Membre de France HyperBanner

Une courte notice :

Ce texte a pour fond un monde inhabituel, celui de la drogue.

J'ai réalisé un passage explicatif sur ce thème, déposé au début
d'une autre nouvelle, "Le ticket", qui parle aussi des drogués.
Prière de vous y référer si vous désiriez avoir un développement
ou une explication sur l'abord de ce thème qui peut alimenter, et
c'est bien naturel, quelques préventions, dont la création
s'affranchira cependant, et c'est aussi son rôle.

Tantine

© Charles Imbert 1994
Nouvelle de +/- 12400 signes
Charles Imbert 1995 (© S.G.D.L N° Y1721 "12 Nouvelles")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .

Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire, n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord, car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).

A propos, je précise que cette histoire sort entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'une expérience ou de connaissances
ou la référence à une situation rélle ayant existé, etc. ou quoi ou qu'est-ce.
Et puis si vous désirez des précisions,
il vous reste le Mailto (le stylo en gif animé, le vites-vous ?).
Revenir à l'index des nouvelles ?

Tantine,

Je t'écris pour te dire pourquoi j'ai jeté ta chatte Gracieuse dans le puit.
Je sais que tu étais très attachée à cet animal, et ça me fait bien de la peine pour toi, ainsi que te le redis par la présente, mais en fait je n'avais plus le choix quand c'est arrivé, parce que c'était dans le droit fil d'une démarche logique et incontournable, si je puis dire mais je vais d'abord tout t'expliquer.
D'abord, il faut que je te re-précise que tu es la seule, dans la famille, qui puisse s'offrir, par exemple, des vacances quand elle en a envie, ce qui dénote ou indique une certaine aisance. Je ne veux pas m'étendre sur ce chapitre, mais il est certain que tu as, comme l'on dit, de l'aise. Je sais que le pavillon que tu habites est hypothéqué, mais tu as fais une croisière l'année dernière, ce que maman ne peut, par exemple, s'offrir qu'en rêve, en pensant au jour où elle risque de gagner au Loto.
D'autre part, il faut que je te représente que les histoires que l'on t'a raconté sur moi ne sont pas entièrement de la médisance, c'est vrai, surtout en ce qui concerne cette dramatique histoire d'infraction à la législation sur les stupéfiants, et là encore il faut que je te redise que je n'ai été poussé à faire tout ce malheureux petit commerce que poussé par une faim du corps dont personne ne peut avoir idée, ce qui est une formule banale pour ceux qui écoutent les gens dépendants, mais dont la vérité intrinsèque, tu dois pouvoir l'admettre, peut recouvrir un sacrée cochonnerie de réalité de dépendance aux produits psychotropes.

La médisance s'exprime, bien sûr, aussi, lorsqu'elle rajoute tous ces qualificatifs, empoisonneur, et autres, qui sont autant de lieux aussi communs que la formule dont je viens d'exposer l'aporie, pour utiliser un mot qu'ils ont au lycée dans une classe où je ne suis jamais allé, mais qui signifie l'impossibilité de l'exprimable, comme me le représentait l'un de mes jeunes clients.

Ceci re-précisé, il est maintenant très facile de faire le lien entre mon paragraphe deux et le paragraphe trois du début de cette lettre, relation qui s'exprimera par la formule mathématique : &laqno; Tu as de l'argent, et moi j'en manque », ce qui conduit à la proposition très célèbre dite de Robine Nood, &laqno; Make swet from the richs to the poors » qui a été depuis, et même avant, depuis Créon, paraît-il, reprise par tant d'hommes politiques avec l'éternel succès que tu saisis, puisqu'il est tant bien plus facile de faire pousser une poire que le poirier -comme disait le prof d'économie du Lycée qui nous entretint aussi de Créon, un type d'Athène-. C'est, très cyniquement exposé, le nud Gordien du problème, comme me l'exprimait, avec formule, l'un de mes autres jeunes clients. Je sais que tu aimes les citations grecques et historiques, alors je relève le niveau de ce message par l'us de ces archaïsmes si absolument comiques (Alexandre à Gordes, c'est stupide, il n'est jamais allé dans le Vaucluse !).
Aussi, lorsque tu as parlé de mettre Gracieuse en pension pendant tes vacances à la neige avec Monsieur Alain, ce type qui vend des cuisines et dont tu es entichée depuis quelques mois, j'ai caressé l'idée de prendre ton chat en pension chez moi au chaud, et je t'ai exposé cette bifurcation de projet auquel tu as souscrit. La suite du plan était, je l'avoue humblement, de te déclarer, lorsque tu reviendrais, que Gracieuse était partie avec un matou, pour que tu fasses passer une annonce avec récompense dans le journal gratuit, auquel cas mon ami Vincent, qui était le complice désigné, t'aurais ramené la bestiole pour avoir les billets. J'aurais préféré que ça se passe comme ça, c'est pour ça que je te l'avoue. Je t'avoue tout, non pas parce que les produits me fatiguent un peu la réflexion, comme le prétend le nul du dispensaire, mais pour te prouver toute ma bonne foi.

Gracieuse a été infernale tout de suite, et il faut vraiment que je te confesse ces problèmes pour que les circonstances atténuantes de sa destinée fatale puissent complètement s'épanouir en pleine clarté.
Cette bestiole n'était pas classe du tout. Je doute très fort qu'elle ait eu un pedigré comme tu l'as longtemps cru. A mon avis, tu t'es fait refiler de la marchandise de deuxième qualité, mais ce n'est pas de ta faute, les faussaires courrent les rues, vivement qu'on ait la lagalisation, ça apportera un peu de qualité et des prix fixes. Non, cette chatte avait des manies et un comportement trouble. Ou alors c'étaient les nerfs. Tu sais, les femelles sont comme ça, mais je ne dis pas ça pour toi.

Ce chat était originellement stressé et a probablement toujours été trop gâté. La provision confiée pour lui acheter des boîtes ayant, bien naturellement, été vite dépensée en achats de substances psychogênes, j'avais envisagé de nutrir ce chat en me privant sur mon alimentation, avec des pâtes et des pommes de terre sautées, mais l'huile ne devait pas être fraîche, car même de force, il n'a jamais voulu en absorber et il a commencé une grève de la faim. J'ai également essayé de le nourrir avec des raviolis que je décortiquais, car sa délicatesse n'appréciait pas la sauce tomate. Finalement, j'ai presque réussi à parfois le substanter avec des oeufs.

Sa gamelle attirait les cafards, ce que je ne reproche pas nominativement à Gracieuse, mais ce n'était pas sain, surtout parce que j'étais obligé de cesser de répandre de la poudre anti-cafard chez moi, puisque Gracieuse toussait, et j'avais peur qu'en plus de tous les problèmes, elle fasse de l'eczéma ou même du psycho-somatique et de l'hystérie. Si tu n'as pas connu le chien de Raoul Jacquet, tu ne peux bien sûr pas comprendre à quoi je fais là référence.
D'autre part, afin de se venger de sévices imaginaires, Gracieuse urinait sur mon canapé durant la nuit, et les sévices devenaient donc moins imaginaires lorsque j'avais constaté ces activités, qui sentaient mauvais, mais beaucoup moins que chez le mâle de ces animaux, grâces soient rendues, mais quoi qu'il en soit, il n'y a pas vraiment lieu de s'en féliciter.
Et puis aussi, lorsque je recevais des relations, j'étais obligé de l'enfermer dans le placard, parce qu'une fois Gaby, qui était un peu parti, a marché sur un bout de ta chatte et il a été très sauvagement blessé à la main et à la jambe et à la tête, immédiatement et sans prévenir. A sa décharge, je dois remarquer que c'est la seule fois où Gracieuse a fait acte de sournoiserie.
Mais la seule chose vraiment positive, c'est qu'elle chassait les cafards. Au départ, elle jouait au football avec, comme elle aurait fait d'une souris, sans sote, et après, pendant une période, la chatte les a tué un peu plus vite, mais elle dissimulait les cadavres quelque part, et ce n'est que récemment, en refaisant le lit, parce que j'ai un peu calciné les draps samedi dernier, dans la nuit, en fumant et en regardant une cassette vidéo, que j'ai retrouvé la sommation d'huissier que l'avocat me demandait de rechercher, et aussi le monceau des cadavres de cafards. Le chat avait fait ses provisions un peu comme un hamster ! Je ne savais pas que les félins étaient aussi intelligents.

Je crois qu'elle ne les mangeait pas. Ils devaient avoir un sale goût, probablement à cause de la poudre. Et puis, une fois que je l'avais enfermée dans le placard pendant une visite, cette bête qui avait faim a mangé un truc impropre, probablement du savon parfumé, et elle a été horriblement malade et a vomi ses oeufs et du lait caillé dans une paire de super bottes mexicaines que je n'enfile qu'en été parce que la semelle est un peu percée, et je n'ai pas intérêt à marcher, avec, dans quelque chose de mou l'hiver sur le trottoir, parce que sinon la boue remonte avec la pression entre les doigts de pieds, et ça s'extrude par le cuir tissé du dessus, comme des petits spaghettis marrons, ce qui est abominable. L'été, les crottes sont plus sèches. Là, c'est l'odeur de renfermé qui m'a indiqué le forfait, mais pendant qu'elle était dans le placard, la chatte s'est aussi fait les griffes sur le chouette imperméable d'un copain dealer, et sur certains de mes tee-shirts, dont des rares, mais c'est plus du tout la mode du déchiré, je te le signale.

Ce qui fait que je n'en viens pas encore au bilan des déprédations des griffes de cet animal retors, qui a entièrement labouré le dos du canapé déjà compissé, en profitant de mes absences pour se livrer à ce vicieux forfait. Je ne m'en suis aperçu que tout récemment après le décès, et heureusement pour la coupable à laquelle j'aurais fait passer le goût du pain avec une bonne trempe.

J'ai probablement encore d'autres griefs à énumérer, mais comme je ne voulais pas t'envoyer trop de fautes d'orthographe, j'ai fait appel à mon copain Hessie, qui me doit quelques petites prestations en nature, et il a passé tout le texte de cette lettre dans son micro-ordinateur pour le cribler au vérificateur orthographique. A ce propos, j'ai découvert que je détenais une orthographe assez personnelle. Mais si ils continuent de faire honte au client pour son orthographe, celui-ci n'achètera plus de correcteurs, voilà mon opinion marketing, à moins qu'ils ne simplifient l'orthographe en haut lieu, ce qui serait une astuce pour remplacer les bases de correcteurs orthographiques installées dans les micros. Mais bref, ceci nous écarte du problème de ta chatte.
Pour revenir à celui-ci, je ne l'ai pas jeté vivant dans le puit, mais tu comprends bien qu'il fallait que je me débarrasse du cadavre. Pourquoi dans le puit au fond du jardin qui s'étend derrière ton pavillon ? J'étais bien à mille lieues de supposer que Monsieur Thomas le retrouverait si vite en débouchant la pompe qui sert à puiser de l'eau polluée pour vos fraisiers improductifs. C'était bien entendu le moyen le plus simple de commencer l'histoire de la cavale de Gracieuse, et puis surtout je n'allais tout de même pas repartir à cyclomoteur avec un cadavre de chat crevé en bandoulière ! On ne voit ou n'imagine de pareilles choses que dans les films du cinéma italien.
Ca ne m'avait pas gêné de l'amener dans cet état ? Pour être très précis, ta chatte est arrivée au jardin derrière le pavillon dans un état qu'on pourrait définir comme encore assez vivant, bien qu'elle ait été comme un légume, bavante dans le coma, quasi claquée.
Ta chatte est mort d'overdose, autant te le confier tout de suite.
C'est absolument la faute de Stephen, qui a un peu confondu le lait en poudre, qui sert à couper notre poudre blanche, avec ladite poudre blanche. Il restait deux soucoupes sur la table, et c'est celle qui ne contenait pas que du lait en poudre qui a servi à préparer la boisson de la chatte. Gracieuse a consommé un gramme de blanche, un peu coupée, dans son bol pour le lait, ce qui est une dose unitaire pour le commerce avec un humain de soixante-cinq kilos tel que moi, par exemple, mais constitue une dose létale pour une chatte presque femelle de race de quatre kilos.

Autrement dit, nous l'avions mauvaise à cause de ce gâchis onéreux, mais je ne peux pas me retourner vers Stephen, qui plaide pour la confusion induite par les affaires de la chatte dans mon intérieur domestique : sa souris grise en peluche, son châle préféré, ses joujoux et autres fariboles lamentables dont tu m'avais encombré en me confiant cette maudite bête. En plus, Stephen a toujours de bon plans, donc c'est un bon pote et je ne veux pas me fâcher avec lui.
C'est pourquoi j'ai dressé un état annexe détaillé, et chiffré, que je t'adresserai bientôt, et où je récapitule l'ensemble des frais et consommations effectués par ma pensionnaire.
Je te prie de ne pas t'offusquer, car ce sont des frais réels.
Pour le règlement, je préférerais du liquide. Les huissiers guettent mes comptes bancaires, comme tu le sais.
Pour la remise du liquide, tu feras attention de faire comme je te dirai : j'ai l'impression d'avoir un indic dans mon entourage et je ne voudrais pas qu'on te prenne pour une cliente ou qu'ils t'embarquent au bas de mon immeuble en te prenant pour une grosse légume.

Tantine, je t'adresse mes bisous toujours affectueux.

Signé, ton neveu qui regrette pour le chat mais qui t'a expliqué que ce n'est pas de sa faute.

A bientôt.

signé Jacky.