© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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le mois de novembre 98.
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CHAPITRE QUATORZE.
Le combat de la pelleteuse jamais ne valut
L'héroïque lutte contre les sots volatiles roses.
Le Pont du Gard peut-il dire la Vérité nue ?
Cette copie en béton, tout par la faute à chose...
Le Hortec jugea qu'il était temps d'aller dîner. Tous le
vîrent réapparaître dans le hall, muni de son blouson
de cuir bordeaux, et il sortit sur le parking. Personne ne l'avait vu ou
entendu commander un taxi.
Dans le crépuscule assez sombre, ceux qui regardaient par la
fenêtre virent passer ce qui pouvait ressembler à une petite
pelleteuse. Encore ne révélèrent-ils ce fait que pendant
le dîner, alors que Vidouze était déjà monté
se coucher, laissant le chauffeur du car seul avec la troupe.
- C'était bien une pelleteuse ? demanda Calbat.
- Ca y ressemblait salement, indiqua Biscoudé.
- D'ailleurs, il a assuré qu'il savait les conduire, corrobora Deschinon.
Calbat alla constater la véritable absence de la pelleteuse sur
le parking, mais n'en prévint pas la direction de l'hôtel,
qui n'avait sans doute pas un besoin urgent de son matériel de chantier.
Il fut décidé d'attendre la suite, sans zèle pour inquiéter
Vidouze ou faire des vagues alors que rien n'était encore arrivé.
- Si on allait le chercher en taxi aux Gobelins de Plougastel ? proposa
le chauffeur.
- Ca ne ramènera pas la pelleteuse. Il n'y a plus qu'à attendre
qu'il revienne avec.
- S'il revient cagé, ça risque de faire du dégât
!
- Si il revient. Il va peut-être faire une panne sèche.
- Ca dépend. Où sont situés les Gobelins de Plougastel
?
Ce restaurant était situé dans le centre d'Andrepoix.
Les pires images leur vinrent à l'esprit : des rangs de voitures
en stationnement embouties, des trottoirs chevauchés, le mobilier
urbain arraché, parcmètres ou signalisations dévastés.
Ils imaginaient la pelle manoeuvrer brusquement et défoncer une vitrine,
ou arracher les lampadaires municipaux, et les chenilles mâcher les
vieux pavés historiques, ou encore Le Hortec se trompant de chemin
et voulant couper à travers un zoo municipal, enfonçant les
clôtures et finissant dans le fossé aux girafes.
Rodin aurait pu sculpter ça, comme pendant à "La
porte des enfers". Manque de chance, à l'époque de Rodin,
les pelleteuses mécaniques à chenilles n'existaient pas encore.
Après le dessert, le groupe Congé-Congrès inquiet
se rendit au salon. Ils bûrent, fait exceptionnel, un digestif offert
par un Biscoudé anxieux, puis celui-ci se fit amener un téléphone
sans fil par un serveur amorphe et il téléphona aux Gobelins
de Plougastel. Il arriva à contacter Le Hortec.
- Fais pas l'andouille, La Horte !... Mais si, on t'a vu partir avec la
pelle... Mais non, le tordu n'a pas couiné, il pionce... -aux autres,
en aparté : "Il a déjà la voix pâteuse,
je crois qu'il en tient une bonne"-... Tu devrais revenir, La Horte,
avant de te finir complet... Mais oui, je sais que tu ne te détruis
pas, mais pense aux conséquences... C'est ça, oui, con, plus
loin séquence. Tu sais ce que c'est, une conséquence ?...
Mais non, il pionce, je t'ai dit... Quel gardien de nuit ? Aucun gardien
de nuit ne te veux du mal...
Biscoudé passa le combiné à Calbat et s'essuya
le front d'un revers de main.
- Fais pas l'andouille, La Horte !... Mais si, il t'a dit qu'on t'avait
vu partir avec... Quoi ? Nous sommes des douilles folles ?... Ah, tu reviens...
Bon...
Calbat raccrocha et annonça :
- Il revient. Faut espérer qu'il tombe pas sur les gendarmes pour
le faire souffler dans le ballon, sinon il y va !
L'attente derrière les baies vitrées du Paritel commença.
Soudain, une masse noire se prononça dans l'éclairage municipal.
Le Hortec vira sur une chenille, éraflant le bitume, et entra sur
l'esplanade de l'hôtel. Au lieu d'immobiliser la pelleteuse exactement
à l'endroit où il l'avait déniché, au bord du
trou qu'elle avait creusé, il commença a effectuer plusieurs
manoeuvres accrobatiques, levant et abaissant la pelle pour saluer entre
demi-voltes et pirouettes de l'engin.
Le groupe sortit en cohorte pour l'accueillir et lui poser d'indispensables
questions.
Le Hortec termina sa démonstration en gravissant le seuil qui
menait à la terrasse de la piscine, trois marches de travertin d'un
seul coup. Evidemment, assurer que les marches de calcaire fin résistèrent
à ce traitement serait abusif.
Enfin le conducteur sauta sur le sol, les pans de son blouson bordeau
flottant au vent.
- Mais non, je n'ai rien défoncé, bande de nodulosités,
protestait-il en vacillant. Je sais conduire, quand même de bon sang
!
L'inspection de la pelleteuse ne révélait aucune éraflure,
enfoncement, tache douteuse. Biscoudé grimpa sur le siège
de l'engin.
- Et tu dis que c'est simple à conduire ? s'informa t-il.
- Simple comme un tracteur, répondit Le Hortec. Evidemment, moi j'ai
ouvert la boîte de contact en faisant un peu levier pour la mettre
en route, mais avec une pince ou un marteau pour redresser, on y verra jamais
que dalle...
Biscoudé tripotait les manettes et pompait sur les pédales.
Il dut toucher à quelque chose, car soudain le moteur hoqueta, et
le bras portant la pelle se détendit tout droit et vira à
quatre-vingt dix degrés.
- Oh ? t'as touché à quoi, banane ? s'inquiéta Le Hortec.
Ne nous enlève pas une tête et descend de là !
- J'ai touché à rien, moi ! ça marche tout seul, ce
truc.
Biscoudé sauta à terre d'un seul bond. Mais alors, sa
personne qui avait fait contrepoids à la machine manqua, et la pelle
étendue en porte-à-faux déséquilibra l'ensemble
de l'appareil.
- Oh, mince d'émincé ! murmura Le Hortec.
Relativement lentement, la pelleteuse bascula vers la piscine et la
pelle étendue enfonça la bâche déroulée
sur celle-ci. Puis les chenilles firent apparaître leurs parties inférieure,
comme la pelleteuse se couchait sur le bord du bassin. On aurait dit qu'elle
se mettait au lit, fatiguée. Une série de craquements sourds
se firent entendre, comme la longueur de dalles cédait sur le bord,
sous la machine. Celle-ci bascula enfin, toujours lentement, chenilles par
dessus tête, dans le trou rempli d'eau. Tous sautèrent en arrière
pour éviter la vague du trop plein.
Un grand silence régnait. Personne n'émit un seul commentaire.
Seul un bout en dépassait, l'arrière, reconnaissable au
carter moteur encore chaud sur lequel l'eau grésilla pendant un moment.
Puis un léger bruit de bulles persista seul, venu des derniers soupirs
inférieurs de la mécanique. Telle qu'elle était là,
elle semblait maintenant déjà si naturelle dans l'abandon
de sa pose qu'un humain non averti sur le chapitre des pelleteuses, un genre
de touareg, ou un tupicambo, ou un inuit, tous privés de télé
par leurs parents, aurait pu juger que cet aspect était l'apparence
normale de ce genre de technologie.
Une nappe de carburant s'élargissait lentement sur l'eau troublée.
- Qu'est ce qu'on va faire ? demanda Biscoudé.
- Moi je vais me coucher, commenta Calbat. J'ai déjà trop
bossé, ce soir.
- Moi, je sais pas ce qu'on va fabriquer, c'est à toi de d'inventer
ça, intervint Le Hortec. Tu as prévu quoi pour continuer ?
Tu veux vider le baquet pour la remonter, à cette heure ? Laisse
faire les spécialistes, c'est un conseil !
La troupe rentra dans l'hôtel sans proposer un quelconque effort
supplémentaire pour tenter de redresser les choses. D'ailleurs, à
l'évidence, il aurait fallu un levage lourd ou un matériel
adapté, au grand jour, pour avoir une quelconque influence sur la
situation.
Prévenir la direction de l'hôtel de la catastrophe qui
venait de frapper sa pelleteuse apparut donc comme absolument non indispensable.
Vidouze était au lit, l'engin reposait discrètement sans créer
de tort à personne ni déranger quiconque, et la lâcheté
contagieuse frappa fièrement l'ensemble de la troupe.
Aussi, tout le monde alla se mettre au lit. Le calme de l'obscurité
fut calme et propice au repos régénérateur, mais n'induisit
aucune idée transcendantale sur le moyen de renflouer une pelleteuse.
Et lorsque l'aube se leva, il pleuvait à verses.
Le Paritel ne servait pas le déjeuner dans les chambres, par
précaution, économie, prophylaxie, hygiène et sur le
voeu avoué de provoquer la mort des entreprises de nettoyage qui
s'occupent des taches de café sur les moquettes et mobiliers. L'ensemble
du groupe Congé-congrès se retrouva donc le lendemain matin
dans la salle à manger pour échanger conclusions et prospectives
sur les suites de l'aventure de la pelleteuse.
- On dirait pas qu'ils se précipitent pour venir la terminer, leur
tranchée, apprécia Zuricevic. Quand il pleut, ils doivent
considérer que c'est relâche pour intempérie.
- C'est aussi bien qu'il vase, constata Biscoudé soulagé.
Ils penseront que la pelleteuse a glissé toute seule. Un éboulement
et hop ! C'est tout expliqué !
Cette solution rassura tout le monde. En particulier, la perspective
de voir les responsables de l'incident se faire sérieusement savonner
commençait à s'éloigner, confortant les derniers scrupules
de ces âmes sensibles.
Le Hortec était déjà à mille lieues de se
soucier de la pelleteuse. Il expliquait comment, avec son beau frère,
un fou de pêche, il avait une fois pêché à la
dynamite au Pont du Gard.
- Tu dégoupilles ta grenade, et tu la lances vite-vite dans le trou
d'eau. Y'en a qui tremblent si fort qu'ils arrivent même pas à
lancer la grenade, mais ce genre de pêcheur à couilles plates
-le pauvre mec- vit pas assez longtemps pour se reproduire. Donc la grenade
part dans le trou plein d'eau verte et noire, tu sens un frémissement
dans les chevilles, et y'a plein de poissons qui remontent. Alors tu remplis
des sacs plastiques, ton coffre, et après, ton congélo.
- Tu dois aussi décoller aussi pas mal de saletés du fond
?
- J'ai toujours parié qu'un jour, on ferait remonter un homme-grenouille
ou un spéléologue, parce que c'est juste le genre de trou
qu'ils adorent fréquenter, genre ténia, tu vois. Ou genre
Cousteau. Mais la seule conséquence, c'est les sismographes du Pont
qui l'enregistrent.
- Quel Pont ?
- Le Pont du Gard, banane. C'est une sacrée vieille crotte qui date
du temps des Romains. Spectaculaire, joli, hein, j'dis pas, mais ils l'ont
foutu dans le désert, c'était nul du point de vue tourisme.
Ils y tiennent énormément, dans le coin. Il faut dire que
grâce à lui, je te dis pas le commerce de crèmes glacées,
pizzas, frites, gastro-entérites et boissons gazeuses. Jusqu'aux
pharmaciens qui vendent des boules de gomme anti-tourista pour reboucher
l'effet du Pont. Celui-là tu le casses, Dumez et l'Unesco te le reconstruisent
en trois jours...
- Ah bon, alors c'est aussi simple que ça, quand tu places mal la
grenade ?
- Avec des moules-gabarit, ils t'en coulent vite fait un neuf, on voit bien
que t'y connais rien en architecture... assura Le Hortec.
- Si on avait eu une grenade hier soir, on finissait la pelleteuse, ce matin
on avait que des petits bouts à mettre au congélo, hasarda
une voix.
- Et donc, tu as jamais eu d'embrouilles ?
- Tu rigoles ? Ils lisent le sismographe quinze jours plus tard. Une fois,
on a pas ramassé tous les pouascailles, y'en avait trop et ils avaient
une allure blanchâtre, couleur ciment, comme s'ils avaient bouloté
de la vaseline. Alors on les a laissé flotter, mais ça faisait
sale. Et le plus beau, dans le journal du lendemain, ils en parlaient...
- Ils ont fait une enquête ?
- Tu vas voir l'enquête... Ils avaient trouvé plein de poissons
crevés, alors par conséquend ils ont analysé la flotte
du Gard, et ils sont tombés comme la vérole sur un artisan
potier qui bossait deux kilomètres en amont. Ils l'ont accusé
d'avoir pollué gravement, et le mec a eu les pires problèmes
pas possibles.
- Oh le pauvre type !
- Le pauvre abruti, oui. C'est toujours dans les journaux que tu apprends
qu'il y a de la mort dans la flotte. Ils l'auraient pas cravaté sans
raison, le rinceur de gobelets. Alors, Lestrade et moi, on a jeté
tous les poissons qui nous restaient dans un puisard municipal, on voulait
pas être empoisonnés. Lestrade, c'est mon beauf, mon super
pote, je sais pas si je vous ai dit. Une grenade pour rien. Pollueur de
mon pot !
Après son plumage de la veille, Vidouze avait reparut plus sec
et nerveux, en quelque sorte comme neuf, revigoré. Il était
à nouveau assez crâne et n'entendit ou ne comprit rien aux
propos échangés au sujet de la pelleteuse. D'ailleurs, jusqu'au
moment du départ, aucun responsable ne sembla s'inuiéter de
la disparition de ce petit engin de chantier, bien visible la veille en
face du hall. Tout le monde grimpa donc dans le car et le groupe Congé-Congrès
s'envolla du Paritel sans avoir à faire face à des questions.
C'est ainsi que l'épisode de la pelleteuse, qui aurait pu se
révéler beaucoup plus grave, fut clos. A travers les vitres
du car tout le monde regarda les dernières gouttes de pluie tomber
sur le Paritel, puis le véhicule fit route vers le Festival de Lumigny.
Avant d'arriver à Lumigny devait prendre place un déjeuner
au Tropical-Center du Fourqueux-Mesnil. Vidouze tournait et retournait sa
feuille d'itinéraire, ne comprenant pas comment on pouvait avoir
l'idée de déjeuner dans un Tropical-Center. Pour le calmer,
le chauffeur lui suggéra qu'il devait s'agir d'une collation sous
un palmier en pot.
Le manque de prospectus descriptif avait induit Vidouze en erreur. Le
Tropical-Center du Fourqueux-Mesnil est certes un édifice magnifique
envié par de multiples communes limitrophes. Il s'agit d'une construction
vitrée de grande ampleur abritant des piscines chauffées et
un décor de plantes tropicales, résistantes aux mauvais traitements.
Les dimensions du bassin principal sont assez municipales et standard, mais
tout autour ont été aménagés des petits bains
et autres pédiluves fantaisistes. Un toboggan plonge dans le grand
bain, &laqno; à la Japonaise », comme l'indiqua un serveur
averti et péremptoire.
En fait, l'idée d'une telle piscine et de ces bains annexes aménagés
sous une structure-cloche est une formule pratiquée à divers
stades d'ambitions par divers organismes commerciaux. C'est l'entrée
payante qui permet de planter là et d'entretenir différentes
plantes dites tropicales et géantes, qui s'étiolent et s'asphyxient
dans les odeurs de chlore. Cependant, au Fourqueux-Mesnil, pour compléter
l'ambiance de "forêt vierge", des serres d'oiseaux avaient
été aménagées. Le prospectus annonçait,
sous un dessin de toucan : "Dix-huit sortes de perruches". Etaient
en outre annoncés au programme des ibis, des émeus et des
flamants.
Arrivé dans la tonnelle qui faisait la liaison entre le restaurant-brasserie
et le bord du grand bassin, le groupe s'installa pour profiter de la vue
des rares baigneurs de ce milieu de semaine. Un serveur empressé
proposa des daïquiris maison. Vidouze, l'humeur rabattue par sa ruine
de la veille, dont le caractère illusoire ne lui avait pas encore
été révélé, s'abstint de faire des frais
sur le compte Symphorep. Une dizaine de buveurs n'aurait cependant raté
l'apéritif pour rien au monde, et Le Hortec se commanda quant à
lui un daïquiri triple.
Près de leurs tables étaient enchaînés trois
pauvres échassiers à grandes plumes défraîchies.
- Ce sont des flamants roses, assura Biscoudé.
- Où veux tu qu'il aillent chercher des filaments ? demanda Le Hortec.
Même en Camargue, ils sont presque tous crevés. Ils sont plus
roses, ils sont marrons, regarde-les, on a dû s'en servir pour nettoyer
le conduit à gaz ou la friteuse.
- C'est des flamants, je te dis. Ils ont du les acheter Quai de la Mégisserie.
On trouve tout, là-bas, même des petits crocodiles.
Cette explication assurée, sinon outrancière, voulait établir
le statut qualitatif des flamants.
- Les flamands, ça aime les moules, les frites, et la bière,
je vais voir si ils aiment le daïquiri, répondit Le Hortec.
Vidouze à nouveau en forme discutait du menu avec le patron, dans
l'intérieur du restaurant. Le Hortec se leva et proposa son verre
à un flamant, qui l'ignora.
- Putainn', qu'est-ce qu'ils puent, avertit Le Hortec. Déjà,
un poulailler, ça schdingue, mais là ils ont fait des merles
comme des soucoupes à café.
- Fais gaffe, il va te dévorer ! Menaça Angus.
- Bon sang, s'il me mord j'en fais un sac à main...
- Tu ne confonds pas avec les autruches ?
- Il veut pas boire, cet andouille. Il est gavé repus. Je me demande
ce qu'ils leurs donnent à croquer. Des vers à betterave ?
Des taupes ?
Une discussion s'éleva sur la probabilité du recyclage
des restes de frites et des fonds de bassines de moules.
Tout le monde avait trop chaud, dans cette atmosphère de serre
parfumée aux effluves de piscines. Plusieurs tombèrent la
veste, Le Hortec proposa un temps de se mettre torse nu, comme les baigneurs,
mais ayant aperçu deux grenouilles de bonne facture, sportives et
délurées, accoudées au bar, il ne renouvela pas cette
proposition qui aurait pu tourner à son désavantage ; d'ailleurs,
il était à jeun, pas assez mur pour se lancer dans l'exhibitionnisme.
En particulier, certains le savaient déjà pour l'avoir tiré
du lit, il avait le torse couvert d'une toison rousse digne d'un Orang-outang
: certaines aiment ça, d'autres non.
Les entrées arrivèrent, dans un style qui se voulait typiquement
tropical. Vidouze avait l'air d'être à la fête, et il
planta ses grandes dents dans des bouchées d'avocats pas trop murs
et des crevettes gelées.
Le Hortec proposa du féroce d'avocat aux flamants. Ni l'avocat
ni la sauce américaine standard-sortie-de-pot n'eurent l'heur de
leur plaire.
- C'est capricieux, ces bêtes. C'est comme les perroquets, avança
Calbat. Ils croient que c'est pas décortiqué. Tu ne sais pas
leur présenter la mangeaille. Laisse leur une assiette et tourne
leur le dos, tu vas voir...
Armé de cette comparaison avec des cacatoes capricieux, Le Hortec
prépara un banquet aux flamants, puis les ignora.
Le plat de résistance arriva. Vidouze avait commandé un
nombre égal de Pavés Fourqueux et de magrets au coulis de
ouassous. Personne n'ignore que les ouassous sont ces petites écrevisses
à pinces bleues que l'on trouve à la Guadeloupe, mais le coulis
était obscur et sentait sa soupe de poisson standard-sortie-de-pot
à plein nez. Tout le monde se chamailla pour avoir les pavés.
Le Hortec prétexta que le sien était dur, simplement pour
avoir le plaisir d'en proposer un gros bout à ses oiseaux. Sous le
regard furibond et les hoquets d'un Vidouze maintenant attentif, il enjamba
le rebord de la fosse aux flamants et inspecta l'assiette de hors d'uvres
qu'il y avait abandonné.
- Il en a bouffé, il en a bouffé, clama t-il en désignant
le plus sale des volatiles. Regardez-moi ça, il a encore de la sauce
au bord du bec !
Ceux qui disposaient d'un champ de vision dégagé auraient
pu lui assurer que personne n'avait touché à l'assiette, mais
comme dit le proverbe, il n'y a que la foi qui sauve...
Effrayé par les braillements de l'avignonnais, l'échassier
fit un bond soudain en arrière, en ouvrant les ailes. Ce brusque
mouvement surprit Le Hortec, qui esquissa lui aussi un mouvement de recul
mais perdit l'équilibre et tomba le derrière entre deux cailloux.
Evidemment, il s'était sali, il s'était fait mal et il
s'était mouillé, car entre les deux pierres résidait
un bras de la grande flaque qui permettait aux flamants de patauger. Il
revint vers le groupe en jurant qu'il allait égorger l'un des oiseaux
et que Calbat devait lui prêter son couteau pliant, le suisse avec
toutes les lames, dont la scie. Calbat ayant refusé, Le Hortec s'arma
d'un couteau de table moins tranchant. A ce moment, le serveur amena les
desserts.
L'outragé se rassit pour goûter son sorbet aux fruits de
la passion, proférant de terribles menaces contre ces satanés
piafs. Cependant, il se cachait à demi de Vidouze pour écumer
tout son saoul, et ses voisins le persuadèrent qu'il allait attendre
pour allonger un coup en douce.
Au moment de l'addition, Vidouze appela le chauffeur pour avoir son
avis sur un point de détail concernant Symphorep. Il était
entré dans le restaurant, tournant le dos à la terrasse et
laissant le champ libre à toutes les vengeances du monde. Qui lui
aurait signalé qu'une sorte de corrida allait se dérouler
à vingt mètres de là, et comment évoquer cela
directement devant le patron, propriétaire des lieux, lui révélant
le peu de puissance des esprits tempérés à empêcher
l'inévitable, qui ne s'était d'ailleurs pas encore produit
?
Vidouze se dirigea ensuite vers la sortie et le groupe le suivit, indifférent
et semblant en avoir vu assez. Assez de quoi ?
Le Hortec réapparut enfin, à la traîne, le dernier...
Mais dans quel état...
On aurait dit qu'il venait de livrer une formidable bataille de plombiers,
assaillis par des égoutiers-vidangeurs et plusieurs hordes de diables
issus de boueux tuyaux démoniaques.
Il était recouvert de plaques tartreuses, sali, mouillé,
dépeigné, hagard. Son poing serrait convulsivement un bouquet
de plumes blanc-gris. Un rictus finissait de se crisper sur ses joues rougies
et marquées.
- Tu as fini de les assaisonner, La Horte ? demanda Biscoudé.
- C'est la saison de la reproduction, ils sont furieux, j'aurais du m'en
douter, expliqua sommairement le gladiateur avicole. Ils défendaient
leurs nids.
Personne n'avait vu beaucoup de nids, mais aucun n'eut le front de lui
faire remarquer ce dernier détail.
- Ils se sont bien battus, mais ils s'en sont pris dans le cloaque, va falloir
du temps avant qu'ils puissent s'asseoir ! triompha Le Hortec en brandissant
ses plumes, un trophée somme toute.
- Raconte, invita cruellement Biscoudé.
- J'ai commencé par choper le plus lent, mais je crois que c'était
la femelle, parce que les autres cornards ont cru que je voulais me la grimper...
Le récit continua avec des détails mirifiques, glorieux,
épiques et orduriers. Somme toute, Le Hortec n'avait eu le dessus,
relativement parlant, que parce que les oiseaux étaient entravés.
- Tu penses qu'ils pesaient lourd, ces chameaux ! ajouta enfin Le Hortec.
Y'a au moins une vingtaine de kilos à bouffer, là dessus.
C'est encore plus gros qu'une dinde de concours. C'est égal, je me
demande si un élevage serait rentable.
- C'est dur de les nutrir, t'as remarqué, fit observer Lacaze. Que
de l'avocat mur et sélectionné, sinon ils consomment pas.
- C'est des oiseaux féroces, il faudrait aller les alimenter en armure,
conseilla Calbat.
- C'est surtout des oiseaux très abrutis. Ce qui m'a manqué,
c'est un bon gourdin.
- Ah oui, c'est vrai, La Horte, t'as raison, c'était l'époque
de la reproduction...
Le Hortec monta dans le car au milieu des rires et alla se dévêtir
dans le fond pour enfiler un survêtement propre. Vidouze alerté
demanda alentours si le dernier esclandre du gros roux avait une chance
d'avoir créé des dégâts préjudiciables
à quiconque. Il lui fut répondu, sur l'avis de quelques spectateurs,
que non. Les oiseaux sournois avaient d'ailleurs commencé à
faire couler le premier sang, nesspa, et de toutes façons, ce n'était
pas la peine de rester là à flâner pour attendre des
réclamations tardives. Aussi le chauffeur fit-il démarrer
le car et toute l'équipe s'éloigna du Fourqueux-Mesnil et
de ses bassins pseudo-tropicaux.