Membre de France HyperBanner

Une courte notice :

Ce texte parle d'un monde inhabituel, celui de la drogue. De fait, les personnes
qui sont victimes d'addictions fortes se cachent, d'une part en fonction
d'une réprobation publique qui pourrait s'exercer sur eux à n'importe quel moment,
d'autre part à cause de dispositions institutionnelles.

On ne voit pas la drogue. Je parle ici de la vraie drogue, pas de la crotte de chameau
ni du pinard ou des cancerettes. Je veux mentionner la "poudre blanche",
ce médicament qui permet pendant quelques heures de ne plus être un drogué.
Si on ne la voit jamais, on constate bien au grand jour ses effets multiples,
dont en premier lieu les dégâts occasionnés par la recherche des quelques
espèces pécunières indispensables à l'acquisition des prochaines doses.
C'est bien clair, la société est victime de la drogue, et les drogués le sont
certes encore plus, mais le fait que la société soit victime de la drogue nous expose,
nous autres les normaux, à devenir victimes des drogués. Comme ceux-ci sont
(très vite, et en règle générale) insolvables, irresponsables et, somme toute,
évanescents, c'est une position inconfortable que d'avoir affaire à eux.
C'est même parfois un sacré problème pour tout le monde. Mieux vaudrait en rire.

Il est possible que le ton léger ne soit pas charitable, ni correct. Il serait plus sympa
de les laisser pourrir dans leurs ghettos de junkies ? Les drogués n'ont pas vraiment
de culture bien définie, mais ils ont des conduites, des codes, des valeurs, des systèmes d'interprétation.
Ils habitent un monde riche, moralement très solidaire (ce qui est normal,
somme toute, quand on touche le fond de l'abîme et qu'il reste peu d'espoir).
Les drogués se connaissententre eux, d'une part parce que cela rend facile la quête
de la substance, ensuite parce qu'ils peuvent se parler. Nous pouvons aussi parler d'eux.

Avant de poursuivre, quelques conseils à vous graver pour de bon,
si vous devez un jour fréquenter une personne sous dépendance :

Ne jamais croire un drogué.
Ne jamais croire qu'un drogué va avoir la volonté de faire quelque chose.
Ne jamais croire qu'un drogué va s'en sortir tout seul.

Let's go. Chantons un psaume et copiez le ticket.

 

Le Ticket

© Charles Imbert 1994
Nouvelle de +/- 11000 signes
Charles Imbert 1994 (© S.G.D.L N° U2890 "Merta Keni")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .

Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire, n'est ce pas ?)
aussi pour vous le rappeler, j'ai placé le petit filigrane des tickets sur le bord ...
(Au fait, si vous êtes sympa -je ne devrais pas employer le conditionnel, soit-
merci de rester un peu tandis qu'hyperbanner s'affiche, pour me donner un crédit de hit...)

Le texte reste un tantinet lisible pour que vous puissiez en lire quelques lignes
avant de vous décider à savoir si vous aller le copier
pour le coller ensuite dans votre t-d-t favori.
Ou mieux, faîtes "Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).

A propos, je précise que cette histoire sort entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'une expérience ou de connaissances
ou la référence à une situation rélle ayant existé, etc. ou quoi ou kaisse.
Et puis si vous voulez des précisions, il
vous reste le Mailto (le stylo en gif animé, le vites-vous ?).
Je ne suis pas le Docteur Olivenstein non plus, soit dit en passant, et je disposerai
grande force d'inertie si des amoureux de la poudrette s'imaginent
qu'ils peuvent me pomper. Que ça soit clair. Je suis pas (pas davantage) la Sécu.
Revenir à l'index des nouvelles ?

 

Comme d'habitude, Déchet zonait vers le Basket, le café établi en face du terrain omnisport de Vincy. Déchet est toujours un peu en train d'arrêter la sniffette de ce médicament blanc en poudre qui rend si dépendant, et arrêter donne soif, ce qui motive chez lui des tentatives de reconversion dans l'alcoolisme. On remplace une narcose par la narcose que l'on peut trouver, que voulez-vous...
A Vincy, Déchet est un personnage. Puisque vous ne l'avez jamais rencontré, sachez donc que c'est le drogué avéré et plus ou moins notoire de l'endroit, ceci depuis qu'il a été arrêté et jugé pour consommation de stupéfiants. Bien entendu, il ne fait pas que d'en consommer, et en il en vend autant qu'il peut pour subvenir à ses besoins épisodiques. Mais toujours un peu en manque de la substance blanche, il veut profiter du spectacle qu'il donne involontairement de ces sevrages involontaires ; arrivant au bureau de tabac le visage couvert d'une sueur grasse et froide, la peau visiblement grise et angoissée, il saisit cette occasion publique pour prétendre qu'il est en train de faire des efforts pour arrêter.
Il faut re-préciser que Déchet ne se pique pas avec une seringue, mais qu'il sniffe la poudre blanche par les muqueuses nasales, ce qui fait durer le drogué beaucoup plus longtemps, parce que malgré sa dépendance, la victime a moins besoin de quantités de cette poudre si onéreuse.
Ce jour là était un mercredi, et une bande de mômes de la Cité-à-côté-de-Vincy est venue jouer au Basket, le vrai, le jeu, le sport, pas le café. Ces gamins là avaient, bien naturellement, des grands et des petits frères, mais il faut siganler que leurs aînés oeuvraient particulièrement dans la &laqno; Bande à Mamy ». Mamy est le surnom d'un jeune chef de bande, très maigre, très aigre, très nerveux, qui habite dans la Cité et n'a contre lui que d'être une jeune légende, une étoile montante qui n'a pas encore assis son surnom ailleurs que dans les "services de police" ("le rôle de la police est de connaître, pas de réprimer"), bien que, dans la Cité, il ait déjà très bien assis sa réputation.
Puis, trois mômes en ont eu assez du jeu, et ils sont entrés au Basket pour regarder le flipper, auquel ils ne peuvent pas toucher, le Patron veillant au respect de cette interdiction (il veut rien savoir, et il réprime). Ensuite, ces trois-là ont eu l'idée d'acheter de ces tickets de jeu avec lesquels on se noircit l'ongle et qui peuvent faire gagner des milliers de francs. Ils s'en sont procurés une dizaine, soi-disant pour le compte de leurs parents, et sont ressortis pour les grattouiller. Bien entendu, ils se sont chamaillés, et un des trois est parti tout seul de son côté avec les deux derniers tickets restants, pas encore révélés.
Déchet était là, allongé sur une bordure de briques chauffées par le soleil de septembre, le muret du terrain omnisport, lorsqu'il a vu arriver ce mouflet, l'air plutôt hagard.
Le gamin venait de gratter ses tickets, et avec l'un, il venait de gagner cinq mille francs.
Ici, il faudrait installer une longue digression pour expliquer comment la chance qui donne à pleines mains peut convoquer aussi vite la déveine qui doit se distribuer à coups de pieds. Car ce n'était pas de veine pour ce morveux de tomber sur Déchet, et en même temps d'avoir l'idée de lui demander un service.
En bref, ce jeune individu annonce à Déchet que s'il rentre chez lui, ses parents vont lui étouffer son trésor pour mettre quelques maigres espèces sur son livret de caisse d'épargne, en accord avec leur conscience, et se fabriquer illico un chouette complément aux revenus minimums. Ce jeune David Coperfield sorti de chez papa Dickens -pas d'un aérodrome- a également très peur que le Patron du Basket engloutisse le ticket dans sa main velue et convoque Brouckma, son chien berger de Belge pour lui faire les gros yeux, le ruinant encore plus rapidement, sauvagement et plus totalement que ses progéniteurs.
Il demande ensuite à Déchet d'aller toucher le ticket pour lui. Pour la commission, il veut même bien promettre de donner un petit billet à Déchet, parce qu'il a entendu dire que la "commission" est en usage dans le monde des affaires chez les grandes personnes, et qu'il ne peut pas se battre le même jour contre tous les moulins à vent du monde, même si cette taxe de civilité lui répugne instinctivement.
Déchet acquiesce : il a parfaitement compris ; il va dépanner le petit.
Déchet entre dans le Basket avec le ticket, en achète un neuf, le gratte pour vérifier que celui-ci est bien nul comme d'habitude, puis il exhibe le ticket du môme et piaille qu'il vient de gagner. Tout le monde voit le ticket, Déchet n'est pas dispensé d'offrir le champagne, mais le Patron ne peut tout de même pas engloutir le ticket dans sa grande main velue.
Le Patron s'excuse de ne pas déboucher de bouteille neuve, et il prétend en avoir déjà ouvert une toute neuve le matin même pour Ragulet, le notaire de Grosnay, qui est passé prendre une coupe avec sa nouvelle secrétaire, et il verse à tout le monde la Clairette de Die qu'il a transvasé le même matin dans la bouteille de Champagne vide à l'aide de l'entonnoir en plastique rouge. Déchet est déjà amputé de cinq cent francs, et le môme continue de regarder, du dehors, ce qui se passe dans le Basket, parce qu'il n'ose pas rentrer pour constater à quel point les rêves se passent mal dès qu'ils atterrissent dans la réalité, surtout dans la réalité de Vincy.
Pour finir, le Patron compte de l'argent à Déchet, en ouvrant même la boîte à cigares qui sert de réserve de billets. Déchet déclare que le Champagne lui a donné envie d'aller aux toilettes, mais il se trompe de chemin, passe derrière le bar, entre dans la cuisine du Basket et sort par la cour, suivi par Marinette, la serveuse, qui lui répète qu'il n'a pas à traîner par là. Puis Déchet s'enfuit, content et heureux à l'idée qu'il va pouvoir, par des deals minables avec de la drogue revendue coupée à soixante pour cent, alimenter sa fête à lui avec de la drogue achetée presque pas coupée, et tenir ainsi quelques semaines.

Par manque de cohésion mentale, au lieu de partir directement par l'arrière du Basket, il est tellement agité et en train de planer qu'il fait le tour du café et revient sur la façade. Il faut avouer que, d'une part Déchet a grillé beaucoup de neurones dans son activité, et que, d'autre part, la Clairette n'est pas indiquée après une séance de bronzage sur les murets.
Il retombe donc sur son jeune protagoniste, et là, il faut nous épargner tous les détails abondants de la scène sordide qui s'ensuit, puisque c'est trop triste, puisque il est bien clair que Déchet ne veut pas rendre l'argent, et qu'il est tout aussi clair que l'autre n'a pas assez de muscles ou de technique, quoi qu'il en soit, pour récupérer son bien par la force.
- Je vais te dénoncer à Mamy, menace seulement le Gamin, à bout d'arguments.
- Parles-en aussi à Papy, se moque Déchet qui est en train de prendre la tangente pour de bon.
Là, Déchet fait erreur, parce que, même s'il n'a jamais entendu parler du chef de bande qui se cache sous ce surnom, Mamy va réellement être mis au courant et il va se déranger pour jouer les justiciers, suzeraineté et vassalité en banlieue obligent.

Et l'histoire n'est donc pas terminée, car il n'a pas affaire à un morveux sorti d'une école bourgeoise, dorlotante et berceuse, mais à un petit teigneux qui va retrouver ses copains et qui leur raconte qu'un des consommateurs vient de gagner un chouette ticket au Basket. Les autres comprennent à demi-mot cette histoire prononcée sur le ton de l'angoisse, lui reprochent de ne pas avoir été consultés, mais l'affaire débarque donc finalement aux oreilles de Mamy, lequel est pour lors accaparé et distrait dans un vaste trafic de pièces mécaniques, auto et deux roues, mais a tout de même le temps de trouver le fond de cette histoire assez scandaleux.
Aussi Déchet est-il capturé un mois après, lorsqu'il revient d'un exil qui lui a laissé l'occasion de dépenser tout son butin, entre Paris, chez ses fournisseurs, et la campagne, chez un de ses "amis", où il a passé l'été Indien, moyennant le soutien moral de quelques bons grammes de ce médicament blanc en poudre.
Alors Mamy lui met le marché en main : Pour rembourser, Déchet va aller au Van Rijn Muséum faire des courses pour les gars de la Cité, ou alors il va se casser quelque chose, puis en sortant de l'hosto il se cassera encore quelque chose, et ainsi de suite jusqu'à ce que son ancienne victime ait oublié qu'il existe.
Déchet est d'accord pour aller faire les courses, pourvu qu'on l'équipe d'un viatique et du billet de voyage organisé, jusqu'au Musée, qui est situé à Amsterdam. Mamy voit bien les choses comme ça et, pour que tout se passe bien, il prête même à Déchet de quoi faire ses courses à lui, commissionnaire, pour deux ou trois grammes. Mais attention, Déchet est prévenu que si cette fois là il prend la tangente, ça va très-très-très mal se passer. Pour qu'il comprenne bien ce qu'on vient de lui dire, on le fait descendre dans les caves et on lui montre un trou en lui assurant qu'on lui a préparé sa tombe. Dans le trou, il y a même, déjà disposés, les os secs de deux crânes de mouton que les moutards avides de spectaculaire conservent pieusement, et qui sont là pour donner un peu plus de jus et de couleur locale. Déchet assure qu'il a compris. Pour qu'il comprenne davantage, on lui confie qu'un espion veillera sur lui. Déchet comprend alors qu'il ne pourra pas rester très longtemps dans le Nord.
Et donc, cette fois là, tout se passe bien. Déchet monte dans un car de voyage organisé, et rencontre à Amsterdam le contact de Mamy, tandis que les autres occupants de la véritable excursion visitent le Musée Van Rijn, qui s'appelle donc, comme vous le saviez, du véritable nom de famille de Rembrandt, le peintre. Le contact de Mamy remet un sac de sport à Déchet, qui colle ce sac assez loin de son propre sac de voyage, dans la soute du car. Si il y a un contrôle à la Douane, il y a aura à peu près cinquante suspects de bonne foi, mais cette fois-là, comme tout se passe bien, Déchet récupère tranquillement tous ses sacs dans la soute du car, à la Gare du Nord. Mamy est satisfait et Déchet garde trois grammes pour lui, avec lesquels il en produit dix pour la vente, et de quoi durer deux autres mois sans décrochage.


Et l'histoire se termine ici un peu abruptement. En fait, originellement (car cette "nouvelle" est en fait un morceau extrait d'un roman, eh oui), Déchet lisait un journal, et le tout se poursuivait avec l'idée qui sous-tend l'autre nouvelle, celle de la vache farcie. Donc, vous pouvez embrayer directement sur cette nouvelle là. Quant à moi, je vais réfléchir très très fort (disait-il) à une autre fin un peu moins sèche pour le ticket. Je ne devrais pas avoir tellement de peine, mais ce n'est pas encore fait... Alors... Patientez encore un peu, s'il vous plait... Et tiens, faîtes-moi donc un mail pour m'entretenir de votre indignation à me voir lambiner et installer des romans, et d'autres nouvelles, sans avoir à coeur de finir celle-ci. Au premier mail, c'est dit, je termine le ticket !