© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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tandis que défile le compteur téléphonique,
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Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant apprécié, si, si.
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CHAPITRE SEPT.

La visite des musées, si elle ne nous instruit
Pas toujours bien sur les coutumes du temps jadis,
Procurera souvent un éclairage subit
Sur les us du voisin, du conjoint, de l'ami...


En plus des vins absorbés à table, Le Hortec s'était procuré une bouteille de Côte du Rhône qu'il but en route. Vidouze ne s'en aperçut qu'en voyant le cadavre rouler dans l'allée centrale tandis que Le Hortec, embrumé, essayait de faire une courte sieste dans le fond du car.
Vidouze ne proféra aucun son, car il ne voulait pas réveiller le Minotaure Avignonnais. Il récupéra la bouteille vide et la coinça sur le côté de son fauteuil. Puis il osa faire ce qu'il n'osait faire depuis la veille : foudroyer Le Hortec du regard. Il est vrai que cette performance devenait facile, l'antagoniste étant écroulé, roupillant, la bouche ouverte et les paupières bleues.
A propos de Prussy, le Guide Alternatif Labournard dit à peu près ceci :

&laqno; Prussy fut fondé par les Vinobates, tribu vassale des Parisy. César en parle dans ses Commentaires et ajoute : "C'est là qu'on y trouve ce petit fromage des bords de Seine qui, faisant la joie du consul Caius Bridus, déchaîna son appétit au point de lui faire presque perdre la vie" (Traduction Tallade et Boudis, Genève, 1948). La tradition du petit fromage s'y est perdue, mais les illustres visites guerrières ne cessèrent pas pour Prussy. Presque rasée par Clodobert, elle fut relevée sous le règne de Sigismond VI, fainéant mérovingien, par la construction d'une première abbaye de style néo-byzantin, appareillée en en énormes blocs de molybdénite, pierre noire qui ne résiste malheureusement pas aux outrages du temps. »
Permettons-nous ici de glisser un doute en aparté sur la citation du Guide Alternatif Labourard en remarquant que la molybdénite est extrêmement friable, grasse et tendre. Mais poursuivons l'étude de ces pages riches de renseignements quoiqu'étrangements ressemblantes à d'autres descriptions de villes similaires...
&laqno; Au douzième siècle, la ville de Prussy atteignit le statut de ville franche, fut assiégée par Enguerrand de Bretigny et construisit la magnifique abbatiale St Benoît. Dévastée par les Anglois pendant la guerre de cent ans, Prussy ne retrouva la postérité qu'au seizième siècle. Bien que connue pour être une place forte Protestante, Maurice de Lorraine, chef des ligueurs, y passa pourtant une nuit quelque temps avant la bataille d'Ivry. Louis XIV vint aussi y dormir, un soir qu'une indigestion le forçait à prolonger au loin une partie de chasse pourtant bien commencée. Le pot de chambre en véritable porcellaine de Sèvres (Hauts de Seine) qui avait été conservé de cette occasion disparut à la fin du dix-huitième siècle.
Napoléon faillit aussi y passer une nuit en 1814. Alors qu'il était déjà couché à l'auberge du Grand Lapin Couronné, la nouvelle que les Alliés étaient signalés à Vironay le fit se relever et monter dans sa berline tout débotté. Charles X vint chasser la sarcelle à Prussy. A cette occasion, les commerçants de la ville lui offrirent un appeau en argent pour pouvoir imiter le cri de cette charmante sorte de petit volatile. Plus récemment, René Cotty faillit y décéder, au cours d'un empoisonnement aigu, pour y avoir trop mangé d'andouillettes mal lavées. Le Général de Gaulle y a prononcé un discours en 1962. »
&laqno; Prussy n'a pas encore l'autoroute, mais cela ne saurait tarder, puisque le projet en est inscrit au vingt-deuxième projet directeur du développement, dans un dossier établi par la Sofracid, grâce aux efforts de Patrick Truffiant, Conseiller Général et maire. »
Cette dernière mention était portée sur le "Guide de Vironay", un dépliant sponsorisé par la "Quincaillerie Audubon, matériel agricole et articles de chasse et pêche".
Comme encore prévu par Vidouze, minuteur chef, le car arriva à Prussy sur le coup des quinze heures, mais s'arrêta à Vironay, village sis en contrebas de Prussy, directement sur la Seine. La bretelle de l'autoroute passera à Vironay, car Prussy est situé trop haut sur la butte. Un courageux entrepreneur a déjà installé à Vironay un Hôtel Paritel quasi neuf. C'est dans ce lieu que l'expédition Symphorep devait loger, et non pas au Grand Lapin Couronné de Prussy, qui brûla en 1814, incendié par les troupes des coalisés, ainsi qu'une note rédigée au Musée l'apprit aux congé-congressistes.
Car si Prussy n'abritait plus d'hostellerie digne de ce nom, elle abritait encore en son sein le Musée de la Seine, confisqué à Vironay, et aussi le restaurant du Menhir Celtique. Le groupe passa devant ce dernier en allant à pied au Musée, et Le Hortec y entra pour réserver une seule table. Il savait que les afficionados seraient moins nombreux pour le suivre ce soir là, ayant procédé à un sondage express lors de la première vision de l'enseigne enthousiasmante.
- Eh, la Horte, raconte nous pourquoi il ne faut pas demander de langouste dans un restaurant ! lui lança Biscoudé alors qu'il ressortait du Menhir Celtique.
Le Hortec ignora superbement cette invite.
Vidouze leur expliqua que Prussy avait été fondé longtemps avant Vironay, sur la butte, qui était facilement fortifiable, et que Vironay s'était développée comme une verrue, ou même un port de la cité, en bas sur la Seine, et qu'il était donc logique que le Musée aille dans l'antique citadelle des Vinobates.
Vidouze exagérait un tantinet, car si le Musée était effectivement logé dans le château, celui-ci ne remontait pas jusqu'aux Gaulois, mais à un baronnet des boucles de la Seine, et l'édicule avait été successivement démantelé par Charles VII, Charles VIII, et Louis XI, qui gardaient le souvenir des Anglois accrochés dans la citadelle, et surtout Louis XIV, qui en gardait le souvenir d'une "digestion pénible".
Prussy étant logé sur la butte, ce fut l'occasion d'une bonne promenade de deux bornes, bien montante, pour parvenir au Musée. Afin de se désaltérer, Le Hortec entra directement dans la buvette sise sur la place du château, tandis que Vidouze autopsiait son attaché-case pour y retrouver les billets d'entrée. Puis il courut récupérer Le Hortec, qui avait quand même eu le temps de se faire glisser un baby derrière la cravate pour, disait-il, "refaire le niveau".
Le groupe "Congé-Congrès" entra dans le Musée. Il n'y avait pas de Guide, pour cause de budget muséo-économique minuscule, mais une enfilade de quatre salles bien éclairées, munies de vitrines et de toutes les photos et étiquettes didactiques possibles, accessoires indispensables destinés à l'identification des artefacts racornis exposés.
L'exposition commençait par quelques pointes de harpons et les vestiges d'un canot en roseau et cuir extirpé d'une tourbière.
- C'est un canot, ça ? demanda Le Hortec. On dirait un vieux slip !
- Il est tôlé, ton slip, il tient debout ! observa poétiquement Biscoudé.
- C'est pas le mien, oh toi, banane fille du bananier ! C'est le slip du Maire, au moins. Ou alors c'est celui du cuistot !
Il faut passer sur les autres développements, dont les critiques et commentaires qui saluèrent la parure en plumes de l'Indien de l'Amazone, ramené par Anatole Calomy (dont une rue de Prussy perpétue la mémoire)...
- Qu'est-ce que ça fiche dans un Musée de la Seine, nom d'un chien ?
...Une gravure attribuée (sous réserve) à Honoré-Théodore Bonnet, représentant une pêche au Saumon en 1868...
- Ils avaient pas dit, qu'on pouvait pêcher du saumon fumé dans la Seine ! Tu savais ça, toi, la Biscoude ?
...Le daguerrotype montrant Gustave Eiffel en visite aux comices agricoles de Prussy en 1902....
- Qu'est-ce que ça fiche dans un Musée de la Seine, nom d'un chien ?...
...Le Gros Hareng, reproduction figurative (mais d'expression contemporaine) en plâtre, par Jean-Patrick Loué, artiste, en 1955...
- Nom d'un chien ! C'est un poisson d'eau douce, le hareng, maintenant ?
Enfin, la visite se terminait dans une salle où une toute petite péniche était exposée. La pancarte dédiée au renseignement indiquait que :
"Cette sapinasse était utilisée pour le transport du vin entre la Bourgogne et Bercy, faubourg de Paris qui resta longtemps le port au vin de la capitale."
- Oh, putainn', la pinasse au pinard, admira Le Hortec. Si ca se trouve, ils ont oublié une bouteille à bord.
Vidouze n'était pas sur place, occupé à admirer une remarquable foëne, dite aussi fourche à anguilles, dans la salle précédente, une espèce de pelle découpée en dentelures, pour pêcher les anguilles, ces poissons-serpents.
Ce qui explique qu'il ne vit pas Le Hortec grimper sur la sapinasse, et ne put donc pas le retenir, le persuader ou appeler à l'aide.
Biscoudé conta qu'il était arrivé pour voir une silhouette debout sur le pont de la péniche. Mais il était à contre-jour et "avait cru que c'était un gardien qui changeait une ampoule ou ouvrait un vasistas".
Le Hortec trouva une écoutille ou un moyen quelconque de descendre dans la péniche. Les autres se tordaient de rire et attendaient la suite. Ils semblaient beaucoup trop gais et attentifs et guettaient la singerie inévitable.
Pour se contenter, ils purent entendre des hurlement absurdes et rauques sortir de la péniche. A ces braiements d'âne, les spectateurs répondirent par des surenchères de rigolade générale. Puis la péniche se mit à trembler. A l'intérieur, Le Hortec trépignait un cake-walk ou une marche de triomphe, dans le but de créer un grondement fantastique, mais l'acoustique ne s'y prêtait pas. Le Hortec tapa rageusement des pieds, sauta, pour essayer de produire du bruit.
Soudain, il y eut un craquement à peine audible, un peu comme un fond de pantalon qu'on déchire. Deux jambes apparurent sous la péniche. A force de danser, Le Hortec était passé à travers le fond.
Le spectacle de ces deux guiboles dépassant dans le vide était sidérant. Le pantalon était remonté à mi-mollet, laissant voir des cannes couvertes de poils roux et des chaussettes en accordéon sur les chevilles. Personne ne riait plus, la surprise régnait.
Des jurons abominables se frayèrent eux aussi un chemin à travers la coque et son trou, puis Le Hortec se mit en peine de récupérer ses membres inférieurs. Il y parvint sans agrandir l'orifice ou effriter davantage la coque pourrie, au travers de laquelle il aurait pu passer tout entier, et refit apparition sur le pont, la bouche de travers.
- Il y a une double cale, annonça t'il. Je sais pas comment on accède bigre par en dessous, mais en tous cas, ça à l'air d'être salement profond !
Tout le monde accueillit cette sortie avec des yeux ronds. Le Hortec descendit laborieusement de la péniche, en achevant de l'ébranler. Quand il fut sur le sol de la salle, il donna une tape du plat de la main contre la coque, et cela fut le coup de grâce.
La péniche chancela juste un peu sur ses cales, et elle glissa sur le côté sans aller très loin, car au bout de vingt centimètres, elle rencontra le mur, mais elle opéra cet abordage avec un craquement réellement horrible et déchirant.
Puis elle s'affaissa avec une série de petits gémissements, labourant le mur par endroit.
- Pouffiasse de Pinasse, voulut conclure Le Hortec.
Mais la péniche continuait de glisser le long du mur en produisant d'autres crissements, qui indiquaient à quel point le mur souffrait de la caresse des bouts de fer qui saillissaient du bordé. La péniche finit par s'immobiliser, juste avant de s'ouvrir silencieusement en deux comme une noix, révélant la charpente de sa cale. A la fin de ce processus, une pièce de fer ou une armature céda, et on entendit alors comme un gong ou le déclenchement d'une cymbale qui sonnait dans ses entrailles ouvertes. Tout le monde comprit à ce moment qu'elle venait de mourir pour de bon. C'était très triste. Tous refluèrent vers la salle précédente.
La suite de la visite ne fut plus aussi gaie. Le groupe portait le deuil de la péniche et le fardeau du lourd secret de ce qui s'était passé dans la salle quatre, événement qu'il valait mieux cacher au monde, et au Conservateur du musée de Prussy en particulier. Ils évacuèrent le Musée comme des voleurs. Vidouze qui était, lui, au courant de rien, trouva étrange cette fuite à pas décidés.
Personne ne trouva le courage de le mettre au courant, et d'ailleurs à quoi bon ? Si un jour un gardien est entré par hasard dans la salle quatre, c'est peut être après un laps de temps aussi important que celui écoulé entre l'enfouissement et la résurrection du harpon néolithique de la salle un. D'ailleurs, comment et pourquoi incriminer précisément le groupe Symphorep ?
Vidouze et son chéquier s'en tiraient à bon compte. Chez Symphorep, certains prétendent qu'il a parfois une chance de cocu, mais Vidouze n'étant pas marié, ils ajoutent pour faire bonne mesure : "une chance de cocu vierge !"