© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .

Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
je vous conseille de faire un save et de lire hors connexion.

Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant apprécié, si, si.
Revenir au sommaire du Roman ?

CHAPITRE QUATORZE.

Le combat de la pelleteuse jamais ne valut
L'héroïque lutte contre les sots volatiles roses.
Le Pont du Gard peut-il dire la Vérité nue ?
Cette copie en béton, tout par la faute à chose...


Le Hortec jugea qu'il était temps d'aller dîner. Tous le vîrent réapparaître dans le hall, muni de son blouson de cuir bordeaux, et il sortit sur le parking. Personne ne l'avait vu ou entendu commander un taxi.
Dans le crépuscule assez sombre, ceux qui regardaient par la fenêtre virent passer ce qui pouvait ressembler à une petite pelleteuse. Encore ne révélèrent-ils ce fait que pendant le dîner, alors que Vidouze était déjà monté se coucher, laissant le chauffeur du car seul avec la troupe.
- C'était bien une pelleteuse ? demanda Calbat.
- Ca y ressemblait salement, indiqua Biscoudé.
- D'ailleurs, il a assuré qu'il savait les conduire, corrobora Deschinon.
Calbat alla constater la véritable absence de la pelleteuse sur le parking, mais n'en prévint pas la direction de l'hôtel, qui n'avait sans doute pas un besoin urgent de son matériel de chantier. Il fut décidé d'attendre la suite, sans zèle pour inquiéter Vidouze ou faire des vagues alors que rien n'était encore arrivé.
- Si on allait le chercher en taxi aux Gobelins de Plougastel ? proposa le chauffeur.
- Ca ne ramènera pas la pelleteuse. Il n'y a plus qu'à attendre qu'il revienne avec.
- S'il revient cagé, ça risque de faire du dégât !
- Si il revient. Il va peut-être faire une panne sèche.
- Ca dépend. Où sont situés les Gobelins de Plougastel ?
Ce restaurant était situé dans le centre d'Andrepoix. Les pires images leur vinrent à l'esprit : des rangs de voitures en stationnement embouties, des trottoirs chevauchés, le mobilier urbain arraché, parcmètres ou signalisations dévastés. Ils imaginaient la pelle manoeuvrer brusquement et défoncer une vitrine, ou arracher les lampadaires municipaux, et les chenilles mâcher les vieux pavés historiques, ou encore Le Hortec se trompant de chemin et voulant couper à travers un zoo municipal, enfonçant les clôtures et finissant dans le fossé aux girafes.
Rodin aurait pu sculpter ça, comme pendant à "La porte des enfers". Manque de chance, à l'époque de Rodin, les pelleteuses mécaniques à chenilles n'existaient pas encore.
Après le dessert, le groupe Congé-Congrès inquiet se rendit au salon. Ils bûrent, fait exceptionnel, un digestif offert par un Biscoudé anxieux, puis celui-ci se fit amener un téléphone sans fil par un serveur amorphe et il téléphona aux Gobelins de Plougastel. Il arriva à contacter Le Hortec.
- Fais pas l'andouille, La Horte !... Mais si, on t'a vu partir avec la pelle... Mais non, le tordu n'a pas couiné, il pionce... -aux autres, en aparté : "Il a déjà la voix pâteuse, je crois qu'il en tient une bonne"-... Tu devrais revenir, La Horte, avant de te finir complet... Mais oui, je sais que tu ne te détruis pas, mais pense aux conséquences... C'est ça, oui, con, plus loin séquence. Tu sais ce que c'est, une conséquence ?... Mais non, il pionce, je t'ai dit... Quel gardien de nuit ? Aucun gardien de nuit ne te veux du mal...
Biscoudé passa le combiné à Calbat et s'essuya le front d'un revers de main.
- Fais pas l'andouille, La Horte !... Mais si, il t'a dit qu'on t'avait vu partir avec... Quoi ? Nous sommes des douilles folles ?... Ah, tu reviens... Bon...
Calbat raccrocha et annonça :
- Il revient. Faut espérer qu'il tombe pas sur les gendarmes pour le faire souffler dans le ballon, sinon il y va !
L'attente derrière les baies vitrées du Paritel commença. Soudain, une masse noire se prononça dans l'éclairage municipal. Le Hortec vira sur une chenille, éraflant le bitume, et entra sur l'esplanade de l'hôtel. Au lieu d'immobiliser la pelleteuse exactement à l'endroit où il l'avait déniché, au bord du trou qu'elle avait creusé, il commença a effectuer plusieurs manoeuvres accrobatiques, levant et abaissant la pelle pour saluer entre demi-voltes et pirouettes de l'engin.
Le groupe sortit en cohorte pour l'accueillir et lui poser d'indispensables questions.
Le Hortec termina sa démonstration en gravissant le seuil qui menait à la terrasse de la piscine, trois marches de travertin d'un seul coup. Evidemment, assurer que les marches de calcaire fin résistèrent à ce traitement serait abusif.
Enfin le conducteur sauta sur le sol, les pans de son blouson bordeau flottant au vent.
- Mais non, je n'ai rien défoncé, bande de nodulosités, protestait-il en vacillant. Je sais conduire, quand même de bon sang !
L'inspection de la pelleteuse ne révélait aucune éraflure, enfoncement, tache douteuse. Biscoudé grimpa sur le siège de l'engin.
- Et tu dis que c'est simple à conduire ? s'informa t-il.
- Simple comme un tracteur, répondit Le Hortec. Evidemment, moi j'ai ouvert la boîte de contact en faisant un peu levier pour la mettre en route, mais avec une pince ou un marteau pour redresser, on y verra jamais que dalle...
Biscoudé tripotait les manettes et pompait sur les pédales. Il dut toucher à quelque chose, car soudain le moteur hoqueta, et le bras portant la pelle se détendit tout droit et vira à quatre-vingt dix degrés.
- Oh ? t'as touché à quoi, banane ? s'inquiéta Le Hortec. Ne nous enlève pas une tête et descend de là !
- J'ai touché à rien, moi ! ça marche tout seul, ce truc.
Biscoudé sauta à terre d'un seul bond. Mais alors, sa personne qui avait fait contrepoids à la machine manqua, et la pelle étendue en porte-à-faux déséquilibra l'ensemble de l'appareil.
- Oh, mince d'émincé ! murmura Le Hortec.
Relativement lentement, la pelleteuse bascula vers la piscine et la pelle étendue enfonça la bâche déroulée sur celle-ci. Puis les chenilles firent apparaître leurs parties inférieure, comme la pelleteuse se couchait sur le bord du bassin. On aurait dit qu'elle se mettait au lit, fatiguée. Une série de craquements sourds se firent entendre, comme la longueur de dalles cédait sur le bord, sous la machine. Celle-ci bascula enfin, toujours lentement, chenilles par dessus tête, dans le trou rempli d'eau. Tous sautèrent en arrière pour éviter la vague du trop plein.
Un grand silence régnait. Personne n'émit un seul commentaire.
Seul un bout en dépassait, l'arrière, reconnaissable au carter moteur encore chaud sur lequel l'eau grésilla pendant un moment. Puis un léger bruit de bulles persista seul, venu des derniers soupirs inférieurs de la mécanique. Telle qu'elle était là, elle semblait maintenant déjà si naturelle dans l'abandon de sa pose qu'un humain non averti sur le chapitre des pelleteuses, un genre de touareg, ou un tupicambo, ou un inuit, tous privés de télé par leurs parents, aurait pu juger que cet aspect était l'apparence normale de ce genre de technologie.
Une nappe de carburant s'élargissait lentement sur l'eau troublée.
- Qu'est ce qu'on va faire ? demanda Biscoudé.
- Moi je vais me coucher, commenta Calbat. J'ai déjà trop bossé, ce soir.
- Moi, je sais pas ce qu'on va fabriquer, c'est à toi de d'inventer ça, intervint Le Hortec. Tu as prévu quoi pour continuer ? Tu veux vider le baquet pour la remonter, à cette heure ? Laisse faire les spécialistes, c'est un conseil !
La troupe rentra dans l'hôtel sans proposer un quelconque effort supplémentaire pour tenter de redresser les choses. D'ailleurs, à l'évidence, il aurait fallu un levage lourd ou un matériel adapté, au grand jour, pour avoir une quelconque influence sur la situation.
Prévenir la direction de l'hôtel de la catastrophe qui venait de frapper sa pelleteuse apparut donc comme absolument non indispensable. Vidouze était au lit, l'engin reposait discrètement sans créer de tort à personne ni déranger quiconque, et la lâcheté contagieuse frappa fièrement l'ensemble de la troupe.
Aussi, tout le monde alla se mettre au lit. Le calme de l'obscurité fut calme et propice au repos régénérateur, mais n'induisit aucune idée transcendantale sur le moyen de renflouer une pelleteuse. Et lorsque l'aube se leva, il pleuvait à verses.
Le Paritel ne servait pas le déjeuner dans les chambres, par précaution, économie, prophylaxie, hygiène et sur le voeu avoué de provoquer la mort des entreprises de nettoyage qui s'occupent des taches de café sur les moquettes et mobiliers. L'ensemble du groupe Congé-congrès se retrouva donc le lendemain matin dans la salle à manger pour échanger conclusions et prospectives sur les suites de l'aventure de la pelleteuse.
- On dirait pas qu'ils se précipitent pour venir la terminer, leur tranchée, apprécia Zuricevic. Quand il pleut, ils doivent considérer que c'est relâche pour intempérie.
- C'est aussi bien qu'il vase, constata Biscoudé soulagé. Ils penseront que la pelleteuse a glissé toute seule. Un éboulement et hop ! C'est tout expliqué !
Cette solution rassura tout le monde. En particulier, la perspective de voir les responsables de l'incident se faire sérieusement savonner commençait à s'éloigner, confortant les derniers scrupules de ces âmes sensibles.
Le Hortec était déjà à mille lieues de se soucier de la pelleteuse. Il expliquait comment, avec son beau frère, un fou de pêche, il avait une fois pêché à la dynamite au Pont du Gard.
- Tu dégoupilles ta grenade, et tu la lances vite-vite dans le trou d'eau. Y'en a qui tremblent si fort qu'ils arrivent même pas à lancer la grenade, mais ce genre de pêcheur à couilles plates -le pauvre mec- vit pas assez longtemps pour se reproduire. Donc la grenade part dans le trou plein d'eau verte et noire, tu sens un frémissement dans les chevilles, et y'a plein de poissons qui remontent. Alors tu remplis des sacs plastiques, ton coffre, et après, ton congélo.
- Tu dois aussi décoller aussi pas mal de saletés du fond ?
- J'ai toujours parié qu'un jour, on ferait remonter un homme-grenouille ou un spéléologue, parce que c'est juste le genre de trou qu'ils adorent fréquenter, genre ténia, tu vois. Ou genre Cousteau. Mais la seule conséquence, c'est les sismographes du Pont qui l'enregistrent.
- Quel Pont ?
- Le Pont du Gard, banane. C'est une sacrée vieille crotte qui date du temps des Romains. Spectaculaire, joli, hein, j'dis pas, mais ils l'ont foutu dans le désert, c'était nul du point de vue tourisme. Ils y tiennent énormément, dans le coin. Il faut dire que grâce à lui, je te dis pas le commerce de crèmes glacées, pizzas, frites, gastro-entérites et boissons gazeuses. Jusqu'aux pharmaciens qui vendent des boules de gomme anti-tourista pour reboucher l'effet du Pont. Celui-là tu le casses, Dumez et l'Unesco te le reconstruisent en trois jours...
- Ah bon, alors c'est aussi simple que ça, quand tu places mal la grenade ?
- Avec des moules-gabarit, ils t'en coulent vite fait un neuf, on voit bien que t'y connais rien en architecture... assura Le Hortec.
- Si on avait eu une grenade hier soir, on finissait la pelleteuse, ce matin on avait que des petits bouts à mettre au congélo, hasarda une voix.
- Et donc, tu as jamais eu d'embrouilles ?
- Tu rigoles ? Ils lisent le sismographe quinze jours plus tard. Une fois, on a pas ramassé tous les pouascailles, y'en avait trop et ils avaient une allure blanchâtre, couleur ciment, comme s'ils avaient bouloté de la vaseline. Alors on les a laissé flotter, mais ça faisait sale. Et le plus beau, dans le journal du lendemain, ils en parlaient...
- Ils ont fait une enquête ?
- Tu vas voir l'enquête... Ils avaient trouvé plein de poissons crevés, alors par conséquend ils ont analysé la flotte du Gard, et ils sont tombés comme la vérole sur un artisan potier qui bossait deux kilomètres en amont. Ils l'ont accusé d'avoir pollué gravement, et le mec a eu les pires problèmes pas possibles.
- Oh le pauvre type !
- Le pauvre abruti, oui. C'est toujours dans les journaux que tu apprends qu'il y a de la mort dans la flotte. Ils l'auraient pas cravaté sans raison, le rinceur de gobelets. Alors, Lestrade et moi, on a jeté tous les poissons qui nous restaient dans un puisard municipal, on voulait pas être empoisonnés. Lestrade, c'est mon beauf, mon super pote, je sais pas si je vous ai dit. Une grenade pour rien. Pollueur de mon pot !


Après son plumage de la veille, Vidouze avait reparut plus sec et nerveux, en quelque sorte comme neuf, revigoré. Il était à nouveau assez crâne et n'entendit ou ne comprit rien aux propos échangés au sujet de la pelleteuse. D'ailleurs, jusqu'au moment du départ, aucun responsable ne sembla s'inuiéter de la disparition de ce petit engin de chantier, bien visible la veille en face du hall. Tout le monde grimpa donc dans le car et le groupe Congé-Congrès s'envolla du Paritel sans avoir à faire face à des questions.
C'est ainsi que l'épisode de la pelleteuse, qui aurait pu se révéler beaucoup plus grave, fut clos. A travers les vitres du car tout le monde regarda les dernières gouttes de pluie tomber sur le Paritel, puis le véhicule fit route vers le Festival de Lumigny.
Avant d'arriver à Lumigny devait prendre place un déjeuner au Tropical-Center du Fourqueux-Mesnil. Vidouze tournait et retournait sa feuille d'itinéraire, ne comprenant pas comment on pouvait avoir l'idée de déjeuner dans un Tropical-Center. Pour le calmer, le chauffeur lui suggéra qu'il devait s'agir d'une collation sous un palmier en pot.
Le manque de prospectus descriptif avait induit Vidouze en erreur. Le Tropical-Center du Fourqueux-Mesnil est certes un édifice magnifique envié par de multiples communes limitrophes. Il s'agit d'une construction vitrée de grande ampleur abritant des piscines chauffées et un décor de plantes tropicales, résistantes aux mauvais traitements. Les dimensions du bassin principal sont assez municipales et standard, mais tout autour ont été aménagés des petits bains et autres pédiluves fantaisistes. Un toboggan plonge dans le grand bain, &laqno; à la Japonaise », comme l'indiqua un serveur averti et péremptoire.
En fait, l'idée d'une telle piscine et de ces bains annexes aménagés sous une structure-cloche est une formule pratiquée à divers stades d'ambitions par divers organismes commerciaux. C'est l'entrée payante qui permet de planter là et d'entretenir différentes plantes dites tropicales et géantes, qui s'étiolent et s'asphyxient dans les odeurs de chlore. Cependant, au Fourqueux-Mesnil, pour compléter l'ambiance de "forêt vierge", des serres d'oiseaux avaient été aménagées. Le prospectus annonçait, sous un dessin de toucan : "Dix-huit sortes de perruches". Etaient en outre annoncés au programme des ibis, des émeus et des flamants.
Arrivé dans la tonnelle qui faisait la liaison entre le restaurant-brasserie et le bord du grand bassin, le groupe s'installa pour profiter de la vue des rares baigneurs de ce milieu de semaine. Un serveur empressé proposa des daïquiris maison. Vidouze, l'humeur rabattue par sa ruine de la veille, dont le caractère illusoire ne lui avait pas encore été révélé, s'abstint de faire des frais sur le compte Symphorep. Une dizaine de buveurs n'aurait cependant raté l'apéritif pour rien au monde, et Le Hortec se commanda quant à lui un daïquiri triple.
Près de leurs tables étaient enchaînés trois pauvres échassiers à grandes plumes défraîchies.
- Ce sont des flamants roses, assura Biscoudé.
- Où veux tu qu'il aillent chercher des filaments ? demanda Le Hortec. Même en Camargue, ils sont presque tous crevés. Ils sont plus roses, ils sont marrons, regarde-les, on a dû s'en servir pour nettoyer le conduit à gaz ou la friteuse.
- C'est des flamants, je te dis. Ils ont du les acheter Quai de la Mégisserie. On trouve tout, là-bas, même des petits crocodiles.
Cette explication assurée, sinon outrancière, voulait établir le statut qualitatif des flamants.
- Les flamands, ça aime les moules, les frites, et la bière, je vais voir si ils aiment le daïquiri, répondit Le Hortec.
Vidouze à nouveau en forme discutait du menu avec le patron, dans l'intérieur du restaurant. Le Hortec se leva et proposa son verre à un flamant, qui l'ignora.
- Putainn', qu'est-ce qu'ils puent, avertit Le Hortec. Déjà, un poulailler, ça schdingue, mais là ils ont fait des merles comme des soucoupes à café.
- Fais gaffe, il va te dévorer ! Menaça Angus.
- Bon sang, s'il me mord j'en fais un sac à main...
- Tu ne confonds pas avec les autruches ?
- Il veut pas boire, cet andouille. Il est gavé repus. Je me demande ce qu'ils leurs donnent à croquer. Des vers à betterave ? Des taupes ?
Une discussion s'éleva sur la probabilité du recyclage des restes de frites et des fonds de bassines de moules.
Tout le monde avait trop chaud, dans cette atmosphère de serre parfumée aux effluves de piscines. Plusieurs tombèrent la veste, Le Hortec proposa un temps de se mettre torse nu, comme les baigneurs, mais ayant aperçu deux grenouilles de bonne facture, sportives et délurées, accoudées au bar, il ne renouvela pas cette proposition qui aurait pu tourner à son désavantage ; d'ailleurs, il était à jeun, pas assez mur pour se lancer dans l'exhibitionnisme. En particulier, certains le savaient déjà pour l'avoir tiré du lit, il avait le torse couvert d'une toison rousse digne d'un Orang-outang : certaines aiment ça, d'autres non.
Les entrées arrivèrent, dans un style qui se voulait typiquement tropical. Vidouze avait l'air d'être à la fête, et il planta ses grandes dents dans des bouchées d'avocats pas trop murs et des crevettes gelées.
Le Hortec proposa du féroce d'avocat aux flamants. Ni l'avocat ni la sauce américaine standard-sortie-de-pot n'eurent l'heur de leur plaire.
- C'est capricieux, ces bêtes. C'est comme les perroquets, avança Calbat. Ils croient que c'est pas décortiqué. Tu ne sais pas leur présenter la mangeaille. Laisse leur une assiette et tourne leur le dos, tu vas voir...
Armé de cette comparaison avec des cacatoes capricieux, Le Hortec prépara un banquet aux flamants, puis les ignora.
Le plat de résistance arriva. Vidouze avait commandé un nombre égal de Pavés Fourqueux et de magrets au coulis de ouassous. Personne n'ignore que les ouassous sont ces petites écrevisses à pinces bleues que l'on trouve à la Guadeloupe, mais le coulis était obscur et sentait sa soupe de poisson standard-sortie-de-pot à plein nez. Tout le monde se chamailla pour avoir les pavés.
Le Hortec prétexta que le sien était dur, simplement pour avoir le plaisir d'en proposer un gros bout à ses oiseaux. Sous le regard furibond et les hoquets d'un Vidouze maintenant attentif, il enjamba le rebord de la fosse aux flamants et inspecta l'assiette de hors d'uvres qu'il y avait abandonné.
- Il en a bouffé, il en a bouffé, clama t-il en désignant le plus sale des volatiles. Regardez-moi ça, il a encore de la sauce au bord du bec !
Ceux qui disposaient d'un champ de vision dégagé auraient pu lui assurer que personne n'avait touché à l'assiette, mais comme dit le proverbe, il n'y a que la foi qui sauve...
Effrayé par les braillements de l'avignonnais, l'échassier fit un bond soudain en arrière, en ouvrant les ailes. Ce brusque mouvement surprit Le Hortec, qui esquissa lui aussi un mouvement de recul mais perdit l'équilibre et tomba le derrière entre deux cailloux.
Evidemment, il s'était sali, il s'était fait mal et il s'était mouillé, car entre les deux pierres résidait un bras de la grande flaque qui permettait aux flamants de patauger. Il revint vers le groupe en jurant qu'il allait égorger l'un des oiseaux et que Calbat devait lui prêter son couteau pliant, le suisse avec toutes les lames, dont la scie. Calbat ayant refusé, Le Hortec s'arma d'un couteau de table moins tranchant. A ce moment, le serveur amena les desserts.
L'outragé se rassit pour goûter son sorbet aux fruits de la passion, proférant de terribles menaces contre ces satanés piafs. Cependant, il se cachait à demi de Vidouze pour écumer tout son saoul, et ses voisins le persuadèrent qu'il allait attendre pour allonger un coup en douce.
Au moment de l'addition, Vidouze appela le chauffeur pour avoir son avis sur un point de détail concernant Symphorep. Il était entré dans le restaurant, tournant le dos à la terrasse et laissant le champ libre à toutes les vengeances du monde. Qui lui aurait signalé qu'une sorte de corrida allait se dérouler à vingt mètres de là, et comment évoquer cela directement devant le patron, propriétaire des lieux, lui révélant le peu de puissance des esprits tempérés à empêcher l'inévitable, qui ne s'était d'ailleurs pas encore produit ?
Vidouze se dirigea ensuite vers la sortie et le groupe le suivit, indifférent et semblant en avoir vu assez. Assez de quoi ?
Le Hortec réapparut enfin, à la traîne, le dernier... Mais dans quel état...
On aurait dit qu'il venait de livrer une formidable bataille de plombiers, assaillis par des égoutiers-vidangeurs et plusieurs hordes de diables issus de boueux tuyaux démoniaques.
Il était recouvert de plaques tartreuses, sali, mouillé, dépeigné, hagard. Son poing serrait convulsivement un bouquet de plumes blanc-gris. Un rictus finissait de se crisper sur ses joues rougies et marquées.
- Tu as fini de les assaisonner, La Horte ? demanda Biscoudé.
- C'est la saison de la reproduction, ils sont furieux, j'aurais du m'en douter, expliqua sommairement le gladiateur avicole. Ils défendaient leurs nids.
Personne n'avait vu beaucoup de nids, mais aucun n'eut le front de lui faire remarquer ce dernier détail.
- Ils se sont bien battus, mais ils s'en sont pris dans le cloaque, va falloir du temps avant qu'ils puissent s'asseoir ! triompha Le Hortec en brandissant ses plumes, un trophée somme toute.
- Raconte, invita cruellement Biscoudé.
- J'ai commencé par choper le plus lent, mais je crois que c'était la femelle, parce que les autres cornards ont cru que je voulais me la grimper...
Le récit continua avec des détails mirifiques, glorieux, épiques et orduriers. Somme toute, Le Hortec n'avait eu le dessus, relativement parlant, que parce que les oiseaux étaient entravés.
- Tu penses qu'ils pesaient lourd, ces chameaux ! ajouta enfin Le Hortec. Y'a au moins une vingtaine de kilos à bouffer, là dessus. C'est encore plus gros qu'une dinde de concours. C'est égal, je me demande si un élevage serait rentable.
- C'est dur de les nutrir, t'as remarqué, fit observer Lacaze. Que de l'avocat mur et sélectionné, sinon ils consomment pas.
- C'est des oiseaux féroces, il faudrait aller les alimenter en armure, conseilla Calbat.
- C'est surtout des oiseaux très abrutis. Ce qui m'a manqué, c'est un bon gourdin.
- Ah oui, c'est vrai, La Horte, t'as raison, c'était l'époque de la reproduction...
Le Hortec monta dans le car au milieu des rires et alla se dévêtir dans le fond pour enfiler un survêtement propre. Vidouze alerté demanda alentours si le dernier esclandre du gros roux avait une chance d'avoir créé des dégâts préjudiciables à quiconque. Il lui fut répondu, sur l'avis de quelques spectateurs, que non. Les oiseaux sournois avaient d'ailleurs commencé à faire couler le premier sang, nesspa, et de toutes façons, ce n'était pas la peine de rester là à flâner pour attendre des réclamations tardives. Aussi le chauffeur fit-il démarrer le car et toute l'équipe s'éloigna du Fourqueux-Mesnil et de ses bassins pseudo-tropicaux.