© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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tandis que défile le compteur téléphonique,
je vous conseille de faire un save et de lire hors connexion.

Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant apprécié, si, si.
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CHAPITRE SIX.


L'indigestion guettait, secouée par la route,
Et elle se débonda dans un lieu peu propice.
L'appétit revint à point à l'heure du casse-croute,
Et les poissons rouges eurent un mauvais office.


Le lendemain matin, le fantôme d'Attila débuta sa journée sur un mode mineur et effacé, ce qui fit un moment espérer à Vidouze qu'il avait la veille rencontré un accès de démence rare. La suite des événements du jour devait, hélas, lui démontrer que la première impression est souvent la bonne.
Vidouze passa derrière le garçon du petit déjeuner, à huit heure trente, pour se manifester derrière la porte de toutes les chambres et prévenir qu'il ne restait plus que vingt minutes avant le Rassemblement, une réunion que Vidouze savait transformer en opération "Grand Stress".
Cette terrible opération de maîtrise psychologique s'effectuait avec le "compte à rebours officiel" de Vidouze. Celui-ci se tenait debout dans le hall de l'Hôtel, un oeil rivé sur sa montre bracelet, l'autre sur l'escalier, afin de photographier l'ordre d'arrivée des bagages et des personnes. Les retardataires étaient immanquablement fixés d'un organe ophtalmique vitreux, empli de reproches, signifiant bien qu'ils resteraient notés dans la visqueuze mémoire Vidouzienne. D'ailleurs ils s'attiraient tout de suite un accroissement de mises en gardes, sollicitudes vexantes et observations discrètes, jusqu'à se sentir gênés, déplacés et presque sujets à la honte. Vidouze procèdait souvent ainsi lors des voyages Symphorep, histoire de restaurer son ascendant intellectuel par un malaise imprimé dans l'heure matinale, fraîche et sans défense, tel un mauvais pandore rancunier d'être la veille rentré bredouille.
Impeccable comme un représentant en pompes funèbres, rasé, tamponné, coiffé, désodorisé, Vidouze raide comme la justice regarda défiler les dix-sept élus du voyage "congé-congrès", bardés de leurs sacs de voyage. Le Hortec était neuvième au classement, muet, la mine fermée.
C'est bien ce qui induisit Vidouze à croire à une erreur de jugement, à porter au compte de la prise de contact. En fait, Le Hortec avait seulement la gueule de bois, car il avait extirpé une bouteille de rhum ambré hors de son sac, et s'était continué tout seul après l'extinction des feux, comme il s'en vanta hautement dans le car, deux heures plus tard, après l'épisode de la libération de son estomac.
D'ailleurs, tout de suite, à peine sur le perron de l'hôtel, il commença à se plaindre à Vidouze de la mauvaise qualité des croissants du petit déjeuner. Il le fit en termes si ordurier qu'il est impossible d'en rapporter la moindre bribe. Vidouze en resta d'ailleurs tout chose, car il y a des mots qu'un homme normal n'est pas capable de supporter avant dix heures du matin, frais et sans défense. C'est une question d'équilibre, comme pour le calvados ou le vin blanc ; certaines personnes ne peuvent pas en boire avant d'avoir commis leur première mauvaise action de la journée.
Ensuite, grimpé dans le car, Le Hortec étudia la généalogie de ces croissants et disséqua leur anatomie pour l'enseignement des voyageurs. Il se plaignait d'avoir de nombreux renvois acides et profitait de chacun de ses éructations pour procéder à une sorte de chromatographie en phase gazeuse, dite "analyse de cheminée ou boyau supérieur". Ainsi, tous furent avertis que le mammifère qui avait secrété le beurre des croissants était atteint des stades finaux de la tuberculose et de prions taraudeurs ; au tournant suivant, c'était du beurre de taureau, et après les croissants n'avaient jamais contenu de beurre, excusez d'la méprise, mais ils avaient été pétris à l'aide de vaseline ayant déjà servi. Au panneau de stop qui survint, Le Hortec informa que ces croissants-là pouvaient tuer raide un ténia, ou vermifuger un zoo entier, et que tous auraient dû se méfier, mais qu'il était déjà trop tard. Le mot "botulisme" gage d'empoisonnement mortel pour tout le monde, fut lâché au cahot suivant.
Vidouze en avait assez et il engagea discrètement le chauffeur à s'arrêter à la première station service qui se présenterait. Cet événement advint bientôt et Vidouze annonça que les passagers pratiqueraient lors de cet arrêt une pause pipi obligatoire.
La moitié du car descendit, y compris un Le Hortec vacillant et blême. Une première députation, vessie chargée, pénétra dans l'édicule du pompiste, à la recherche d'urinoirs bien blancs embaumant la javel et le désodorisant camphré.
La députation ressortit presque aussitôt. Il apparut qu'elle avait gardé ses vessies chargées, car Calbat et Deschinon, débraguettés, firent face à une haie de troènes pour prodiguer à ces buissons une fumure abondante, exclusive et directe.
- Mais qu'est ce qui se passe ? s'emporta Vidouze. Qu'est-ce que c'est que ce laisser-aller incroyable ?
- Je te paye pas pour me la tenir, répondit seulement Calbat, laconique.
- Et même je paye personne pour pisser, ajouta mornement Deschinon.
Vérification faite après ces déclarations sibyllines, le pompiste avait posté sa femme devant la porte des toilettes, avec une petite table, une nappe et deux soucoupes, une pour les messieurs, l'autre pour les dames.
- Y'a pas de raison, expliqua derechef le pompiste. C'est dégueulasse et infect d'entretenir ça. On est obligé de nettoyer au jet, à deux mètres. Et le désinfectant, ça coûte. A la télé, ils ont dit qu'on était dans l'ère du service, eh bien ici, c'est une station service, alors pour le stationnement, on paye pas, mais le service, on le paye.
Négligeant ce subtil argumentaire, Le Hortec, tête haute, fonça droit vers la femelle du pompiste et ses soucoupes.
- Combien que je te paye, pour te larguer le fruit de mes entrailles ?
Il se retenait des deux mains au bord de la table,
- Ca sera deux francs, Monsieur.
- Ouais ! Et pour ça, combien tu me donnes, Morue ?
Le Hortec se pencha en avant et vomit ses croissants dans les soucoupes.
Pour échapper aux hurlements atroces, tous fîrent retraite dans le car. Le pompiste avait disparu, clamant qu'il allait chercher son fusil. Le chauffeur démarra et fit avancer la charrette sans attendre la morale de l'histoire. Ce fut un décollage vraiment rapide.
Le Hortec reniflait encore, alors que le car filait un bon quatre-vingt dix sur la nationale.
- Eh, Angus, criait-il à Calbat, tu as vu si je l'ai mouchée, la grenouille ? Oh putainn', bien visé, je lui ai retapissé la table et débordé jusque sur les deux grolles. Ma parole, j'ai jamais pu supporter les pompes vernies. Ca fait première communiante et en plus, elle avait de la moustache.
Cette imputation restait une pure calomnie. La pompiste avait été plutôt belle femme.
- Et vous avez l'impudence de vous féliciter ? ne sut qu'émettre Vidouze atterré.
- On y retourne ! Il m'en reste un gorgeon, cette fois-ci je le lui repeint dans le portrait ! brailla Le Hortec.
Cette sortie, si l'on peut retenir cette expression, marquait le retour d'un Le Hortec en grande forme. En cinq minutes, il avait regonflé toutes ses plumes, et il paraissait évident que, pour avoir la paix à l'avenir, il faudrait tenter de le maintenir constamment saoul comme une bourrique ou dans un état de digestion pénible.
Comme annoncé la veille par Vidouze, le car stoppa ensuite dans le parking d'un petit relais sur le bord de la grand route. L'aspect de l'auberge était honnête, et ne ressemblait certes pas à une cantine de distribution de surgelés et autres hamburgers pour routiers. En fait, au delà de cette non-ressemblance, la nourriture devait cependant être de provenance congelée, mais le relais s'entourait d'un décorum pour bourgeois provinciaux qui aiment traîner au restaurant leur famille le dimanche.
Dans la salle à manger, un énorme aquarium avait été disposé pour la contemplation réciproque des clients et de trois espèces de petits poissons tropicaux, placides, peureux, et très colorés.
Le Hortec alla coller son nez sur la paroi de ce récipient, déterminant par cette voie de fait nasale une fraction nerveuse de la population aquatique à fuir se cacher dans diverses caches du décor de grosses rocailles et de plantes d'eau.
- Y'en a pas beaucoup à bouffer, observa l'aquariophile au nez applati.
- T'es fou, intervint Calbat qui se tenait à côté de lui. C'est pas pour manger, c'est pour faire joli. Il paraît même que c'est un spectacle bon pour les cardiaques, ça calme.
- Tu n'y connais rien, corrigea Le Hortec. Ici nous sommes dans un restaurant. Tout ce qu'ils servent doit être comestible, c'est une obligation légale. S'ils mettent une fleur dans ton assiette pour faire joli, tu peux gober la fleur, elle est comestible parce que c'est la loi. Idem pour les poissons.
- Mais ils ne sont pas servis, ces poissons, objecta Biscoudé qui passait.
- Oh, banane fille de la grande Banane-Raie ! rugit Le Hortec en se redressant. Et quand tu rentres dans un restaurant qui te sers de la langouste, tu n'as jamais vu un aquarium comme ça ? Alors je t'explique, tu t'installes avec une grenouille fraîche à table, et le loufiat t'apporte une langouste maousse pour te la faire mater, c'est comme pour l'étiquette du vin. Alors tu dis "très bien, je biche", et O.K., et ils l'emportent en cuisine. Là, ils la collent dans un deuxième aquarium, et ils te cuisinent une portion surgelée toute petite qu'ils viennent te refiler en roulant des yeux comme au loto tellement c'est précieux. Tu bectes, tu raques à mort, tu rentres t'occuper du polissage de ta grenouille et pendant ce temps ils remettent la langouste maousse en vitrine dans son baquet pour frimer un autre jobard le lendemain. Voilà à quoi ça sert, un aquarium dans un restau.
- Bon sang, je savais pas, plaida hypocritement Biscoudé qui avait déjà entendu cette histoire la veille.
- C'est pour ça qu'il faut pas les laisser partir. Ils devraient les griller dans la cheminée, devant toi.
- Mais ils sont tout petits, plaida encore Biscoudé.
- C'est pas grave, c'est des poissons très forts, médicaux. Bourrés de principes actifs. Ca se reconnait à la couleur. Un cardiaque en prend un, il te fait le poirier. Mieux que le Viagra. Demande à Angus... Tiens, où il est passé, celui-là ?
Calbat était parti se placer à table.
Le Hortec vint aussi prendre place, mais il ne cessait de lancer des regard obliques vers l'aquarium. Une fois qu'il eût la carte entre les mains, il fronça les sourcils, car il n'y voyait aucune mention d'une quelconque friture. Un coup d'oeil glissé sur le menu, commandé par Symphorep et destiné à tous les convives, ne le rassura pas davantage.
A un moment, Vidouze se leva et quitta la salle pour aller corriger un détail concernant les boissons, le vin servi ne correspondant pas exactement à celui marqué sur la feuille de route. Le Hortec se leva derechef et retourna se coller le bulbe nasal contre la vitre de l'aquarium.
- Si j'en pêche un, je le grille sur ma fourchette avec le briquet, prévint-il.
Cette sortie ne fit pouffer personne, aussi cessa t-il de faire l'andouille pour revenir à table et s'emparer d'une des bouteilles du vin contesté.
- Je parie qu'ils n'ont pas souvent l'occasion de s'amuser, dans leur citerne, commenta t'il devant l'assistance suspendue à ses faits et gestes.
Il refit la distance le séparant de l'aquarium et souleva la corniche supérieure qui masquait les accès de celui-ci. Il en approcha la bouteille qu'il tenait et fit calmement glouglouter le contenu d'icelle dans l'aquarium. Un nuage de précipité rouge se forma et commença à dériver sous l'effet des convections et des différences de températures, pour aller se diffuser dans le jet de bulles destiné à l'oxygénation.
Les poissons furent d'abord attirés par ce qu'ils croyaient être une nouvelle variété de pitance, mais ayant absorbé quelques effluves et rameaux du précipité rouge, ils firent retraite dans leurs caches précédentes, l'air assez dégoûté.
- Petits délicats ! Les voilà qui boudent du Gamay primeur, se moqua Le Hortec.
Le nuage rouge continuait de se dissiper dans l'aquarium légèrement troublé. Vidouze revint, ayant obtenu le troc des bouteilles intactes pour un Champigny appellation contrôlée qui divisa à nouveau les appréciations.
Au moment de servir le dessert, le garçon s'aperçut que les poissons de l'aquarium commençaient à flotter le ventre en l'air. Un sauvetage de dernière minute fut entrepris pour transvaser les survivants dans de l'eau fraîche, et le directeur scandalisé s'en prit publiquement à Vidouze :
- Il est interdit d'y vider des aliments, et en particulier des salières ! Ce sont des poissons d'eau douce ! Nous avons constamment des problèmes avec les enfants, mais dans un cas comme le votre, je suis presque obligé de retenir l'intention malveillante !
Vidouze dégaina son chéquier Simphorep et paya les poissons séance tenante, avant même de faire son enquête interne. Evidemment, les questions qu'il posa ensuite à la cantonade eurent un rendement plus que nul et tendant vers l'absolu du mépris et de l'indifférence.
Hormis cet épisode, rien de bien notable ne survint lors de ce déjeuner. Divers membres allumés de la compagnie sortirent bien des incongruités, et Vidouze eût par là confirmation de ce qu'il savait déjà : une troupe de garçons prédisposés, lâchés ensemble, dans une configuration qui a pris un mauvais pli ne peut que s'enfoncer progressivement dans la surenchère des commentaires vidés de sens. Ceux-là n'étaient pas calme. Il n'étaient pas sobres, et enfin, ils n'étaient pas silencieux, non plus.
Heureusement, ils ne chantaient pas. Un groupe qui chante est un supplice. Bien sûr, eux, les chanteurs, apprécient la chaude ambiance confinée du car, le retour du refrain repris en braillant, le défoulement occasionné. L'accompagnateur, lui, souffre le martyre des nerfs, recroquevillé sur son siège dans cette cacophonie hurlante, ces paroles stupides et monstrueuses, ce rythme désintégré. C'est dans ces moments là que l'accompagnateur mérite vraiment son salaire.
Vidouze sortit du restaurant en hochant la tête, pressentant que l'affaire de l'aquarium pourrait avoir des suites, s'il ne brisait la complicité du silence organisé contre son autorité. Mais il ne brisa rien du tout et fit la sieste sur son siège, tandis que le car avançait vers Prussy.