© Charles Imbert S.G.D.L N

U5323
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Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
je vous conseille de faire un save et de lire hors connexion.

Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant apprécié, si, si.
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CHAPITRE ONZE.


Au restaurant l'outrance débonda son ire,
Fâcheuse hybris, intempérance, grotesque envie...
Dans l'hôtel redevenu calme après l'orgie,
Le Hortec réclama une hache pour en finir.

Après cette multiple suite de défilades, le groupe rentra au Grand Cheval Couronné. Un coup d'il au menu affiché sur un panneau fit alors sourdement regretter à certains la sortie dans une crêperie. Mais il était trop tard pour revenir en arrière, ç'aurait été trop contrarier Le Hortec que de changer d'avis. Il avait en outre été réservé, avec un nombre exact de places, avant de partir au Musée.
Le Hortec proposa de prendre l'apéritif en attendant le retour de Vidouze. A ce moment précis, celui-ci débarqua dans le hall, de retour du commissariat, l'air très sérieux : Il venait de jouer son meilleur rôle, celui de "grand responsable".
- On n'emmène pas le chauffeur ? demanda Le Hortec au moment où les dix-sept convives se réunissaient face à la sortie.
- Rien n'était prévu, rétorqua Vidouze. Le chauffeur du car est un cas à part. Il est convenu que...
- On va pas laisser notre pote le chauffeur ! Pour qui tu te prends ? Pour un aristo de la haute ? On a les pieds sales, peut être ?
Il était facile de deviner que Le Hortec recherchait plus un compagnon de beuverie que l'effacement des clivages sociaux. Mais Vidouze ne résista pas à ces récriminations et fit signe au chauffeur.
Toute l'équipe au complet s'entassa donc dans la salle du Jardin d'Auray. Le garçon fournit rapidement à chacun un petit verre rouge d'apéritif maison, offert par la direction. Par coïncidence, à une table du fond était attablée l'hôtesse du Musée de la Marne, en compagnie d'un petit jeune homme. Cette vision fit pâlir Vidouze, qui s'installa de manière à leur tourner le dos.
L'histoire des baffes avait eu le temps de faire le tour du groupe.
- C'est cette grande gamine qui lui en a mis dans les babines ? rugit Le Hortec à grande voix. Oh, pousse toi, Calbat, que je voie la grenouille. Oh dis donc, elle est guère épaisse !
La jeune fille devint rouge aussi bordeaux que la moquette qui couvrait le sol.
- Guère épaisse ! Tu sais ce que c'est, Biscoudé ? C'est un roman de Tolstoï, Guère et Paisse. Mais cette grenouille, c'est pas Tolstoï, c'est Cuisse-de-mouche-la-taloche !
Il roula des yeux et ajouta :
- Elle me rappelle même une fille que mon futur beau-frère avait emmenée au restaurant, une fois, où ils faisaient des langoustes ! Oh bon sang, les langoustes, il faut que je vous dise :Imaginons que vous désiriez vous goinfrer une langouste. Vous descendez au gastos et là, dans la vitrine, patatras, z'avez un grand récipient avec ces invertébrés qui se matent avec leurs petits yeux pédonculifères montés sur rotules. Vous, vous les regardez aussi, même z'êtes venu pour ça. Le maître d'hôtel se pointe, tout visqueux de vaseline, et bien gluant il vous extrait une bestiole de c'te fraîcheur, même qu'elle en a ce qui lui reste d'antennes qui se débattent.
Vous félicitez le zig pour sa capture, et des fois la fille que votre futur beau-frère a amenée dîner fait un caprice et la trouve toute petite, alors vous dites rien, parce que quand elle parle de petit aspect mon futur beau-frère se sent pas concerné, et vous regardez le loustic lui dire que celle-là est très bien, mais des fois il va la changer parce que Loïc (c'est le nom de celui qui est devenu mon beau-frère) fait un effort pour soutenir l'unité combattante, et il cède mais vous allez voir, ça lui coûte rien. En effet, dès qu'il vous a bien exhibé c'te grosse sauterelle aquatique, il l'emporte en cuisine et c'est là que la farce se joue... Il a un autre bocal plein d'eau de mer, il vous colle la langouste dedans... Et il vous dégèle une portion surgelée. Loïc il s'y connait et il ferait bien un scandale, mais il est là pour se montrer tout amour devant sa greluche au caprice, c'était avant ma soeur, alors vous la fermez, et même vous payez l'addition comme un milord, mine réjouie pour la galerie. Ensuite vous partez suivre le cours du destin, et pendant ce temps la langouste est ramenée dans la vitrine pour allécher les gogos.
Le Hortec leva son séant de la banquette et leva son verre d'apéritif maison au vermouth.
- Je porte un toast aux femmes qui portent la culotte...
Il trempa ses lèvres dans son verre et produisit une horrible grimace.
- Mais c'est pas du vin ! C'est du jus de fruit !
Les hurlements qu'il poussa masquèrent la fuite précipitée de l'hôtesse et de son cavalier.
- C'est un apéritif maison, monsieur, sans alcool, précisa un serveur accouru.
- Mais vous pourriez prévenir ! J'croyais que c'était du bon pétrole ! Et puis d'abord, on est où, ici ? On veut du cidre, du chouchen, dl'hydromel ! Non, erreur ! Amenez-moi une bouteille de raide, que je corrige le tir !
Le garçon s'éclipsa. Le Hortec resta seul, toujours debout devant sa banquette.
- Oh, mais dis donc, qu'est-ce que c'est que ça, mon pote ? demanda t-il au chauffeur qui, assis en bout de table, tournait le dos à une desserte.
Ca, c'était le chariot portant le nécessaire pour flamber les crêpes. On pouvait y discerner, au milieu d'autres ustensiles, le col jaune d'une bouteille de Calvados destiné au flambage des "Crêpes Saint-Michel".
- Attrape ça, mon ami, passe moi le benzène ! clama Le Hortec en désignant la bouteille.
Comme le chauffeur ne s'exécutait pas de bonne grâce, Le Hortec se leva, fit le tour de la table et alla se servir à même la bouteille du guéridon, sous les yeux stupéfiés de l'assistance.
Une première fois, il emplit son verre de jus de fruit, vidé préalablement d'un geste précis vers le bas du mur. Il le goba cul sec, puis se reversa un nouveau pur godet, qui suivit le même chemin. Il s'octroya même un troisième verre, demanda dans la salle si les dames en voulaient, puis en proposa aux messieurs, qui refusèrent horrifiés. Enfin, devant ses spectateurs médusés, il regagna sa place et se mit à déguster son troisième verre de liqueur avec des mines gourmandes, allongeant loin la lèvre supérieure au dessus du verre pour en lamper le contenu avec un peu discret bruit de ventouse.
Vidouze n'avait rien dit. Il assistait comme les autres à ces gesticulations. Dès l'instant où il avait aperçu l'hôtesse, il semblait avoir passivement abdiqué toute velléité d'autorité. Cette mise à plat devait durer toute la soirée.
Le garçon, qui lui n'avait rien vu, revint sans avoir solutionné la demande de "raide", et répéta laconiquement : "Apéritif sans alcool". Il se mit à retirer les verres vides de cocktail de jus de fruit, montrant par là les limites de la gracieuseté des patrons de l'établissement. Quand il lui enleva son verre, Le Hortec poussa un ricanement aigu.
On passa à la commande. Le Hortec tint naturellement à commander une crêpe qui ne figurait que dans son imagination, uniquement pour embarrasser le serveur. Mais il se rabattit enfin sur une galette à la guéménée "double, à la crème et aux oignons", et la commande fut prise. Le Hortec dédaigna le cidre et commanda tout de suite dix bouteilles de Côte du Rhône. Comme Vidouze levait un sourcil, il recompta le groupe, parvenant toujours au total, invariable et ésotérique, de vingt et un, et commanda deux bouteilles de plus, sous le prétexte intéressant que des vrais hommes ne pouvaient pas commencer un repas sans avoir en vue de boire au moins la moitié d'une bouteille de vin.
La bâfrerie s'éternisa et fut monumentale. Les plats crêpes et galettes supplémentaires arrivaient à commande continue et s'empilaient dans les moindres endroits restés libre sur la nappe, tout le monde se faisait mutuellement goûter d'un peu de tout, car toute la carte avait été commandée. Au milieu de ce chantier de consommation, Le Hortec buvait du vin comme un trou, un demi verre entre chaque bouchée, et il s'activait pour faire de nombreuses bouchées. Il commanda trois fois des galettes à l'andouille, et réclama plusieurs fois au garçons une galette à la morue marinée dans du cidre doux et servie avec de la compote d'artichaut. Tous s'attendaient à le voir éclater ou rouler sous la table.
Sa jactance n'avait pas diminué. Il demanda à Vidouze s'il avait encadré beaucoup de congé-congrès, et si les événements culturels étaient toujours aussi tartes. Puis, atteint par les verres d'apéritif et son vin, il commença à entretenir la table d'une de ses lointaines parentes, qui avait failli se faire escroquer sur un marché en vendant l'été des ordures aux touristes :
- Quand elle est revenue, ce soir là, la grenouille, son paternel lui a collé un allez-et-retour si fort qu'elle en saignait de la lèvre et du nez et qu'elle est tombée assise dans la buanderie, presque dans les pommes. Alors elle a décidé de se faire pute, c'était décidé. Elle était belle fille et bossait rien qu'au téléphone sur rendez-vous hein, pas le style à attendre cuisses ouvertes les camions au carrefour, assise sur un pliant sous le parasol...
A leur propre stupéfaction, trois convives se mirent à pleurer à l'audition de ce récit pitoyable et touchant. Parmi eux se trouvait le chauffeur. Coïncidence, c'était les trois meilleurs buveurs de la table après Le Hortec.
- Millionnaire, qu'elle voulait d'venir, rien qu'avec son panpan, cette môme !
Les sanglots continuèrent de plus belle. Le Hortec ne s'adressa plus qu'à cet auditoire d'élite pour narrer la suite pornographique de ces aventures familiales. Il fit cela très bruyamment. Des personnes qui entraient au Jardin d'Auray tournaient les talons en entendant ces braillements. Les rares conversations aux tables voisines ne pouvaient se poursuivre.
Pendant un moment, il y eut un calme relatif, car Le Hortec mimait l'enfilage d'un préservatif par une prostituée experte, opéré avec la seule aide de la bouche. Il avançait les lèvres comme une carpe et faisait des ronds de la bouche comme un turbot, tout en papillonnant des yeux. Il se balançait aussi d'avant en arrière. L'honnêteté exige de préciser qu'au beau milieu de cet exercice, il lâcha un rot, détail abominable qui ravit plus de la moitié de son assistance, dont il a déjà été confié, par ailleurs, tout le bien raffiné qu'il fallait penser.
Au bout de la table, Vidouze gisait écroulé.
- C'est pas vrai, c'est pas vrai, murmurait-il.
Vidouze ne s'inquiétait plus de mettre un frein au dérapage. Il aurait dû commencer à imposer ou rétablir son autorité déjà largement entamée par ses absences ou son ridicule, mais il restait là à se lamenter. N'importe quelle personne au travail sait que, lorsqu'un boulot commence à partir en eau de boudin, les plus féroces précautions s'imposent. Surtout lorsqu'il existe un "boulot maudit", une entreprise spéciale, marquée par le mauvais sort, pourrait-on croire, où tout vous claque successivement dans les pattes.
Mais ce n'était pas la soirée de Vidouze, c'était celle de Le Hortec.
- Qui prend des pousse-café ? demanda ce dernier.
Le chauffeur était partant, de même que les noctambules retenus pour l'inévitable partie de tarots qui aurait lieu à l'hôtel.

En attendant les digestifs, Le Hortec se mit à faire l'inventaire des bouteilles de vin pour découvrir celles qui méritaient d'être terminées. Il se versa successivement les fonds pour les engloutir les uns après les autres.
- Verse tout dans le même verre, invita Biscoudé. Tu en as jusqu'à demain, avec ton système.
- On ne mélange jamais les bouteilles, barbare ignare, répondit Le Hortec.
Ce devait bien être l'une des rares fois où l'ombre d'un principe ou du respect d'une procédure établie aurait pu se profiler dans le comportement de l'impossible barbare rouquin.
- Les autres peuvent rentrer à l'étable, il n'y a plus rien à craindre, on connaît le chemin, invita Le Hortec.
Vidouze repoussa lourdement sa chaise. Il paraissait achevé et bougeait en gestes de zombie.
Le chauffeur se leva aussi mais Vidouze lui fit un signe pour lui conseiller de rester. On ne lâche jamais un groupe accompagné, premier axiome de l'accompagnateur Symphorep.
Puis Vidouze s'aperçut que sa présence était nécessaire pour dresser le chèque de l'addition, mais il décida de la régler sur le champ et de rentrer quand même.
Les libérés retournèrent donc se coucher à l'hôtel, mais ils ne purent s'endormir tout de suite, car les éméchés revinrent au Grand Cheval Couronné après trois tournées de pousse-cafés supplémentaires au Jardin d'Auray, payées par jeu de dés, et firent un bruit d'enfer pendant leur partie de Tarot, qui se prolongea dans le salon jusqu'à trois heures du matin. Plusieurs fois, le veilleur de nuit les menaça d'appeler la police, mais Le Hortec lui assura dès le début qu'il connaissait personnellement les policiers, le petit brun moustachu et le gros blond à larges épaules, et qu'ils étaient cousins à lui. Le veilleur de nuit y reconnut la description des deux municipaux accourus pour l'arrestation de Vidouze et ne voulut pas rentrer dans une possible complication supplémentaire. Aussi la police de Coulommines, n'étant pas appelée, ne se manifesta pas.
A la fin, le veilleur de nuit crut prendre une décision définitive en actionnant le disjoncteur principal. La nuit s'installa dans l'hôtel au milieu de hurlements indescriptibles réclamant la peau du gardien. Sous la menace de tout casser (!), la lumière revint, mais l'intérêt pour le jeu était tombé. Les trois derniers irréductibles, Biscoudé, le chauffeur et Le Hortec, s'enfermèrent dans la chambre de ce dernier pour finir de se saouler au grog.
Le réveil de voyage de Vidouze, modèle pro, sonna à huit heures dans un grand silence planant sur l'hôtel. Vidouze passa frapper aux portes, mais le silence perdura jusqu'à neuf heures, moment du départ, qui ne vit descendre qu'un contingent complet moins trois personnes.
La chambre du chauffeur était vacante, et on le retrouva endormi dans la baignoire vide de celle de Le Hortec, Biscoudé ayant décroché les rideaux pour s'en faire une couche sur la moquette. Le Hortec était couché à l'envers, pieds non déchaussés dans les oreillers, et tous les trois dormaient d'un sommeil asphyxié et aussi lourd qu'un cargo sous une nuit tropicale.
Le chauffeur fut réveillé par une bonne douche froide, puisqu'il était déjà en place pour la recevoir. Il alla se changer d'un pas titubant, tandis que, son tour venu, Biscoudé refusait d'avancer d'un millimètre vers l'humidité de la salle de bain. Le Hortec ne murmura qu'une seule chose :
- Donnez-moi une hache !
- J'ai un canif, proposa aimablement Vidouze. Pour quoi faire, une hache ?
- Te péter la tête, abruti !
Traînés, poussés, chamboulés, les trois arrivèrent à mettre un peu d'ordre dans leur toilette et finirent de boucler leurs sacs. Le départ se fit donc vers les dix heures.