçu, avoua t'il. Imaginez
la position du gars qui n'a que trois mois pour vendre des pizzas
et vivre toute l'année avec les bénéfices
? Mais imaginez aussi le vacancier qui n'a que quatre semaines
de vacances, et pas une seule à perdre à l'hôpital
pour soigner son intoxication? Le gars aux pizzas me reçoit
comme vous pouvez le deviner, et le gars aux semaines de vacances
ne sait même pas que j'existe...
Pendant toute la durée de l'inspection, rigoureuse,
Monsieur Unterwasser ne bougea pas plus que les autres clients
de la plage des Grenadins, délivrant ainsi Fred du souci
d'aller courir pour servir des consommations au beau milieu de
ses tracas.
- Vous nettoyez le sol cimenté avec ce tuyau d'arrosage
? Il est complètement pourri. Je repasserai demain pour
voir si vous l'avez changé, menaça le jeune inspecteur
d'un ton aimable.
Fred eut la présence d'esprit de sobrement le remercier
pour cet extraordinaire sursis de vingt-quatre heures.
En dehors de cette broutille et de la recommandation de mieux
fixer l'étagère supportant le micro-onde, Fred s'en
tirait donc bien. L'inspecteur examina scrupuleusement le contenu
du congélateur, reluqua les bouteilles d'eau minérale
du bar avant de prélever un peu de leur liquide et s'estima
enfin satisfait, après avoir vérifié différentes
mesures obscures en promenant un peu partout un mètre pliant
de maçon. Fred le suspecta, dans cette dernière
partie de la visite, de faire un peu de bluff.
A dix-sept heures quarante-cinq, lorsqu'il s'en alla acheter
son nouveau tuyau, Fred abandonna à Boscop le soin de cadenasser
la paillotte lorsque les derniers plagistes seraient partis. C'est
ainsi que, ce soir là, il prit congé, du coin de
l'il, de la forme allongée de Monsieur Unterwasser, toujours
émacié, bronzé et béat.
Et le lendemain, il constata que le vieillard avait encore
décidé d'arriver en avance, car il était
déjà installé lorsque Fred ouvrit les vantaux
de la paillotte. Sans lui prêter plus d'attention, le jeune
homme installa son nouveau tuyau, assujetti avec un collier de
serrage neuf, et il passa un bon quart d'heure d'incertitude à
se demander si un lien en fil de fer, placé sur l'étagère
du micro-onde, serait un argument assez sérieux pour figurer
au chapitre et au crédit de sa bonne volonté. Dans
la peur d'être mal interprété, il s'abstint
de cette lamentable amélioration.
Puis il se mit au travail, guettant malgré lui l'arrivée
de son tourmenteur. Puis Boscop passa, et Fred lui confia qu'il
avait mal dormi à cause des nouveaux soucis que cet agent
avait suscités en lui. Boscop lui répondit que s'il
cherchait du boulot, le barman pourrait toujours se faire flic,
puisque apparemment, il n'y en avait pas assez dans la société
pour tourmenter tout le monde. Encouragé par cet avis,
Fred se servit de son nouveau tuyau pour rincer à nouveau
les traces de sable sur le ciment du plancher de la paillotte.
Il se reposa un temps indéterminé entre deux
commandes, assis au bar à l'ombre de l'auvent, examinant
les clients de la plage des Grenadins.
Monsieur Unterwasser ne bougeait pas plus que ses deux voisines,
deux clientes nerveuses que Fred avaient déjà vu
sur les matelas. L'une était la caricature de l'américaine
sortie d'un supermarché, l'autre faisait dans le genre
vieille antiquaire niçoise perdue sous dix-huit rangées
de perles qu'elle n'aurait pas emmenées à la plage,
et les deux atteignaient ces performance dans la figuration en
n'étant vêtues que de bouts de tissus à l'étendue
succincte. Fred avait aussi, à ses moments perdus, beaucoup
d'imagination.
Ce bref temps de repos fut brutalement abrégé
par l'irruption de la blouse blanche en haut des marches dont
la volée menait à la plage privée. Fred sentit
un raidissement s'opérer dans toute sa personne, et il
accueillit son visiteur en affichant une fausse attitude décontractée.
Celui-ci jeta un nouveau coup d'il circulaire, comme s'il ne se
fiait pas à son impression de la veille, éluda presque
la question du tuyau d'arrosage flambant neuf, et il allait manifestement
débarrasser le plancher, peut-être pour toujours,
lorsqu'il s'arrêta pour renifler d'une manière ostentatoire.
Fred prit lui aussi la même contenance peu distinguée,
poing sur les hanches et truffe au vent, mais tout ce qu'il arriva
à sentir provenait du sable très imprégné
du parfum de l'huile solaire.
- Qu'est-ce que c'est, ce relent ? demanda le garçon en
blouse blanche.
Fred essaya de discerner un relent. La mer, peut-être
? Trois saisons auparavant, la mer en était arrivée
à sentir l'égout, mais cela ne s'était heureusement
plus jamais reproduit.
- Un relent ? Quelle sorte ? demanda t'il, très inquiet.
L'autre lui coula un coup d'il glacial et Fred sentit qu'il
devait pâlir sous son bronzage de début de saison.
A son expression, le gars en blouse blanche devina aussi que le
tenancier de la paillotte ne se moquait pas de lui, mais le mystère
qu'il venait de soulever n'était pas résolu pour
autant.
- Je vous laisse chercher, annonça t'il. Vous avez intérêt
à trouver, parce que je vais revenir. Et si ce n'est pas
solutionné, je chercherai aussi...
Ayant formulé cette abominable menace, il fit retraite
et Fred resta seul à s'interroger. Aidé de Boscop,
il passa deux heures à fureter et sonder dans tous les
coins, recoins et panneaux de décor creux en bambou, là
où une bête sauvage ; rat, mouette, chat errant,
avait bien pu aller crever, mais ils ne trouvèrent rien.
Ses investigations furent interrompues par plusieurs commandes,
et il perdit du temps, entre les parasols, à ramasser la
vaisselle vide, et sur la machine à expresso, pour fabriquer
de la vaisselle pleine. A un moment, il servit un sorbet à
la poire arrosé d'une liqueur de Williams, et le consommateur
auquel il apportait ce met lui demanda s'il ne sentait rien.
- Il y a une odeur, Monsieur ? mentit Fred.
- Ca sent la bidoche pourrie, et je m'y connaît, je suis
éleveur, précisa son client.
- Mais il n'y a pas beaucoup de vaches, vous savez, par ici, essaya
de plaisanter Fred en essayant de prendre un ton et une assurance
distinguée.
- J'élève des poulets, continua l'homme au sorbet.
Et je vous assure que quand un poulet va crever sous une remorque,
ça se remarque.
- Vous êtes l'expert, et "remorque-remarque",
on ne peut qu'apprécier, mais je ne sens rien, continua
de mentir Fred.
En fait, il venait d'être frappé par une bouffée
de pourriture douceâtre, qui ressemblait à l'odeur
de restes oubliés dans un évier, comme la fois où
il avait voulu faire la vaisselle chez la mère d'une de
ses copines.
- Pas besoin d'être expert pour être frappé
par l'évidence. Vous devriez appeler les services sanitaires,
on a dû ensevelir un chien crevé dans le sable, affirma
son client qui, guère plus troublé, attaquait déjà
son sorbet.
La mine basse, Fred fit retraite vers la paillotte. S'il s'agissait
du sable de la plage, il pouvait encore porter la responsabilité
avec Boscop. Ce qui ferait deux licenciés au lieu d'un...
- Qui a pu nous jouer un pareil tour de cochon ? s'insurgea Boscop.
C'est une vengeance minable. Qui as tu provoqué, récemment
?
- Moi ? Je n'ai vexé personne. Je suis tellement crevé
le soir que je ne sors même plus.
- Ce qui ne nous avance pas davantage, puisque moi aussi, je suis
en paix avec l'humanité. Et puis, la question, ce n'est
pas "Qui ?", mais "Où ?".
- Mieux vaut attendre ce soir pour chercher. En attendant, essaye
de repérer. Et puis j'ai peur que nous ayons un orage,
le ciel est noir au dessus des Barres du Mont Chaud, et il y a
comme un reste de mistral.
Le grain éclata en fin d'après midi, et une
lourde pluie chaude commença à lancer de larges
gouttes sur le toit de la paillotte. Fred qui bouclait ses vantaux
vit que tout le monde n'avait pas encore déserté
la plage. En particulier, Monsieur Unterwasser était resté
dans la même position, profitant certainement de l'averse
chaude, lunettes de soleil sur le nez. Fred ferma son dernier
cadenas et fila sans attendre Boscop qui était parti se
faire soigner une dent et qui ne pourrait pas rentrer les matelas.
Une odeur et des matelas mouillés, voilà ce qui
les attendrait le lendemain.
Le jour suivant, le ciel était à nouveau dégagé,
et en arrivant à neuf heures, Fred vit Monsieur Unterwasser
installé comme à son habitude, toujours fidèle
à sa position préférée, sur le dos,
nez pointé vers le ciel.
Boscop arriva une demi-heure plus tard, l'air désabusé.
- Tes matelas ont séché tout seuls, lui annonça
Fred.
- Mes matelas ? Tu parles, je ne les ai pas retournés depuis
le début de la semaine. C'est imputrescible, ces trucs
là, et c'est fabriqué avec du plastique né
dans l'eau de javel.
- Du plastique ? Ce n'est pas du tissu et de la corde ?
- En parlant d'imputrescible, tu vois à quoi je veux faire
allusion ?
L'odeur semblait s'être développée pendant
la nuit. Plusieurs clients arrivèrent, et s'installèrent
en pensant certainement que le fumet qui planait par là
n'était que passager, mais ils finirent presque tous par
plier bagage au bout de quelques minutes d'installation incomplète.
Seul finit par rester Monsieur Unterwasser, immobile comme une
souche sur son matelas.
- Tu ne trouves pas qu'il a une drôle de couleur, ce client
là ? demanda Boscop en désignant ce dernier irréductible.
- C'est à cause de son huile solaire. La cochonnerie en
bouteille bleue. Il paraît que l'huile vient d'une baraque
à frites, c'est pour ça qu'il est bistre. C'est
de la peau de blond.
- Ah, s'il se teint la couenne, c'est son affaire. En tous cas,
il est assidu. Ca fait plusieurs jours que je ne l'ai pas vu bouger.
Il va finir par être cuit...
Fred haussa les épaules. D'une heure à l'autre,
la catastrophe risquait de débouler sous la forme d'une
blouse blanche qui fermerait la plage des grenadins pour insalubrité.
Il devenait urgent de localiser la source du problème.
- Tu t'es baladé un peu entre les matelas ? Tu n'as pas
remarqué un endroit où les effluves pouvaient être
plus forts ? demanda t'il à Boscop.
- C'est à dire que c'est devenu assez dense. Vas-y voir,
un peu... Si tu peux renifler deux fois de suite, je te paye un
canon.
- Paye moi un masque à gaz, alors. Qu'est-ce qu'on fait
? On loue un cochon truffier, on alerte les pompiers, on téléphone
au Patron ? se désespéra Fred.
- La dernière fois que j'ai eu un fax du Patron, je crois
bien qu'il commençait à être injoignable.
Tu sais quel genre de type c'est, il va vouloir solutionner le
problème en prenant des décisions, et tu sais quel
genre de décisions...
- C'est un pauvre type, d'accord, concéda Fred, mais est-ce
que tu crois qu'il va être plus content d'apprendre qu'en
plus il a des amendes sur le dos, un dossier ouvert chez le Préfet
et un contentieux entamé avec la Municipalité ?
- Si nous montons trois marches, je te montrerai la direction
du bar des Olympiades, où il y a trois gugusses qui attendent
de prendre notre place ici à la plage des Grenadins.
- Alors fais quelque chose. Tiens, puisqu'il n'y a personne, va
m'acheter dix litres d'eau de javel. Je vais arroser le sable,
ça sera déjà un commencement.
- Tu es maboul, il y a cinq cent mètres carrés de
plage, au minimum. Il te faudrait deux cent litres...
- Fais ce que je te dis...
Fred dilua son eau de javel dans plusieurs seaux d'eau de
mer, qu'il alla verser en minces filets entre les rangées
de matelas désertés. Bien entendu, cela n'arrêta
pas la manifestation de l'odeur. Fred était prêt
à s'arracher les cheveux et il l'aurait fait si cela avait
pu servir à quelque chose.
Boscop lui avoua qu'il perdait tout espoir.
- Et pourquoi reste t'il encore un client ? plaida t'il. Il a
quelque chose de spécial, celui-là ? Si nous allions
lui demander pourquoi il ne se trouve pas incommodé ?
- Lui ? Mais tu l'incommoderait fortement si tu allais lui demander
son opinion... Tu ne le connais pas, il est propriétaire
d'une dizaine de studios et encore d'autres trucs... A mon avis,
ses cigares lui ont brûlé le bec, et il n'a plus
de nez du tout... Tu sais, ça arrive, chez les vieux...
- Voilà ce qu'on va faire : ouvrir la première plage
pour vieux qui ont perdu l'odorat.
- On pourrait aussi louer des masques à oxygène,
malgré l'inconvénient pour le bronzage...
- Encore une chance qu'on ait un reste de vent du nord, remarqua
Boscop. Le vent de terre, ça chasse les miasmes vers la
mer. Sinon, nous aurions déjà les commerçants
sur le dos...
- Pitié, ne parle pas de malheur, n'en rajoute pas...
Une vague de désespoir passa et les submergea.
- Nous sommes fichus. Perdu pour perdu, passe-moi la bouteille
de Bourbon avant que je mette le feu à la paillotte et
aux matelas.
- C'est comme moi : je vide une bouteille et je vais illico à
la gare pour prendre un billet de train, si j'arrive encore à
marcher. Passe moi la vodka.
Les deux garçons avaient déjà bien entamé
les stocks d'alcool du bar, échafaudant des plans de fuite
et de reconversion, lorsque la blouse blanche fit son apparition
en haut des marches menant à la plage.
Fred l'accueillit en tendant les bras, comme pour se faire
passer les menottes au poignets. Un ricanement nerveux lui échappait,
et il s'affala sur son siège préféré
tandis que le responsable de l'hygiène se tenait en face
de lui, poings sur les hanches.
- Comment arrivez-vous à rester ici ? C'est infect ! commenta
t'il.
Il fit remonter Fred et Boscop, titubants, sur la jetée
au dessus de la plage, et s'éclipsa un bref instant pour
appeler Police secours.
Il revint vite et attrapa le bras de Boscop pour lui crier dans
la face :
- Depuis quand n'avez vous pas touché aux matelas, criminel
?
- Boh... Une petite semaine... Criminel, non... Sagouin, à
la rigueur... Je voudrais vous y voir, à secouer ces trucs
là... Des fois, ça vous part dans le nez... moins
qu'aujourd'hui, je l'admet...
Les pompiers arrivèrent et descendirent avec la civière
sur la plage. Avec précaution, ils placèrent Monsieur
Unterwasser sur celle-ci et le remontèrent vers leur véhicule.
Bouche bée, Fred et Boscop virent passer le cadavre devant
eux, en se demandant si réellement ils n'avaient pas trinqué
tout à fait outre mesure. Puis il fallut les faire grimper
dans l'autre camionnette, celle des policiers, car le choc, leur
beuverie et le reste de l'odeur avaient fini par les rendre complètement
malade.
Fred et Boscop échappèrent à l'article
"non assistance à personne en danger", car il
fut avéré que Monsieur Unterwasser était
assez rapidement décédé d'un infarctus foudroyant
peu après son installation, le premier matin. Un reporter
avait son entrée chez les pompiers, et le scandale étalé
aurait pu leur valoir une kyrielle d'ennuis subsidiaires, si la
Municipalité ne s'était aperçu qu'un vieillard
passant le quart de son temps à la plage avait proportionnellement
autant de chance d'y voit survenir un problème, et en se
rappelant que d'autres cas pouvaient bien traîner dans quelques
dossiers, qu'il serait inopportun de faire remonter en laissant
les journalistes trop remuer ces histoires peu glorieuses.
En conséquence de quoi, Fred et Boscop prirent le train,
et Monsieur Unterwasser prit tranquillement le chemin du cimetière,
ou il put encore se reposer, à l'ombre et sans lunettes
de soleil, dans la position qu'il préférait : allongé
sur le dos.