© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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CHAPITRE QUATRE.
Vidouze sous l'oeil obscur de son mauvais démon
Confondait son cafard, prémisse de l'échec,
Avec les effets d'une tragique confusion
Qui à Blattigny ruina son crédit à sec.
Le hasard avait amené Deschinon à s'admettre natif
de Franconville, charmante petite bourgade sur la route de Pontoise.
Après qu'il l'eut délogé de sa place enviée,
Le Hortec continua de délirer sur le nom de cette pauvre ville, par
ailleurs habitée par des milliers d'habitants qui ne trouvent jamais
rien à redire au fait que leur ville se nomme ainsi.
- Ah tu m'étonnes ! je voudrais pas habiter là ! Ah non, je
divague, y'a un patelin où j'aimerais encore moins habiter ! Devinez
lequel ?
Les réponses les plus sottes fusèrent au fond du car,
faisant preuve d'un étalage de mauvais goût vraiment étonnant
par son paroxysme.
- Mâcon ! rugit Le Hortec en rigolant. Je voudrais surtout pas habiter
à Mâcon !
Des braillements entamèrent la controverse sur ce sujet, digne
d'une bande de lycéens boutonneux. Pourquoi diable ne voulait-il
pas habiter Mâcon ?
- Ah, tu imagines ta grenouille -Le Hortec appelait les femmes des grenouilles,
toutes, sans exception, jeunes ou vieilles, foncées ou blondes- qui
va au marché et qui dit "J'habite à Mâcon"
? Le boucher lui répond "Ah madame, j'avais rien remarqué."
Un concert de ricanements furieux accompagna cette sortie.
- Il ne lui répond pas ça ! Ce que le boucher lui dit, c'est
"Vous voulez de la langue ou je vous mets du rond ?", corrigea
Calbat.
Les ricanements redoublèrent, grimpant d'intensité.
- Y'a une ville où tu voudrais encore moins habiter, intervint Biscoudé,
hurlant lui aussi.
- Plus con que Mâcon ? Je devine pas, vas y, sors le !
- Je voudrais pas habiter à Montcuq, précisa Biscoudé.
- Ca existe pas, ça, Montcuq, tu nous gonfles le boudin ! protesta
Le Hortec. Tu le loges où, Montcuq ? Enfin, le tiens, Toncuq... Le
mien , je me le garde.
- C'est dans le Lot, Montcuq, eh banane ! Nul en géographie ! Un
gage, Le Hortec, un gage !
Le Hortec essaya de forcer les rires avec une répartie extrèmement
vaseuse :
- Eh bien voilà ce que le boucher lui réponds : "Moi,
madame, j'habite à Montcuq" ! Au secours !
Cette proclamation ne valut pas à Le Hortec autant de beuglements
approbateurs. La blague commençait à faire long feu.
Mais ils n'allaient pas à Pontoise. Pour cette première
étape, comme l'avait annoncé Vidouze, ils allaient coucher
à Blattigny.
A propos de Blattigny, le Guide Alternatif Labournard dit à peu
près ceci :
"Blattigny fut fondé par les Essuvates, tribu vassale
des Parisy. César en parle dans ses Commentaires et ajoute : "C'est
là qu'on y trouve ce petit vin des bords de Seine qui, faisant la
joie du tribun Gaius Bélisarius Conturnus, déchaîna
son appétit au point de lui faire presque perdre la connaissance"
(Traduction Vallade et Sportis, Genève, 1948). La tradition du petit
vin s'y est perdue, mais les illustres visites guerrières ne cessèrent
pas pour Blattigny. Presque rasée par Attila, elle fut relevée
sous le règne de Pharamond II, fainéant mérovingien,
par la construction d'une première abbaye de style roman-néo-byzantin,
appareillée en en énormes blocs de stéatite blanche,
pierre qui ne résista malheureusement pas aux outrages du temps."
Qu'il soit permis d'ouvrir un aparté dans la citation du Guide
Alternatif Labourard pour ajouter à ce qui précède
: "Et pour cause, la stéatite se rayant avec l'ongle, certains
auteurs prétendant qu'elle n'est que du Talc natif à l'état
de bloc." Mais poursuivons l'étude de ces pages riches de renseignements.
"Au douzième siècle, la ville de Blattigny atteignit
le statut de ville franche, fut assiégée par Guy d'Amaury
de Montfort et construisit la magnifique abbatiale St Bernard. Dévastée
par les Anglois pendant la guerre de cent ans, Blattigny ne retrouva la
postérité qu'au seizième siècle. Connue pour
être une place forte de la ligue, Henri VI y passa pourtant une nuit
quelque temps avant la bataille d'Ivry. Louis XIV vint aussi y dormir, un
soir qu'une indigestion le forçait à prolonger au loin une
partie de chasse pourtant bien commencée. Le pot de chambre qui avait
été conservé, suite à cette occasion, disparut
à l'époque de la révolution.
Napoléon faillit aussi y passer une nuit en 1814. Alors qu'il
était déjà couché à l'auberge du grand
dauphin couronné, la nouvelle que les Russes étaient signalés
à Boudigny le fit se relever et monter dans sa berline tout débotté.
Charles X vint chasser la sarcelle à Blattigny. A cette occasion,
les commerçants de la ville lui offrirent un appeau en argent pour
pouvoir imiter le cri de cette charmante sorte de petit canard étriqué.
Plus récemment, René Cotty faillit y décéder,
au cours d'un empoisonnement aigu, pour y avoir trop mangé d'andouillettes
mal lavées. Le Général de Gaulle y a prononcé
un discours en 1964."
"Blattigny n'a pas encore le Chemin de fer, mais cela ne saurait
tarder, puisque le projet en a été présenté
au Ministre compétent, grâce aux efforts de Jean-Michel Goguenard,
Député-maire."
Ce dernier détail émanait d'une des brochures que nous
trouvâmes à l'hôtel.
Quant à la ville, nous pourrions la décrire comme typique
de l'Ile de France. Elle est située quelques kilomètres au
delà d'une ligne SNCF de grande Banlieue qui atteint Boudigny, faubourg
de Blattigny, ce qui facilitera sans doute les efforts de Jean-Michel Goguenard,
le Député-maire. Blattigny compte un vieux quartier, commerçant,
tortueux et plein de cachet, un quartier neuf résidentiel avec théâtre
et salle omnisport plus piscine, et un quartier moyen, style pavillonnaire
début de siècle. Il faut y rajouter une ceinture le lotissements
en pavillons modernes, ceinture distincte du quartier neuf, qui compte quelques
petits immeubles résidentiels de quatre-cinq étages.
Tous ces quartiers sont situés dans une plaine très doucement
onduleuse, au Nord de la Beauce proprement dite, région ou le regard
bute au loin sur des rangées de peupliers, et qui ne demanderait
qu'à pencher vers la vallée de la Seine, qui se trouve par
là, à l'Est. Blattigny compte environ vingt mille habitants
et se situe à 30 Km de Fontainebleau. La ville, pourvue en supérettes
et moyennes surfaces, attend encore un hypermarché d'envergure, en
dehors de la station RER promise par le député-maire.
Le chauffeur fit trois fois le même circuit dans la vieille ville,
suivant les indications des sens interdits, tous combinés pour détourner
la circulation hors des ruelles étroites du centre historique. Vidouze
s'énerva enfin de ce périple qui ne menait nulle part et ordonna
au chauffeur de s'arrêter.
- Alors on est arrivés ? demanda celui-ci. Où est-ce que je
vais bien pouvoir me garer, moi ? C'est bien joli mais on a déjà
à peine la place de tourner, dans ce fourbi...
Gilby abandonna là le véhicule dans la vieille ville,
tandis qu'il partait à pieds à la recherche de l'Hôtel
du Grand Dauphin Couronné, probablement la même maison depuis
la fin du XVIIIème siècle.
A peu de distances du car s'ouvrait une place centrale, avec un très
beau marché couvert datant de la fin du moyen-âge. Le Hortec
rechercha l'emplacement de l'ancien gibet-pilori, et rentra dans un café
pour se renseigner. Il ne ressortit évidemment pas, et plutôt
que de patienter, une demi-douzaine d'individus dans le groupe décidèrent
d'aller le rejoindre là-dedans.
Le reste de la troupe jugea qu'il était inutile de les guetter
et resta à proximité du car immobilisé dans une impasse,
pour attendre Vidouze.
Celui-ci revint et remit l'univers en ordre et en route, extirpant les
buveurs du café et refoulant tout son monde dans le car. Celui-ci
alla se ranger dans la cour du Grand Dauphin Couronné, en osant brûler
un sens interdit.
Le groupe était logé à l'annexe, soit, en fait,
les anciennes écuries rénovées. L'endroit ne sentait
pas le cheval ni le foin, mais le moisi.
- Où se trouve la Crêperie ? demanda Le Hortec à la
grenouille préposée à la réception de l'hôtel.
D'après Le Hortec, il y a toujours, dans n'importe quel patelin,
une Crêperie, et il importe de mettre la main dessus pour goûter
ses spécialités. Renseigné sur la localisation du "Grand
Calvaire de Vannes", à côté du cinéma "Le
Parterre", Le Hortec parut tranquillisé, comme si on lui avait
retiré un grand poids de sur le moral. Quand le moral de Le Hortec
était atteint, il ne baissait pas pavillon d'un iota, mais devenait
seulement encore plus agressif et sournois, et il commençait à
taper violemment sur l'épaule ou dans le dos de ses "aminches",
non pas pour les ébranler, mais pour ressentir sa force.
Le dîner aurait lieu dans le salon de l'Hôtel, excepté
pour Le Hortec qui avait décidé d'aller au Grand Calvaire
de Vannes en y entraînant six comparses, petit groupe qu'il faudrait
naturellement surveiller et accompagner.
La grande curiosité de Blattigny est le parc Georges Plurel (1848-1914),
ethnographe et botaniste, qui tenta d'acclimater à Blattigny diverses
plantes tropicales. Il échoua complètement avec ses variétés
sélectionnées d'Euphorbes, Succulentes et autres Cactées
grasses, et parvint à faire survivre un palmier, malgré la
mortalité écrasante qui foudroyait cette espèce. En
1934, le palmier survivant faillit lui aussi claquer, lorsqu'on arrêta
la chaudière sise derrière le mur auquel il s'adosse. Lors
des grands froids, la municipalité le recouvre entièrement
de paillons, et au mois de décembre elle lui accroche des guirlandes
pour les fêtes, ce qui contribue à le réchauffer. Ce
palmier ne produit rien, ni dattes ni cocos, et reste juste là pour
l'ornement et le défi végétal sous haute latitude.
Il était encore tôt. En attendant le dîner, avec
Vidouze, et conformément au planning culturel, le groupe alla admirer
le palmier. Tous comprenaient que Symphorep ait décidé d'inclure
Blattigny dans le périple, rien que pour admirer ce truc. C'était
un palmier bien courageux... En dehors du palmier rachitique, le parc Georges
Plurel héberge une grande collection de rhododendrons, "Une
des plus complètes d'Europe", annonce une brochure. On peut
se demander ce qu'ils attendent pour la compléter, d'ailleurs, en
attendant le RER.
Le parc enjambe une boucle de la Ronte, affluent de la Seine et rivière
qui convainquit les Essuates, il y a longtemps, de planter quelques cabanes
dans l'endroit qui deviendrait Blattigny. Un jardinier fou, ou quelque mécène
inspiré, a une fois construit un petit pont japonais au milieu du
parc, pour enjamber un ruisselet dérivé de la Ronte. Le groupe
admira aussi ce pont, une horreur vraiment très très courageuse.
Il faut oser bâtir ce genre de truc, surtout dans un endroit public.
Ses balustrades étaient vraiment étonnantes. De chaque côté,
à l'entrée, un portique tout simple se dressait, de style
gréco-japonais. Au milieu du pont, il y avait une sorte de voûte,
soutenue par des colonnettes torsadées style orientalo-Louis XV,
soutenant un dôme en pain de sucre et campanile-clocheton, aux côtés
inscrits dans un carré à coins relevés, genre pagode.
Enfin, flanquant les portiques, on trouvait des demi-stèles pour
soutenir en console des sculptures de griffons, moulés dans ce qui
paraissait être du grès noirci. Après plus ample
examen, cette roche mystérieuse se révéla être
du ciment ordinaire. Capnez fit un dessin des griffons dans son calepin,
plusieurs excursionnistes regrettant presque d'être venus sans appareil
photo. Mais de toutes façons, l'éclairage était triste.
De retour à l'hôtel, Vidouze prévint que le départ
du lendemain avait été fixé à neuf heures, car
les excursionnistes devaient arriver à Prussy à quinze heures
pour avoir le temps de visiter le Musée de la Seine et ses curiosités.
- Et la Jaffe ? interrogea une voix. A quelle heure la becte, demain midi
?
Vidouze fit semblant de ne pas entendre cette interpellation argotique.
Il ne conduisait pas une troupe de malappris et attendit que la question
lui fut reformulée en langage correct.
- Le petit déjeuner sera servi à huit heures dans les chambres.
Le déjeuner aura lieu dans un relais sur le bord de la Nationale.
- Ouais, un Routier, quoi, reprit la voix.
Le Hortec était prêt pour son expédition et l'hôtel
avait convoqué deux taxis qui attendaient. L'amateur de cuisine bretonne
jeta un coup d'il sur le menu de l'hôtel et haussa les épaules,
faisant signe à son escouade de serrer les rangs. Avec un soupir,
Vidouze se prépara à leur emboîter le pas.