© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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CHAPITRE TREIZE.
D'un piège évident, Vidouze n'évita pas la trappe
;
Sonner du cor aux cochons fut l'oeuvre du Hortec
prévenant les âmes sensibles d'une porchaine frappe.
...La perte sèche en liquide fut comblée par chèque.
Le groupe quitta Vergean sans un regret, que ce soit pour sa cuisine
novatrice ou pour ses serres artichauts. Tout le monde avait fini par bien
dormir, effaçant par là les restes des fatigues de la veille,
dues la fameuse partie de tarot nocturne de Coulommines.
Le point du tarot, fixé d'abord à dix centimes, avait
monté pendant cette fameuse nuit à un franc, et des cris se
faisaient entendre, provenant du fond du car, qui laissaient supposer qu'il
venait de grimper à cinq francs.
Au départ, le mécanisme de la partie avait été
bien convenu, et noté sur papier. Le dit papier avait même
été contresigné par les joueurs. Les surenchères
bizarres autres que les "gardes" et les "gardes sans le chien
ou contre le chien" étaient proscrites, et celles permises n'ouvraient
pas un score disproportionné en cas de réussite ou d'échec.
Le jeu était donc très sage, mais les mises commençaient
à le devenir beaucoup moins, un seul tour dans une partie pouvant
être l'occasion de se faire une centaine de points. Avec le point
à un franc, une partie gagnée valait en somme une tournée
d'apéro. Mais avec une valeur au dessus, quelques uns risquaient
de se faire sérieusement dépouiller.
Vidouze décida de se manifester et alla faire de la morale dans
le fond du car. Il fut bien sûr accueilli assez fraîchement.
- Ca ne veut rien dire, nous avons tant joué que nous sommes maintenant
à égalité, souligna Calbat. Ceux qui veulent arrêter
le peuvent, bien entendu.
- Il est honteux de jouer pour de l'argent, protesta Vidouze. Vous pourriez
jouer des haricots, ou même des bons points.
- On en veut pas, de vos péteux ! Pourquoi pas jouer avec des images
pieuses ? s'insurgea Biscoudé.
- Par exemple ! C'est une très bonne idée, abonda Vidouze.
- Me fais pas rire ! intervint Le Hortec. J'ai joué des parties à
cent francs le point. Et les grenouilles et les flingues étaient
priés de rester au vestiaire. Viens pas faire la gonzesse chez nous,
parce que si on se trompe en distribuant, c'est toi qu'on va mettre à
l'amende.
Vidouze ne voulut pas avoir l'air de se dégonfler et de partir
battu. Il proposa de faire une partie avec eux à la halte du soir
au Paritel d'Andrepoix. Les autres agréèrent à cette
proposition.
Il n'aurait jamais du les prévenir à l'avance. Cette annonce
leur donna le temps de se mijoter un code de communication pour truquer
la partie. Vidouze allait se jeter là dans l'une de ses pires catastrophes
personnelles.
Vidouze est comme ça. Il joue désespérément
à l'honnête homme, pensant que l'exemple d'un homme de parole
foudroiera les mauvais esprits.
Il a des valeurs bourgeoises et attend que toute la planète puisse
accéder à un standard d'éducation et rejeter le mal
comme une maladie mentale. En attendant, il vit dans le monde comme si l'univers
avait déjà intégré ces principes et réalisé
cette espérance. Lorsqu'il tombe sur des voyous, il s'étonne
et admet qu'il existe des exceptions au bon comportement "général",
mais il ne fait rien pour repérer les problèmes, ni même
pour les identifier à la source. Il se contente de prendre des précautions,
en appliquant des recettes, pour éloigner les risques : une ligne
de défense qui, une fois enfoncée, ne fait que multiplier
les effets du désastre.
Le fait que Le Hortec et ce qui était devenu sa bande soient
des rebelles fonciers et aient déjà fini de lui glisser des
pattes, ce fait là ne lui effleurait même pas l'entendement.
Il constatait bien que la situation lui échappait par moments, mais
il croyait que par un effort de bonne volonté, tout allait se rétablir
dans une minute ultérieure, paix et concorde planant à l'unisson.
Comment dans ce cas Vidouze était-il accompagnateur responsable
? Son éducation lui ayant appris a éviter de se fourvoyer
là où il y avait des occasions de risques, il n'avait certes
pas complété sa formation par des expériences, et se
félicitait par là d'avoir évité bien des pièges.
De là lui venait une assurance naïve en ses capacités,
partagées par ses supérieurs de Symphorep, qui ne l'avaient
jamais encore vu, toujours par chance, habileté ou dissimulation,
en situation de problèmes réels.
La halte du midi se fit dans un charmant petit moulin, sis sur le bord
d'un cours d'eau. Une roue à aube, ne tournant plus, était
visible par les baies de la grande salle à manger, décorée
quant à elle d'une vieille faneuse rouillée et d'objets accrochés
aux murs.
Vidouze discutait avec le patron dans l'entrée, et le groupe
s'égaya dans la salle à manger pour en contempler le décor.
Parmi ces bidules suspendus figurait un cor de chasse cabossé.
Le Hortec appela l'instrument un clairon, et demanda si alentour quelqu'un
savait appeler le cochon.
- Alors tu te mets dans la forêt avec ce bidule, tu sonnes un grand
coup, et tu vois la femelle avec les petits, tous rayés, qui viennent
pour te dire bonjour, expliqua t-il.
- C'est une histoire de sangliers d'élevage, ton truc ! protesta
Biscoudé. Tu vas pas me soutenir que quand ils entendent le cor de
chasse, les sangliers viennent pour la pâtée !
- Je te demande pas de leur filer du Pedigree ! C'est un instrument ancestral
pour avertir les bêtes que le début de la chasse... il commence
! Une fois, j'ai sonné du cor à côté d'un cheval
! Oh putainn, qu'est-ce que j'avais pas fait ! Maintenant, ça me
revient, c'était une espèce de grand poney, dans un poney
club. Le canasson a tremblé pendant trois jours, il ne se nourrissait
plus, ils ont cru qu'il allait claquer. Bien entendu, la bestiole avait
cru que je sonnais la chasse au poney !
- Ca pense autant, un Poney ? s'étonna Zuricevic.
- Cousteau a démontré que les poneys ont un encéphale,
précisa Calbat.
- Ils ont même des nerfs ! abonda Biscoudé.
- Ils m'ont dit que si il clabotait, je le payais, enchaîna Le Hortec.
- Eh ben, t'étais bien ennuyé ce coup là, s'il avait
décédé !
- Ouais, parce que je sais pas ce que j'aurais fait de la carcasse... Peut
être de l'appât pour la pêche. Un poney mort, ça
doit attirer les écrevisses. Dans l'étang de Loïc Lestrade,
mon beau-frère, je l'aurais mis. Avec la peau, j'aurais peut-être
pu faire recouvrir un canapé... Mais il était noir et marron,
avec des taches, ça aurait pas fait joli dans l'intérieur
de ma femme, remarquez...
Tout en developpant son histoire, Le Hortec s'était rapproché
du clairon pour bien l'examiner. A la fin de sa tirade, il y porta les doigts
et entreprit de le dégager de son support, trois chevilles de bois.
- Attention les gars ! La Horte va nous jouer son célèbre
appel au cochon, prévint Biscoudé. Fermez bien les fenêtres
et préparez vous à repousser les sangliers qui vont vouloir
passer par la cheminée !
Le Hortec gonfla effectivement les joues et produisit, en entrée
de jeu, un "pouah" assez brave, mais aussi assez bref. Il retira
l'engin de sa bouche, décocha un sourire entendu à son auditoire.
- Faut se mettre en bouche, prevint-il. Si on met toute la sauce du premier
coup, on peut se bousiller les dents. Ca a l'air idiot, mais un cor de chasse
bouché par une incisive baladeuse, c'est plus bon à rien.
Puis il fit un grand appel des poumons et approcha l'embouchure de ses
lèvres.
... Des sons formidables et cuivrés, des hurlements sans suite,
sans fin et sans harmonie jaillirent de l'instrument. Passé la surprise,
le coeur de l'auditeur se remettait à battre, mais ce n'était
pas encore fini, Le Hortec contenait encore une réserve pneumatique,
et il continua pendant trente secondes à imiter une sirène
et ses appels à la défense passive.
Un garçon se précipita enfin dans la salle, affolé,
suivi par deux membres du personnel de cuisine, égouttoire et spatule
à la main, puis le patron arriva, escorté de Vidouze, pâle
et se mordant les lèvres.
- Oh ! Mince, il avait raison, ça attire les bestiaux ! constata
Biscoudé en aparté pour l'auditoire averti.
Le Hortec descendit le cor à hauteur de sa taille, fit une brève
courbette en forme de salut et se retourna pour fixer l'instrument au mur,
à sa place.
- Ce n'est pas pensable... commença Vidouze.
- Toutes mes félicitations, interrompit le patron, très commercial,
lorsqu'il vit que la séance de musique cessait toute seule. Ca fait
dix ans que je ne l'avais pas entendu sonner. Personne ici n'y arrive, et
les rares personnes qui y sont arrivées m'ont dit que l'embouchure
était spéciale, ou le pavillon contourné... Ecoutez,
Monsieur, je vous offre l'apéritif... A la condition bien sûr
que cet instrument reste maintenant à sa place...
Cette offre s'adressait à Le Hortec, qui se redressa, fier comme
Artaban. Biscoudé fit la moue, privé de ce qu'il avait ambitionné
comme son essai à lui pour sonner du cor.
A table, Le Hortec tira la leçon de cet épisode.
- Ils mettent n'importe quelle vieille cochonnerie pour la décoration,
sans même savoir si ça marche encore. Des machines à
coudre, des calèches, des faneuses, des bassinoires et des Clys...
Mys... Trystère, et autres seringues pour le lavement du fondement.
Si toi tu les essayes pas pour eux, sauf les seringues -et d'ailleurs c'est
là pour ça, tu leur rendrais service- eh bien si tu ne les
essayes pas, ils n'ont pas idée que ça puisse encore marcher...
Si seulement Vidouze avait écouté ce programme avec l'intérêt
qu'il méritait, il aurait évité de placer ultérieurement
Le Hortec en position de "Tests".
- Une fois, continua Le Hortec, ils avaient mis un soufflet de forge pour
faire une sorte de plateau en guise de table basse. Eh bien, ce truc marchait
encore ! Du premier coup, il a soufflé tout un tas d'ordures ; des
cendres de cigarettes, des coques de cacahuètes, de pistaches, des
miettes... un vrai brouillard. Y'en avait jusqu'au plafond. Faut jamais
mettre un soufflet dans un hôtel, les clients pisseraient dedans...
Quelle sorte de clients ? Le Hortec ne le leur expliqua pas...
Comme souvent, la qualité du déjeuner ne fut pas en harmonie
avec le ton du décor. Le groupe était tombé dans un
grill déguisé en restaurant du dimanche pour bourgeois provinciaux.
Les frites étaient friteuses, la salade verte était verte,
certes, mais... Il est parfois difficile de bien manger en Ile de France,
comme tout le monde le sait.
Après le traditionnel café qui clôt le repas du
midi dès qu'on le prend en dehors de chez soi, le car fut regarni
de ses occupants et il continua sa route vers Andrepoix.
Le Hortec n'avait pas fini d'exploiter l'incident du clairon :
- Tu as vu comment je lui ai débouché son biniou ? Le pauvre
mec avait l'air encombré. Si il me l'avait seulement demandé,
je lui débourbais aussi sec la roue coincée de son moulin,
mais là, il aurait fallu qu'il m'offre la cave.
A propos d'Andrepoix, le Guide Alternatif Labournard dit à peu
près ceci :
&laqno; Andrepoix fut fondé par les Crassulovates, tribu vassale
des Parisy. César en parle dans ses Commentaires et ajoute : "C'est
là qu'on y trouve ces petites moules d'eau des bords de Seine qui,
faisant la joie du bélisaire Marcus Musus, déchaînèrent
son appétit au point de lui faire presque perdre la vie" (Traduction
Allade et Abadis, Genève, 1948). La tradition des petites palourdes
d'eau s'y est perdue, mais les illustres visites guerrières ne cessèrent
pas pour Andrepoix. Presque rasée par Attila, elle fut relevée
sous le règne de Pharamond XII, fainéant mérovingien,
par la construction d'une première abbaye de style néo-byzantin,
appareillée en en énormes blocs de Chrysocolle bleue, pierre
qui ne résiste malheureusement pas aux outrages du temps. »
Qu'il nous soit permis d'ouvrir un aparté dans l'étude
du Guide Alternatif Labourard pour ajouter à ce qui précède
: "Et pour cause, la Chrysocolle bleue étant très friable
et contenant du cuivre." Mais poursuivons cette citation du Guide.
&laqno; Au douzième siècle, la ville d'Andrepoix atteignit
le statut de ville franche, fut assiégée par Geoffroy de Chilly
et construisit la magnifique abbatiale St Arnaud. Dévastée
par les Anglois pendant la guerre de cent ans, Andrepoix ne retrouva la
prospérité qu'au seizième siècle. Connue pour
être une place forte de la ligue, Henri de Bourbon y passa pourtant
une nuit quelque temps avant la bataille d'Ivry. Louis XIV vint aussi y
dormir, un soir qu'une indigestion le forçait à prolonger
au loin une partie de chasse pourtant bien commencée. Le pot de chambre
qui avait été conservé de cette occasion disparut à
l'époque de la Commune.
Napoléon faillit aussi y passer une nuit en 1814. Alors qu'il
était déjà couché à l'auberge du Grand
Rat-Palmiste Couronné, la nouvelle que les Russes étaient
signalés à Moscou le fit se relever et monter dans sa berline
tout débotté. Charles X vint chasser la sarcelle à
Andrepoix. A cette occasion, les commerçants de la ville lui offrirent
un appeau en argent pour pouvoir imiter le cri de cette charmante sorte
de petit canard étriqué. Plus récemment, René
Cotty faillit y décéder, au cours d'un empoisonnement aigu,
pour y avoir trop mangé d'andouillettes mal lavées. Le Général
de Gaulle y a prononcé un discours en 1960. »
Andrepoix n'a pas encore de station d'épuration, mais cela ne
saurait tarder, puisque le projet en est inscrit au vingt-deuxième
programme de réhabilitation des rives de la Meurette, grâce
aux efforts de André-Jacques Guéguenne, conseiller municipal,
ex-Ponts, ancien élève de l'Ecole Polytechnique de Paris.
Ce dernier renseignement était fourni, entre autres publicité
pour des clubs sportifs, par une note punaisée sur un tableau en
liège, à la réception du Paritel.
Il n'y avait plus aucune trace de l'auberge du Grand Rat-Palmiste Couronné.
Le personnel du Paritel, interrogé au sujet de ce passage du Guide,
émit l'hypothèse qu'il pouvait s'agir d'une blague. Le rat
palmiste, ou Agouti, est en effet une sorte de croisement de rat et de lapin
qui vit dans l'Afrique sub-saharienne.
Certains demandèrent à Vidouze ce qu'il y avait à
voir à Andrepoix, et il ouvrit son attaché case pour fouiller
dans ses papiers et trouver la réponse. Il ne la trouva pas sur le
planning, qui comportait une case vide, consulta sa montre, ses fiches,
et décida de téléphoner à Symphorep. Il s'isola
pour ce faire, mais revint la mine déconfite. Selon Symphorep, Andrepoix
était une simple halte, avec vacance dans un programme de visite
chargé. Mais une vacance ayant déjà été
produite la veille, Vidouze était très contrarié.
Le Hortec éplucha un journal gratuit et y trouva l'adresse des
Gobelins de Plougastel. Personne ne déclara vouloir venir avec lui,
le Paritel proposant une Terrine à l'ancienne, un Gratin de céleris
Crassulovate et enfin des Pêches marinées flambées façon
grand mère.
- Alors, on le fait, ce tarot ? insista Biscoudé à l'adresse
de Vidouze.
Pour commencer la partie, il fallut aller chercher Le Hortec, qui était
sorti sur le parking. Il regardait manuvrer une petite pelleteuse qui creusait
une rigole pour un drain d'assainissement en commençant bien entendu
par l'essentiel : Un grand trou circulaire.
- C'est super, ces instruments là. J'en ai conduit une plus grosse
pour mon beau-frère qui voulait agrandir son étang à
pêche... expliqua l'Avignonnais.
Tous n'étaient pas conviés à assister au jeu de
cartes, sous prétexte de concentration nécessaire aux joueurs.
Vidouze devrait seul affronter ses adversaires, sans l'appui ou le regard
gênant de personnes impartiales. Ce qui se passa ensuite est
donc rapporté sur la seule bonne ou mauvaise foi de Gilbert Vidamme,
pigeon spécial ou joueur extrêmement malhabile, selon l'option
que l'on veuille bien retenir.
La partie de tarot débuta, et Vidouze commença presque
tout de suite à perdre, sans la traditionnelle "mise en appétit"
qui précède souvent les arnaques organisées. Le jeu
était gros, et il fut bientôt en dette de plusieurs centaines
de francs. Au moment où il en arrivait à émettre quelques
exclamations de dépit, le jeu se retourna et il se refit presque
entièrement, une manière pour les autres de le calmer et,
en lui laissant la bride sur le cou, de lui donner l'envie de poursuivre.
L'arnaque avait ainsi le temps de se régler. Ensuite, lorsque
Vidouze eut du jeu, les autres firenent assez durer les annonces, bégayantes,
pour discerner combien Vidouze détenait d'oudlers, et lesquels. Puis,
par langage plus ou moins codé, ils se concertaient avant même
de se lançer à la chasse à l'atout numéro un,
dit aussi "le petit", une carte maîtresse dont la possession
était une victoire en soi et une assurance de réussite. D'autres
techniques étaient utilisées, parfois à la limite de
l'habileté inférieure nécessaire à un tricheur.
Quoi qu'il en soit, Vidouze ne parvint pratiquement jamais à tirer
parti d'un bon jeu.
Ils essayèrent le tarot à trois, le tarot à quatre
et le tarot à cinq avec appel à un roi, cette dernière
formule permettant à Vidouze d'avoir un partenaire momentané
contre les trois autres, partenaire détenteur du roi auquel il faisait
appel en début de tour de jeu. Par manque de chance, cet associé
jouait toujours comme un pied, perdait ses plus belles cartes, plaçait
de trop petits atouts lorsqu'il fallait rafler des points et s'excusait
platement de ses grossières bourdes, commises comme par un fait exprès.
Lorsqu'il eut trois mille francs de dettes, Vidouze préféra
continuer de jouer sans partenaire et la partie continua à quatre.
L'accompagnateur en chef trouva que trois adversaires étaient encore
trop et ils revinrent à une formule à trois joueurs, les deux
autres contemplant l'affrontement Biscoudé-Le Hortec-Vidouze et commentant
les coups.
La partie à trois resserrant les cartes dans moins de mains donne
des jeux en apparence beaucoup plus forts ou maîtrisables. Les enchères
des annonces peuvent alors monter dans les limbes du délire. Pris
au jeu, il arriva aux deux complices de perdre, et Vidouze ne s'en investit
que davantage.
- Je vais te dépouiller, attention au petit, gloussait Le Hortec
d'une voix goulue à l'adresse de Vidouze.
Celui-ci ne répondait rien, négligeant l'insulte impossible
ou faisant celui qui n'avait pas compris. Le Hortec lançait de grands
ricanements, battait des bras, se comportait comme un abruti féroce.
Bientôt des membres du groupe bravèrent l'interdiction et entrèrent
dans le salon pour assister aux derniers soubressauts du spectacle. Plus
rien ne pouvait empêcher une sévère défaite de
Vidouze, même les tricheurs avaient renoncé au volet le plus
grossier de leurs coups bas.
Tout en jouant, les deux comparses s'étaient fait servir des
drinks. Le Hortec avait descendu du Bourbon, du Cognac et finissait la partie
au Pastis pur. Malgré cette intoxication, lorsque les dernières
minutes arrivèrent, Vidouze avait perdu près de six mille
francs.
Il se leva, assez roide, n'ayant peut-être pas encore bien compris
ou intégré l'étendue de ce qui le frappait, puisqu'il
demanda à ce que l'on refasse les comptes. Ceux-ci étaient
bien entendu clairs, propres et insoupçonnables par eux-mêmes.
Vidouze tira son chéquier personnel pour la première fois
depuis longtemps dans un voyage Symphorep et signa plusieurs chèques
à ses partenaires, pour le total du montant pré-cité.
Puis il décida de fumer un cigarillo et essaya d'ouvrir une porte-fenêtre
gonflée par l'humidité pour sortir seul dans le jardin.
A ce moment, un éclair de lucidité revint aux arnaqueurs,
et ils se levèrent pour lui rendre leurs chèques. Mais Vidouze,
la mine haute, résigné et voulant arborer la façade
qu'il confondait avec son honneur, refusa de reprendre l'argent. Il sortit
vers le jardin du Paritel, soit trois sapins minuscules et malades, plantés
sur le bord d'une terrasse, face à la piscine bâchée.
Biscoudé, Le Hortec, Calbat et Deschinon, ses exécuteurs,
se regardèrent encore une fois et eurent honte. Ils déchirèrent
menu-menu les chèques établis par Vidouze et en brûlèrent
les restes dans un cendrier.
- Pour le moment, on lui dit pas qu'on va pas les toucher, averti seulement
Le Hortec.
- Le Crétin ! ricana simplement Biscoudé.