© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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tandis que défile le compteur téléphonique,
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Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant apprécié, si, si.
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CHAPITRE TREIZE.

D'un piège évident, Vidouze n'évita pas la trappe ;
Sonner du cor aux cochons fut l'oeuvre du Hortec
prévenant les âmes sensibles d'une porchaine frappe.
...La perte sèche en liquide fut comblée par chèque.

 

Le groupe quitta Vergean sans un regret, que ce soit pour sa cuisine novatrice ou pour ses serres artichauts. Tout le monde avait fini par bien dormir, effaçant par là les restes des fatigues de la veille, dues la fameuse partie de tarot nocturne de Coulommines.
Le point du tarot, fixé d'abord à dix centimes, avait monté pendant cette fameuse nuit à un franc, et des cris se faisaient entendre, provenant du fond du car, qui laissaient supposer qu'il venait de grimper à cinq francs.
Au départ, le mécanisme de la partie avait été bien convenu, et noté sur papier. Le dit papier avait même été contresigné par les joueurs. Les surenchères bizarres autres que les "gardes" et les "gardes sans le chien ou contre le chien" étaient proscrites, et celles permises n'ouvraient pas un score disproportionné en cas de réussite ou d'échec. Le jeu était donc très sage, mais les mises commençaient à le devenir beaucoup moins, un seul tour dans une partie pouvant être l'occasion de se faire une centaine de points. Avec le point à un franc, une partie gagnée valait en somme une tournée d'apéro. Mais avec une valeur au dessus, quelques uns risquaient de se faire sérieusement dépouiller.
Vidouze décida de se manifester et alla faire de la morale dans le fond du car. Il fut bien sûr accueilli assez fraîchement.
- Ca ne veut rien dire, nous avons tant joué que nous sommes maintenant à égalité, souligna Calbat. Ceux qui veulent arrêter le peuvent, bien entendu.
- Il est honteux de jouer pour de l'argent, protesta Vidouze. Vous pourriez jouer des haricots, ou même des bons points.
- On en veut pas, de vos péteux ! Pourquoi pas jouer avec des images pieuses ? s'insurgea Biscoudé.
- Par exemple ! C'est une très bonne idée, abonda Vidouze.
- Me fais pas rire ! intervint Le Hortec. J'ai joué des parties à cent francs le point. Et les grenouilles et les flingues étaient priés de rester au vestiaire. Viens pas faire la gonzesse chez nous, parce que si on se trompe en distribuant, c'est toi qu'on va mettre à l'amende.
Vidouze ne voulut pas avoir l'air de se dégonfler et de partir battu. Il proposa de faire une partie avec eux à la halte du soir au Paritel d'Andrepoix. Les autres agréèrent à cette proposition.
Il n'aurait jamais du les prévenir à l'avance. Cette annonce leur donna le temps de se mijoter un code de communication pour truquer la partie. Vidouze allait se jeter là dans l'une de ses pires catastrophes personnelles.
Vidouze est comme ça. Il joue désespérément à l'honnête homme, pensant que l'exemple d'un homme de parole foudroiera les mauvais esprits.
Il a des valeurs bourgeoises et attend que toute la planète puisse accéder à un standard d'éducation et rejeter le mal comme une maladie mentale. En attendant, il vit dans le monde comme si l'univers avait déjà intégré ces principes et réalisé cette espérance. Lorsqu'il tombe sur des voyous, il s'étonne et admet qu'il existe des exceptions au bon comportement "général", mais il ne fait rien pour repérer les problèmes, ni même pour les identifier à la source. Il se contente de prendre des précautions, en appliquant des recettes, pour éloigner les risques : une ligne de défense qui, une fois enfoncée, ne fait que multiplier les effets du désastre.
Le fait que Le Hortec et ce qui était devenu sa bande soient des rebelles fonciers et aient déjà fini de lui glisser des pattes, ce fait là ne lui effleurait même pas l'entendement. Il constatait bien que la situation lui échappait par moments, mais il croyait que par un effort de bonne volonté, tout allait se rétablir dans une minute ultérieure, paix et concorde planant à l'unisson.
Comment dans ce cas Vidouze était-il accompagnateur responsable ? Son éducation lui ayant appris a éviter de se fourvoyer là où il y avait des occasions de risques, il n'avait certes pas complété sa formation par des expériences, et se félicitait par là d'avoir évité bien des pièges. De là lui venait une assurance naïve en ses capacités, partagées par ses supérieurs de Symphorep, qui ne l'avaient jamais encore vu, toujours par chance, habileté ou dissimulation, en situation de problèmes réels.
La halte du midi se fit dans un charmant petit moulin, sis sur le bord d'un cours d'eau. Une roue à aube, ne tournant plus, était visible par les baies de la grande salle à manger, décorée quant à elle d'une vieille faneuse rouillée et d'objets accrochés aux murs.
Vidouze discutait avec le patron dans l'entrée, et le groupe s'égaya dans la salle à manger pour en contempler le décor.
Parmi ces bidules suspendus figurait un cor de chasse cabossé. Le Hortec appela l'instrument un clairon, et demanda si alentour quelqu'un savait appeler le cochon.
- Alors tu te mets dans la forêt avec ce bidule, tu sonnes un grand coup, et tu vois la femelle avec les petits, tous rayés, qui viennent pour te dire bonjour, expliqua t-il.
- C'est une histoire de sangliers d'élevage, ton truc ! protesta Biscoudé. Tu vas pas me soutenir que quand ils entendent le cor de chasse, les sangliers viennent pour la pâtée !
- Je te demande pas de leur filer du Pedigree ! C'est un instrument ancestral pour avertir les bêtes que le début de la chasse... il commence ! Une fois, j'ai sonné du cor à côté d'un cheval ! Oh putainn, qu'est-ce que j'avais pas fait ! Maintenant, ça me revient, c'était une espèce de grand poney, dans un poney club. Le canasson a tremblé pendant trois jours, il ne se nourrissait plus, ils ont cru qu'il allait claquer. Bien entendu, la bestiole avait cru que je sonnais la chasse au poney !
- Ca pense autant, un Poney ? s'étonna Zuricevic.
- Cousteau a démontré que les poneys ont un encéphale, précisa Calbat.
- Ils ont même des nerfs ! abonda Biscoudé.
- Ils m'ont dit que si il clabotait, je le payais, enchaîna Le Hortec.
- Eh ben, t'étais bien ennuyé ce coup là, s'il avait décédé !
- Ouais, parce que je sais pas ce que j'aurais fait de la carcasse... Peut être de l'appât pour la pêche. Un poney mort, ça doit attirer les écrevisses. Dans l'étang de Loïc Lestrade, mon beau-frère, je l'aurais mis. Avec la peau, j'aurais peut-être pu faire recouvrir un canapé... Mais il était noir et marron, avec des taches, ça aurait pas fait joli dans l'intérieur de ma femme, remarquez...
Tout en developpant son histoire, Le Hortec s'était rapproché du clairon pour bien l'examiner. A la fin de sa tirade, il y porta les doigts et entreprit de le dégager de son support, trois chevilles de bois.
- Attention les gars ! La Horte va nous jouer son célèbre appel au cochon, prévint Biscoudé. Fermez bien les fenêtres et préparez vous à repousser les sangliers qui vont vouloir passer par la cheminée !
Le Hortec gonfla effectivement les joues et produisit, en entrée de jeu, un "pouah" assez brave, mais aussi assez bref. Il retira l'engin de sa bouche, décocha un sourire entendu à son auditoire.
- Faut se mettre en bouche, prevint-il. Si on met toute la sauce du premier coup, on peut se bousiller les dents. Ca a l'air idiot, mais un cor de chasse bouché par une incisive baladeuse, c'est plus bon à rien.
Puis il fit un grand appel des poumons et approcha l'embouchure de ses lèvres.
... Des sons formidables et cuivrés, des hurlements sans suite, sans fin et sans harmonie jaillirent de l'instrument. Passé la surprise, le coeur de l'auditeur se remettait à battre, mais ce n'était pas encore fini, Le Hortec contenait encore une réserve pneumatique, et il continua pendant trente secondes à imiter une sirène et ses appels à la défense passive.
Un garçon se précipita enfin dans la salle, affolé, suivi par deux membres du personnel de cuisine, égouttoire et spatule à la main, puis le patron arriva, escorté de Vidouze, pâle et se mordant les lèvres.
- Oh ! Mince, il avait raison, ça attire les bestiaux ! constata Biscoudé en aparté pour l'auditoire averti.
Le Hortec descendit le cor à hauteur de sa taille, fit une brève courbette en forme de salut et se retourna pour fixer l'instrument au mur, à sa place.
- Ce n'est pas pensable... commença Vidouze.
- Toutes mes félicitations, interrompit le patron, très commercial, lorsqu'il vit que la séance de musique cessait toute seule. Ca fait dix ans que je ne l'avais pas entendu sonner. Personne ici n'y arrive, et les rares personnes qui y sont arrivées m'ont dit que l'embouchure était spéciale, ou le pavillon contourné... Ecoutez, Monsieur, je vous offre l'apéritif... A la condition bien sûr que cet instrument reste maintenant à sa place...
Cette offre s'adressait à Le Hortec, qui se redressa, fier comme Artaban. Biscoudé fit la moue, privé de ce qu'il avait ambitionné comme son essai à lui pour sonner du cor.
A table, Le Hortec tira la leçon de cet épisode.
- Ils mettent n'importe quelle vieille cochonnerie pour la décoration, sans même savoir si ça marche encore. Des machines à coudre, des calèches, des faneuses, des bassinoires et des Clys... Mys... Trystère, et autres seringues pour le lavement du fondement. Si toi tu les essayes pas pour eux, sauf les seringues -et d'ailleurs c'est là pour ça, tu leur rendrais service- eh bien si tu ne les essayes pas, ils n'ont pas idée que ça puisse encore marcher...
Si seulement Vidouze avait écouté ce programme avec l'intérêt qu'il méritait, il aurait évité de placer ultérieurement Le Hortec en position de "Tests".
- Une fois, continua Le Hortec, ils avaient mis un soufflet de forge pour faire une sorte de plateau en guise de table basse. Eh bien, ce truc marchait encore ! Du premier coup, il a soufflé tout un tas d'ordures ; des cendres de cigarettes, des coques de cacahuètes, de pistaches, des miettes... un vrai brouillard. Y'en avait jusqu'au plafond. Faut jamais mettre un soufflet dans un hôtel, les clients pisseraient dedans...
Quelle sorte de clients ? Le Hortec ne le leur expliqua pas...
Comme souvent, la qualité du déjeuner ne fut pas en harmonie avec le ton du décor. Le groupe était tombé dans un grill déguisé en restaurant du dimanche pour bourgeois provinciaux. Les frites étaient friteuses, la salade verte était verte, certes, mais... Il est parfois difficile de bien manger en Ile de France, comme tout le monde le sait.
Après le traditionnel café qui clôt le repas du midi dès qu'on le prend en dehors de chez soi, le car fut regarni de ses occupants et il continua sa route vers Andrepoix.
Le Hortec n'avait pas fini d'exploiter l'incident du clairon :
- Tu as vu comment je lui ai débouché son biniou ? Le pauvre mec avait l'air encombré. Si il me l'avait seulement demandé, je lui débourbais aussi sec la roue coincée de son moulin, mais là, il aurait fallu qu'il m'offre la cave.
A propos d'Andrepoix, le Guide Alternatif Labournard dit à peu près ceci :
&laqno; Andrepoix fut fondé par les Crassulovates, tribu vassale des Parisy. César en parle dans ses Commentaires et ajoute : "C'est là qu'on y trouve ces petites moules d'eau des bords de Seine qui, faisant la joie du bélisaire Marcus Musus, déchaînèrent son appétit au point de lui faire presque perdre la vie" (Traduction Allade et Abadis, Genève, 1948). La tradition des petites palourdes d'eau s'y est perdue, mais les illustres visites guerrières ne cessèrent pas pour Andrepoix. Presque rasée par Attila, elle fut relevée sous le règne de Pharamond XII, fainéant mérovingien, par la construction d'une première abbaye de style néo-byzantin, appareillée en en énormes blocs de Chrysocolle bleue, pierre qui ne résiste malheureusement pas aux outrages du temps. »
Qu'il nous soit permis d'ouvrir un aparté dans l'étude du Guide Alternatif Labourard pour ajouter à ce qui précède : "Et pour cause, la Chrysocolle bleue étant très friable et contenant du cuivre." Mais poursuivons cette citation du Guide.
&laqno; Au douzième siècle, la ville d'Andrepoix atteignit le statut de ville franche, fut assiégée par Geoffroy de Chilly et construisit la magnifique abbatiale St Arnaud. Dévastée par les Anglois pendant la guerre de cent ans, Andrepoix ne retrouva la prospérité qu'au seizième siècle. Connue pour être une place forte de la ligue, Henri de Bourbon y passa pourtant une nuit quelque temps avant la bataille d'Ivry. Louis XIV vint aussi y dormir, un soir qu'une indigestion le forçait à prolonger au loin une partie de chasse pourtant bien commencée. Le pot de chambre qui avait été conservé de cette occasion disparut à l'époque de la Commune.
Napoléon faillit aussi y passer une nuit en 1814. Alors qu'il était déjà couché à l'auberge du Grand Rat-Palmiste Couronné, la nouvelle que les Russes étaient signalés à Moscou le fit se relever et monter dans sa berline tout débotté. Charles X vint chasser la sarcelle à Andrepoix. A cette occasion, les commerçants de la ville lui offrirent un appeau en argent pour pouvoir imiter le cri de cette charmante sorte de petit canard étriqué. Plus récemment, René Cotty faillit y décéder, au cours d'un empoisonnement aigu, pour y avoir trop mangé d'andouillettes mal lavées. Le Général de Gaulle y a prononcé un discours en 1960. »
Andrepoix n'a pas encore de station d'épuration, mais cela ne saurait tarder, puisque le projet en est inscrit au vingt-deuxième programme de réhabilitation des rives de la Meurette, grâce aux efforts de André-Jacques Guéguenne, conseiller municipal, ex-Ponts, ancien élève de l'Ecole Polytechnique de Paris. Ce dernier renseignement était fourni, entre autres publicité pour des clubs sportifs, par une note punaisée sur un tableau en liège, à la réception du Paritel.
Il n'y avait plus aucune trace de l'auberge du Grand Rat-Palmiste Couronné. Le personnel du Paritel, interrogé au sujet de ce passage du Guide, émit l'hypothèse qu'il pouvait s'agir d'une blague. Le rat palmiste, ou Agouti, est en effet une sorte de croisement de rat et de lapin qui vit dans l'Afrique sub-saharienne.
Certains demandèrent à Vidouze ce qu'il y avait à voir à Andrepoix, et il ouvrit son attaché case pour fouiller dans ses papiers et trouver la réponse. Il ne la trouva pas sur le planning, qui comportait une case vide, consulta sa montre, ses fiches, et décida de téléphoner à Symphorep. Il s'isola pour ce faire, mais revint la mine déconfite. Selon Symphorep, Andrepoix était une simple halte, avec vacance dans un programme de visite chargé. Mais une vacance ayant déjà été produite la veille, Vidouze était très contrarié.
Le Hortec éplucha un journal gratuit et y trouva l'adresse des Gobelins de Plougastel. Personne ne déclara vouloir venir avec lui, le Paritel proposant une Terrine à l'ancienne, un Gratin de céleris Crassulovate et enfin des Pêches marinées flambées façon grand mère.
- Alors, on le fait, ce tarot ? insista Biscoudé à l'adresse de Vidouze.
Pour commencer la partie, il fallut aller chercher Le Hortec, qui était sorti sur le parking. Il regardait manuvrer une petite pelleteuse qui creusait une rigole pour un drain d'assainissement en commençant bien entendu par l'essentiel : Un grand trou circulaire.
- C'est super, ces instruments là. J'en ai conduit une plus grosse pour mon beau-frère qui voulait agrandir son étang à pêche... expliqua l'Avignonnais.
Tous n'étaient pas conviés à assister au jeu de cartes, sous prétexte de concentration nécessaire aux joueurs. Vidouze devrait seul affronter ses adversaires, sans l'appui ou le regard gênant de personnes impartiales. Ce qui se passa ensuite est donc rapporté sur la seule bonne ou mauvaise foi de Gilbert Vidamme, pigeon spécial ou joueur extrêmement malhabile, selon l'option que l'on veuille bien retenir.
La partie de tarot débuta, et Vidouze commença presque tout de suite à perdre, sans la traditionnelle "mise en appétit" qui précède souvent les arnaques organisées. Le jeu était gros, et il fut bientôt en dette de plusieurs centaines de francs. Au moment où il en arrivait à émettre quelques exclamations de dépit, le jeu se retourna et il se refit presque entièrement, une manière pour les autres de le calmer et, en lui laissant la bride sur le cou, de lui donner l'envie de poursuivre.
L'arnaque avait ainsi le temps de se régler. Ensuite, lorsque Vidouze eut du jeu, les autres firenent assez durer les annonces, bégayantes, pour discerner combien Vidouze détenait d'oudlers, et lesquels. Puis, par langage plus ou moins codé, ils se concertaient avant même de se lançer à la chasse à l'atout numéro un, dit aussi "le petit", une carte maîtresse dont la possession était une victoire en soi et une assurance de réussite. D'autres techniques étaient utilisées, parfois à la limite de l'habileté inférieure nécessaire à un tricheur. Quoi qu'il en soit, Vidouze ne parvint pratiquement jamais à tirer parti d'un bon jeu.
Ils essayèrent le tarot à trois, le tarot à quatre et le tarot à cinq avec appel à un roi, cette dernière formule permettant à Vidouze d'avoir un partenaire momentané contre les trois autres, partenaire détenteur du roi auquel il faisait appel en début de tour de jeu. Par manque de chance, cet associé jouait toujours comme un pied, perdait ses plus belles cartes, plaçait de trop petits atouts lorsqu'il fallait rafler des points et s'excusait platement de ses grossières bourdes, commises comme par un fait exprès.
Lorsqu'il eut trois mille francs de dettes, Vidouze préféra continuer de jouer sans partenaire et la partie continua à quatre. L'accompagnateur en chef trouva que trois adversaires étaient encore trop et ils revinrent à une formule à trois joueurs, les deux autres contemplant l'affrontement Biscoudé-Le Hortec-Vidouze et commentant les coups.
La partie à trois resserrant les cartes dans moins de mains donne des jeux en apparence beaucoup plus forts ou maîtrisables. Les enchères des annonces peuvent alors monter dans les limbes du délire. Pris au jeu, il arriva aux deux complices de perdre, et Vidouze ne s'en investit que davantage.
- Je vais te dépouiller, attention au petit, gloussait Le Hortec d'une voix goulue à l'adresse de Vidouze.
Celui-ci ne répondait rien, négligeant l'insulte impossible ou faisant celui qui n'avait pas compris. Le Hortec lançait de grands ricanements, battait des bras, se comportait comme un abruti féroce. Bientôt des membres du groupe bravèrent l'interdiction et entrèrent dans le salon pour assister aux derniers soubressauts du spectacle. Plus rien ne pouvait empêcher une sévère défaite de Vidouze, même les tricheurs avaient renoncé au volet le plus grossier de leurs coups bas.
Tout en jouant, les deux comparses s'étaient fait servir des drinks. Le Hortec avait descendu du Bourbon, du Cognac et finissait la partie au Pastis pur. Malgré cette intoxication, lorsque les dernières minutes arrivèrent, Vidouze avait perdu près de six mille francs.
Il se leva, assez roide, n'ayant peut-être pas encore bien compris ou intégré l'étendue de ce qui le frappait, puisqu'il demanda à ce que l'on refasse les comptes. Ceux-ci étaient bien entendu clairs, propres et insoupçonnables par eux-mêmes. Vidouze tira son chéquier personnel pour la première fois depuis longtemps dans un voyage Symphorep et signa plusieurs chèques à ses partenaires, pour le total du montant pré-cité. Puis il décida de fumer un cigarillo et essaya d'ouvrir une porte-fenêtre gonflée par l'humidité pour sortir seul dans le jardin.
A ce moment, un éclair de lucidité revint aux arnaqueurs, et ils se levèrent pour lui rendre leurs chèques. Mais Vidouze, la mine haute, résigné et voulant arborer la façade qu'il confondait avec son honneur, refusa de reprendre l'argent. Il sortit vers le jardin du Paritel, soit trois sapins minuscules et malades, plantés sur le bord d'une terrasse, face à la piscine bâchée.
Biscoudé, Le Hortec, Calbat et Deschinon, ses exécuteurs, se regardèrent encore une fois et eurent honte. Ils déchirèrent menu-menu les chèques établis par Vidouze et en brûlèrent les restes dans un cendrier.
- Pour le moment, on lui dit pas qu'on va pas les toucher, averti seulement Le Hortec.
- Le Crétin ! ricana simplement Biscoudé.