© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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tête reposée
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je vous conseille de faire un save et de lire hors connexion.
Normalement, je finirai l'installation de ce roman
dans le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un
carburant apprécié, si, si.
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CHAPITRE TROIS.
Qu'ai-je dit ? demandait vendredi Robinson
Perdu sur son île sans savoir qu'il faut se taire
Et ne pas réclamer le compagnie des c...
Au risque de voir surgir le Nul élémentaire.
Le point de Rendez-Vous n'était pas situé chez
Symphorep, mais devant un café nommé "La tuilerie
des Arts". Ce point avait été choisi pour recueillir
les sujets du groupe à la descente du train, sans déplacement
inutile à l'autre bout de Paris.
Evidemment, pour emmener cette troupe, le car ne devait pas
être grand. En supposant qu'il fut petit, il se pouvait
qu'il fut si petit qu'on aurait eu du mal à le repérer.
Cela fut d'abord le souci de Vidouze : le car semblait ne pas
être au rendez-vous dans la rue indiquée.
Mais en passant devant la "Tuilerie des arts", il
trouva non pas le car, mais son chauffeur. Il l'identifia à
sa casquette. Le chauffeur rongeait un sandwich, accoudé
au bar.
- Mais c'est bien vous ? s'étonna Vidouze en piquant droit
sur lui.
- Bien entendu que c'est moi. Je vous ai vu depuis un quart d'heure.
Seulement moi, j'étais en avance, alors ça m'a donné
faim de faire le pied de grue.
- Vous auriez pu vous manifester ?
- Y'avait pas urgence ! Je vous ai vu. Je me doutais bien que
vous n'alliez pas vous envoler bien loin, c'est moi qui ai les
clés du demi.
- Et où est-il, ce car ?
- Ils ont menacé de le coller à la fourrière,
alors je l'ai mis dans le chantier à côté,
derrière la palissade.
- Mais ça ne risque rien ?
- Pas du tout, y' a une pancarte "chantier interdit au public".
- Alors c'est un endroit dangereux !
- Pensez-vous ! Il y a même une autre pancarte "Casque
obligatoire". Ca limite salement les entrées. Si on
peut pas y aller sans casque, dans ce chantier, alors vous pensez
si ça risque quelque chose !
C'était un sandwich au saucisson à l'ail. Le
chauffeur mangeait d'une manière peu raffinée, en
coinçant le pain avec les incisives et en tirant le bout
de la rondelle d'un brusque mouvement de la nuque, en arrière.
Les rondelles étaient très rose, presque maladives,
avec de grands bouts de gras. Vidouze fit un pas de retraite,
dégoûté.
Il considéra le conducteur du car d'un il méfiant
et demanda une eau gazeuse au patron du bistrot, puis il posa
des questions complémentaires de la dernière importance
à son futur chauffeur : En quelle année avait-il
commencé à travailler pour Symphorep, à quel
âge avait-il eu son permis, à quel âge avait-il
manqué de faire son service militaire, à quel âge
ses dents de lait étaient-elles tombées, et autres
détails parfaitement insipides et indispensables pour mieux
connaître un "sul-baterne", comme osa une fois
l'énoncer Le Hortec imbibé dans une métathèse
osée. De temps en temps, il trempait ses lèvres
dans son eau gazeuse. L'autre avait enfin achevé son sandwich.
- Bon, quand est-ce qu'on décolle ? demanda le chauffeur
en regardant sa montre.
- Nous attendons le groupe, répondit Vidouze.
- Putainn', je voudrais le voir, ce groupe, komça on pourrait
se bouger, apprécia le chauffeur, en employant ces locutions
sous l'oeil désaprobateur de Vidouze.
- Allez négocier avec la SNCF, commenta Vidouze.
- Oh, faut pas qu'il nous fassent des retards, ils sont pas les
seuls à savoir voyager. Si c'était pour ce soir,
fallait envoyer un bristol.
- Nous avons une semaine devant nous, philosopha Vidouze.
- Tout ça pour conjuguer le verbe "poireauter"
?
A ce moment, une troupe de quatre personne s'immobilisa dans
la rue, de l'autre côté des baies vitrées
du café. Le chauffeur les vit les premiers. Vidouze, lui,
payait son eau gazeuse.
Les cinq firent adressèrent de grands gestes vers le
bout de la rue. Ils devinrent une dizaine, chargés de sacs
en bandoulière.
Et tout de suite, le plus malin entra dans le café,
un vague sourire aux lèvres.
Et par quel processus cette députation reflétait
déjà l'ascendant pris en quelques minutes par le
loustic le plus pendable sur le reste de la troupe, cela relevait
du mystère.
Celui-là avait une espèce de tête de bon
gangster, un vrai figurant de film français, et possédait
un accent à couper au couteau ; il avoua d'ailleurs, cinq
minutes plus tard, qu'il était originaire d'Avignon, la
ville avec une moitié de pont. Hirsute comme le poil d'un
sanglier, sa tignasse, par contre, était d'un rouge irlandais
le plus cru, et il avait des mains-battoirs poilues d'un fil ocre-vermillon.
Sa lèvre charnue et crevassée, celle du bas,
arrondissait à Vidouze un sourire patelin et encourageant.
Le fait que Le Hortec fut le premier à s'adresser à
Vidouze concrétisait d'une part l'ascendant sus-évoqué
pris sur ses petits camarades. Mais les mimiques personnelles
des autres indiquaient pourtant qu'ils s'estimaient relativement
peu inféodés à toute forme d'autorité
imposée ou choisie.
Sans flair de voyant, sans tarots pour identifier ou vérifier
ses prétentions, Le Hortec annonça à Vidouze
qu'il était content de l'avoir déniché, parce
qu'à son avis ils étaient au complet et nous avaient
suffisamment attendu pour que lui, Le Hortec, puisse recenser
tout le monde. Vidouze ne voulut rien en croire et décida
de vérifier par lui-même. Pour cela, il ne prit même
pas la peine d'ouvrir son attaché-case Symphorep de cuir
noir ; il sortit une liste de sa poche.
Il énuméra les divers noms portés sur
ce document. Le côté "prof dans la cour d'école"
constituait un spectacle à lui tout seul, car au lieu de
se fondre dans la discrétion, la troupe discourtoise émit
des commentaires et des formules pour se re-saluer dès
qu'un nom était prononcé ou avalisé. Vidouze
fut obligé de hausser le ton comme dans une cour de récréation.
Il y avait là de vraies vedettes. Furent par exemple
nommés, dans l'ordre de leur présentation à
Vidouze, tout le monde se bousculant auprès du bar aux
approches encombrées d'énormes sacs de voyage :
CALBAT Honoré, venu d'un petit patelin de Picardie,
au chef autrefois couvert de bouclettes blondes, et qui en conservait
encore quelques unes, oxydées, sur le haut des tempes,
sujet malheureux d'un jeu de mot opéré sur la dernière
lettre de son nom : cette occlusive dentale s'échangeait
au profit d'une consonne constrictive et vibrante.
ZURICEVIC Lazare, figure ronde, de Paris "à côté
le passage du Havre", qui parlait toujours posément,
jusqu'au moment ou Le Hortec lui coupait la parole... "Eh
Zuriche, tu disais quelque chose ?" lançait-il alors,
et Zuricevic faisait la grimace, mais cette comédie ne
dura qu'un temps, jusqu'au surlendemain, jusqu'à ce que
l'équipe resserre les rangs après l'épisode
de la péniche. Ensuite, Le Hortec laissa parler les autres,
ayant établi son rôle.
BISCOUDÉ André, un blond filasse de Roanne,
aux mêmes appétits explosifs que celui qui deviendrait
son exemple ;
DESCHINON Albert, doté de grosses lèvres
et brun de cheveux, originaire de Franconville, Banlieue Parisienne
;
LE HORTEC, un vrai rouquin massif, un vrai irresponsable,
il en faut, il sont compris dans les statistiques, venu d'Avignon,
et encore ;
CAPNEZ Angus, doux et pâle, légèrement
dégarni, poitevin depuis l'âge de cinq ans, qui fut
sur le champ rebaptisé "Grizouille" par Le Hortec
l'excessif.
D'autres noms furent encore appelés, jusqu'à
compter dix-sept et provoquer la lassitude, car si tous apparaissaient
différents, ils avaient au moins en commun le fait d'apparaître...
sans leurs femmes, ces éléments modérateurs
de l'homme d'âge mûr qui regrette déjà
sa jeunesse et ses intempérance passées, quitte
à profiter de la première occasion pour les reproduire.
En outre, ils partageaient tous l'occasion de s'être assez
distingués pour que Symphorep les honore... Ces derniers
mérites restèrent d'ailleurs, pour toujours, un
insondable sujet d'interrogation : comment auraient-ils pu
un jour mériter quelque chose ? A moins que ce groupe fut
la collection de ceux qui ne méritaient rien, mais que
des voies secrètes avaient élus pour une démonstration
insensée...
Le premier contact avec un groupe supposé composer
un voyage dit organisé devrait s'opérer dans un
manque complet de formalisme. Ceci afin de rester dans l'ouverture,
la disponiblité, et d'intégrer les particularités
éventuellement les plus surprenantes. Donc, au départ,
il ne faudrait retenir aucun préjugé.
Vidouze ne s'arrêta donc pas à ses premières
impressions catastrophiques. Il lui semblait, cette fois là,
affaire à une bande de corniauds... ou de monstres. Affaire
non pas à un clivage ethnologique présentant, par
série stochastique, une bande de néandertahliens,
ou à quelque échantillonnage de pseudos socio-insérés
à déficit biologique, thyroïdien ou glandulaire.
Ces individus étaient-ils au moins scientifiquement répertoriables,
il aurait pu en douter. Vidouze se persuada qu'il avait affaire
à quelques idiots au sens étymologique ou Dostoïevskien
du terme, c'est à dire des individus singuliers, devant
lui présents en troupeau... Et naturellement, plutôt
que de tout immédiatement plaquer, il se persuada que sa
componction et son autorité se distilleraient de force...
Habitué à prendre tout un chacun pour un crétin,
et à surmonter "par habitude" les crétineries,
il était fort mal préparé à l'insurmontable.
Il ne vit pas que leur irresponsabilité n'induirait
jamais la pitié, mais l'inquiétude, car elle ne
serait pas fruit du délire mais plutôt d'un pervers
bon plaisir... Il n'avait pas affaire à des bêtes
privées de raison, mais à des animaux malins, retors,
plus sauvages qu'abrutis, bien qu'évidemment ineptes et
inaptes...
Il n'avait pas affaire à la fine fleur du génie
du cinglé élaboré déliratoire, au
fou normal qui a ses deux pieds dans chaque chaussure, sur le
sol, mais qui reste toujours prêt à faire un pas
s'il sait encore combien de jambes il faut avancer en même
temps.
Il avait affaire à Le Hortec plongé au milieu
d'une bande de zombis sociaux, d'inconscients circulants dans
la nature.
Ces échantillons étaient tombés sur lui.
Vidouze réapparut dans son autorité en traînant
presque le chauffeur par la manche hors du café. Tous entendîrent
sa dernière phrase :
- Un horaire, c'est un horaire. Au boulot, mon petit vieux.
- Z'avez vu comme il lui parle ? Ce cloporte se prend pour un
caïd ! murmura Biscoudé sur un ton doux et horrifié.
- Je te l'avait dit qu'il ferait une grande gueule, intervint
Le Hortec. Moi, faudra pas qu'il me passe sur les nougats.
- Pourquoi il te ferait ça ? Son bizenesse, c'est que nous
on se les roule comme des coqs en pâte. C'est not larbin,
ce zigue, philosopha Capnez.
Vidouze fit approcher les dix-sept autour de lui sur le trottoir
et expliqua :
- Cet abruti a casé le car dans un chantier. Seulement
il a plu ce matin. Le car va être plein de tâches
de glaise, ou de craie, ou de gadouille. La carrosserie doit être
amenée propre, c'est spécifié. Vous voudrez
bien excuser notre chauffeur.
Le dit conducteur assura à tous avoir convoyé
une carrosserie propre jusqu'au lieu de rendez-vous, mais que
si cela ne satisfaisait nullement Monsieur Vidamme, il ne pouvait...
- Allez-donc nous le chercher, ce car, trancha ce dernier.
Le chauffeur revint du chantier sans son car, l'air furieux
et remonté.
- Ils ont poussé le car pour faire une livraison de panneaux.
J'ai jamais vu ça !
- Comment ça, "poussé"? demanda Vidouze.
- Ben mis sur le côté. En plus, ça glisse,
par terre, c'était facile.
- Je m'en fiche, gronda Gilby. Si le car n'a rien, pourquoi n'êtes
vous pas dedans, et pourquoi le car n'est-il pas ici ?
- Eh, c'est pour ça que je viens chercher deux ou trois
gars. Si je pouvais m'en sortir tout seul, j'y arriverais tout
seul, c'est logique.
- Vous voulez dire que le car est embourbé ? C'est ça
? éructa Vidouze.
- Il est pas embourbé, il est coincé.
- Ca veut dire quoi, coincé ? grinça Vidouze.
- Prends un miroir, murmura une voix venue du groupe.
Vidouze ignora superbement cette dernière remarque
et se fit conduire sur place par le chauffeur. Une escouade suivait,
composée de trois volontaires détachés. Les
bagages étaient restés sous la garde des autres,
repliés sur le mastroquet.
Le petit car était inamovible, parce que le dessous
de la carrosserie reposait sur une motte quelconque. Il était
visible, à voir les roues du car pendouillant au bout des
amortisseurs et touchant à peine le sol, que cet effet
provenait d'une intention délibérée de l'équipe
qui l'avait déposé là. Des espars traînaient
à droite et à gauche, indiquant de quels sortes
de leviers et portants la vingtaine d'ouvriers du chantier avait
fait usage pour parvenir à ce résultat collectif.
Un terrassier goguenard avança vers le car, la clope aux
lèvres. Il diagnostiqua que le car reposait sur un restant
de tas de sable.
- Vous êtes mal barré, se contenta t'il de d'annoncer
à Vidouze qui ne savait quelle menace ou promesse proférer,
se sentant en tort pour avoir pénétré sur
le chantier.
En effet, pour manier les espars, il était hors de
question d'avoir recours aux ouvriers maintenant au travail, ou
à la future cargaison du car, habillée pour partir
en voyage.
- Mince, ça pèse plusieurs tonnes, un car comme
ça ! Je sais pas comment ils ont fait, maintenant il faut
une grue ! plaidait le chauffeur.
Mais vidouze ne voulut pas entendre parler de grue. Il réclama
un jet d'eau et on arriva à lui fournir un tuyau branché.
Accroupi, en manche de chemise, et se mit à attaquer le
podium de sable sous le car, au jet. Cette inventivité
et ce dévouement portèrent leurs fruits. Au bout
de cinq minutes, le car pouvait avancer et sortir du chantier
ensorcelé.
Seulement, dans l'affaire, le pot d'échappement avait
été un peu faussé. Le chauffeur ne dit rien
tout d'abord, bien qu'à son oreille le car fit un drôle
de bruit. Comme ce nasillement ne cessait pas, Vidouze demanda,
le lendemain, ce qui causait ce boucan, et l'évidence fut
révélée. Mais n'anticipons pas sur ce détail
annexe qui fut nuitamment réglé pendant une étape,
grâce au carnet de chèque magique de Monsieur Vidamme
et à quelques heures sup' dues aux mécanos de l'endroit.
Le car fut donc convoyé en face du mastroquet. Les
quatorze loustics attablés et accoudés dans celui-ci
se firent un peu tirer l'oreille pour expédier rapidement
leurs consommations, mais une fois que tout eut été
payé, ils furent les premiers à se précipiter
pour empiler leurs affaires dans la soute et pour se ruer à
l'intérieur afin de s'apparier au gré des récentes
sympathies développées devant le comptoir.
Le car était un "demi car" comptant vingt-cinq
places assises, ce qui convenait largement. Il resta sept places
libres, et Le Hortec proposa d'inviter des "grenouilles",
terme qu'il corrigea par celui de "loutes" devant l'incompréhension
de Vidouze. Puis il se mit à maugréer sur la taille
du véhicule, assurant que ce calibre était celui
du fourgon mortuaire, et qu'il aurait tout le temps l'impression
de suivre un corbillard en cortège.
Le chauffeur démarra, et se dirigea vers le Boulevard
périphérique, première étape, comme
chacun sait, pour qui veut sortir de Paris.
Comme par hasard, à force de remuer et de brailler,
Le Hortec était monté parmi les derniers. Il avait
été forcé de s'asseoir vers l'avant, dans
la proximité de Vidouze. Cet arrangement ne lui convenait
pas. Il somma Capnez-Grizouille de lui céder sa place dans
le fond, puis entama le début d'un bourrage de crâne
sur Deschinon, tout à l'arrière, persuasion qui
porta ses fruits en seulement une demi-heure. La place de Deschinon
devint alors la sienne, attitrée et réservée,
d'où il mena son bal pendant tout le restant du voyage.
En attendant, Vidouze l'eût quelques minutes dans son
voisinage immédiat. Entre deux interpellations, charriages
et scies lancés à Deschinon, il faisait la conversation
à son voisin le chauffeur :
- Moi, la seule cuisine que j'aime, c'est la cuisine Bretonne.
Ah mon pote, j'en raffole, j'aime ça.
- Ca existe, la cuisine Bretonne ? C'est des pizzas à la
sardine ? douta le chauffeur.
- Toi, tu m'as l'air doué des papilles ! Tu connais les
saucisses sucrées ? He bien t'aurais dû prendre par
la porte d'Ivry : Vers Chinatown. Il faudrait quand même
que j'y aille visiter un de ces jours. Mais tu sais, la pizza,
c'est une copie de la crêpe de sarrasin, en fait. Une basse
copie.
- Des crêpes à la sardine, alors ?
- Qu'est-ce tu connais aux crêpes ? Tu connais rien, aux
crêpes. T'as même jamais vu de la vraie farine et
du vrai beurre...
- Je croyais qu'il n'existait que des crêpes normales, intervint
Vidouze pour soulager l'attention du chauffeur.
- Des crêpes normales ? Qu'est-ce tu veux dire ? Est-ce
que t'es normal, toi, hein ? Eh, La Biscoude, où t'as mis
ton sac, dis ? Range le bien et tiens-le à l'il, on pourrait
te tirer tes tampons périodiques !
Et ainsi de suite : deux phrases de conversation, puis un
épisode de cirque.
Tels étaient son ascendant et son bagout que tout le
monde avait intégré qu'il valait mieux lâchement
se ranger du côté des imbéciles qui trouvaient
plaisante cette dictature de l'aboiement de sarcasmes gras. Et
il ne savait pas s'arrêter. A un carrefour, le chauffeur
ayant légèrement hésité sur la bonne
direction, il l'accusa d'avoir picolé. D'ailleurs, Poujolat
recherchait une certaine popularité vraie et, dès
qu'il constatait qu'il commençait à fatiguer son
auditoire, il alternait ou savait mettre une sourdine, quitte
à reprendre de temps en temps le rythme forcené
d'un battage nauséabond.
Enfin, Deschinon, fatigué, lui céda la place
enviée. Avant d'emménager dans le fond, Poujolat
lança à la cantonade, et plus précisément
à l'adresse de Vidouze :
- Tout ça ne nous dit pas le menu. On va, on va, mais où
arrive t-on ? Où est-ce qu'on couche, ce soir ?
Aucune enveloppe ou brochure contenant une quelconque information
ne leur avait été fournie par Symphorep. Ils
étaient tous dans un néant d'information en ce qui
concernait le programme du voyage.
Jusqu'à ce moment, Vidouze avait pensé que Symphorep
avait bien préparé les choses, avec toute la profusion
de courrier nécessaire. L'aile duveteuse du doute l'effleura
alors, mais il garda son calme. Il ouvrit son porte-document,
vérifia son programme et se mit debout dans l'allée
du car pour déclarer d'une voix forte :
- Notre première étape sera Blattigny. Nous allons
vers le Sud, donc la Bourgogne, que nous n'atteindrons évidemment
pas. Chaque étape devant constituer une surprise culturelle,
vous ne serez informés des détails du voyage qu'au
jour le jour, et par mes soins...
Les voyageurs observaient maintenant le silence, essayant
peut-être de s'imaginer Blattigny.
Vidouze, quant à lui, déduisait une explication,
tirée de l'évidence : Symphorep n'avait commandé
aucune brochure, aucun plan aux villes d'étapes, simplement
parce que les paquets de brochures coûtent cher à
envoyer par la poste, et qu'il s'agissait d'un petit groupe sur
lequel des économies restaient susceptibles d'être
réalisées. C'était un voyage surprise, et
Vidouze enfermait en fait tout son programme dans son attaché-case.
La seule chose qu'il restait à détenir, en fait
d'indications, résidait dans le Guide Alternatif Labournard,
"Le vademecum du touriste", édition spéciale
Ile de France. Toutes les étapes devaient y être
nécessairement recensées, et les dix-sept voyageurs
se procurèrent très vite cet opuscule, qu'ils consultaient
fébrilement dès que Vidouze avait annoncé
le nom de la prochaine étape.
Ceci l'empêcha de se voir transformé en cicérone,
rôle pour lequel il se sentait peu d'appétit : il
n'était pas formé pour, et en fait, au début
de ce voyage, il eut très peur de se voir obligé
de fournir une quelconque "animation". Heureusement,
dans un sens, Le Hortec allait tout du long faire l'animation
à sa place.