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SANTA CLARA

© Charles Imbert 1995
Nouvelle de +/- 17000 signes
Charles Imbert 1995 (© S.G.D.L N° Y1721 "12 Nouvelles")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .

Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire, n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord, car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).

A propos, je précise que cette histoire sort entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'un voyage ou de connaissances
ou la référence à une situation rélle ayant existé, etc. ou quoi ou caisse,
et qu'il n'existe pas de BD racontant l'histoire des ours qui creusent le métro
(Ce qui est fort dommage !). Et puis si vous voulez des précisions, il
vous reste le Mailto (le stylo en gif animé, le vites-vous ?).
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Le Stade Omnisport de la petite ville de Santa Clara est situé au milieu de terrains vagues, qui furent défrichés pour servir de dépôt aux engins de terrassement, ceci lorsqu'on construisit la grande route de la plaine, celle qui conduit de San Jose del Pomaquil à Santa Rosa del Cruz.
Le terrain en étant resté nu, les édiles y firent déposer des parpaings en forme de baraquement, nommé "vestiaire", demandèrent qu'il fut tracé de grandes lignes blanches en plâtre sur la latérite ocre, et encouragèrent l'Entreprise Garcia, contre concession d'un pourcentage de la billetterie, à bricoler des sortes de simulacres d'ossatures de tribunes : aujourd'hui, il ne reste plus de celles-ci que des montants nus, en bonne ferraille sud-américaine, et toutes les parties boisées, démontées et volées, ont depuis longtemps fini en petit bois dans les fourneaux de la région. A Santa Clara, un riz au thon, bien cuit, vaut mieux qu'un match de basket.
Le Stadio a également conservé une "area de castigo" (surface de réparation), enserrant la "aera de porteria" (surface de but) d'un portique de but pour football, en ciment. A une centaine de mètres en face se dressait autrefois le portique destiné à l'équipe opposée, mais les pluies qui ravinent le plateau l'ont fâcheusement miné, et il penche à un angle impossible.
Ce soir là, cet espace était occupé par des joueurs. Le ballon n'était pas réglementaire, non plus que les chaussures, mais le talent suppléait à tout. Un jeune as marqua un dernier but, puis fit signe aux autres sportifs qu'il devait cette fois s'en aller.
Ce jeune homme avait dans les seize ans, et il venait de finir sa journée d'école par une courte partie de football avec la &laqno; mini-équipe », soit huit autres de ses copains, indéfectibles et rangés en deux troupes concurrentes, sans compter les gardiens de but postés tous les deux sous l'unique portique. Neuf par deux n'est pas vraiment une opération effectible, mais le football accepte aussi l'arithmétique du consensus. Quant aux règles du football à monobut, elles devraient intéresser les sociologues, les metteurs en scène et les technographes, mais il est bien connu que personne ne s'arrête jamais à Santa Clara.
L'adolescent obliqua vers le nord des terrains vagues, là où dans la matinée s'était tenu une façon de marché aux légumes. Cette sorte d'événement était l'occasion pour toutes les familles du voisinage de déposer l'après-midi leurs ordures ménagères à proximité, afin de profiter du passage en soirée de l'équipe municipale chargée de nettoyer les rares reliefs du marché.
Et les familles du voisinage n'étaient pas parmi les plus pauvres de la ville. Autrement dit, par exemple, un coup d'oeil superficiel pouvait repérer une paire de fantastiques chaussures de sport à fermeture velcro, presque pas percées, disposées sur un carton d'ordure par une mama au coeur saignant, à laquelle l'autorité patriarcale d'un foyer en rangement aurait intimé l'ordre de se défaire de cette veille paire de cochonneries.
Et puis, l'un des camarades de classe du jeune homme avait une fois trouvé un magazine illustré érotique au milieu des poubelles. Toute l'école avait ainsi pu réaliser que les gringas blondes portaient aussi du poil blond en bas du torse, tout en bas, en haut à la naissance des cuisses. Toute l'école avait pu contempler la merveille brochée avant qu'il ne la vende -un bon prix- au livreur de boissons gazeuses du kiosque de la place San Felipe.
Donc, il valait mieux ne pas rater l'inspection des poubelles. L'adolescent, ayant rejoint son terrain de chasse, adopta un parcours en dents de scie dont les sommets de trajectoire étaient balisés par autant de petits tas pouvant receler l'aubaine potentielle.
Ce soir là, le garçon ne trouva rien de bouleversant, sauf, mais c'était déjà exceptionnel, une pile d'illustrés pleins de bandes dessinées.
Il tenait dans ses petites mains trois numéros différents, et ne se suivant pas, des aventures souffreteuses et marmeladées du "Loup de la révolution". Pour compenser le manque de suite dans ces épisodes, il détenait l'abondance : six fascicules portant le numéro vingt-deux, quatre du numéro seize, et trois du numéro vingt-quatre. Il s'agissait d'histoires affreuses de policiers tortionnaires et de courageux militants qui voulaient sauver l'un d'eux de la torture dans un commissariat, dès le numéro seize. Au numéro vingt-deux, une journaliste internationale rejoignait le maquis des courageux militants, et l'amour déchirait la Cause, tandis qu'au numéro vingt-quatre, la journaliste avait déjà disparu, mais un traître ourdissait de ténébreuses activités tout en semant des indices et les germes d'une folle paranoïa parmi les maquisards.
Le jeune homme feuilleta ces illustrés à grande vitesse, s'attarda sur le numéro vingt deux pour voir si une scène d'amour avec la journaliste ne laissait pas au moins voir un téton, puis, totalement déçu, il roula la pile de bandes dessinées sous son bras et il se décida à rentrer chez lui. Il savait que ces illustrés étaient plutôt illégaux, interdits, que leurs auteurs et imprimeurs étaient vaguement recherchés, qu'il ne fallait pas y toucher, mais ces histoires d'affreux policiers sur le papier lui faisaient bien moins peur que certains vrais policiers... Tout en marchant le long de la route pour couvrir les sept kilomètres qui le séparaient de son domicile, situé vers le carrefour Caracoles, il étendit le bras pour faire du stop et reprit l'un de ses illustrés, au hasard, pour le lire et voir de quoi cela parlait plus précisément.

...Ruis, José, Carlo, Gonzales, Myosotis et Panagual, six flics, sortirent du commissariat de Santa Clara, exténués, et montèrent dans un mini-bus pour rentrer chez eux dans le nouveau quartier des Clarines, sur le plateau. La journée avait été dure, avec les trois suspects de vol de matériel agricole qu'ils avaient eu à cuisiner. La technique de base de l'interrogatoire, qui demande de faire monter la pression, exige aussi l'énervement non feint des opérateurs.
Ruis, un épais garçon à la figure plate et au poil châtain foncé, tenait le volant, et il déclara :
- Celui avec la cicatrice, je suis certain de l'avoir déjà vu à Obispa. C'est une certitude !
- Assez, le boulot est fini, implora Myosotis, qui tirait son surnom de son imposante carrure et de ses mains grosses comme des jambons. Si tu nous mettais plutôt la radio ?
- Carlo dort déjà, objecta le conduteur en désignant son voisin, encoigné sur la banquette avant, abandonné contre son appui-tête de vinyle bleu-marine.
- Rien ne réveille Carlo, fit observer Gonzales.
Le haut parleur du poste, encastré dans la portière, grésilla et laissa échapper le filet de voix d'un interviewé :
- La violence inter-communautaire est toujours renaissante, toujours présente. C'est la violence qui survient entre voisins de pallier, entre anciens amis, entre mari et femme. Saviez vous que la violence inter-tribale, autrement dit les vendettas, font plus de victimes que les conflits organisés, toutes proportions gardées ?
- Si l'on suit vos recommandations, professeur, reprenait une voix onctueuse, avant de supprimer la guerre, il faudrait supprimer la violence au quotidien ?
- Et c'est le grand but de l'Eglise que de prêcher la paix, intervint une autre voix...
- Pitié, trouve nous une autre station, hurla Panagual dans le mini-bus. Le curé va me désespérer. S'il est interdit de cogner une gueule qui te manque de respect, où va l'homme ?
- Ce professeur, je le prends, je le tape un peu sur la tête, il récite l'interview à l'envers. Ce sont des perroquets, tu sais ? Quelle intoxication, c'est impensable ! trouve nous de la musique, abonda José.

Manuel avait quitté Lucia le matin, et déjà le soir il revenait vers elle, surpris en son fort intérieur de se surprendre le doigt sur la sonnette de la chambre de la jeune femme, en dépit de l'image de lui même qu'il voulait se conserver : solide et déterminé. C'était idiot, se disait-il depuis une heure, et il se répéta encore une fois qu'il ne pouvait pas se séparer d'elle pour un simple désaccord sur les buts de son activité de contrebande. Cette histoire d'armes n'était qu'un prétexte pour une dispute, leur première dispute grave. Son instinct de femme le voulait pour elle toute seule, sans la mitraillette, sans les grenades. Ces instruments l'ennuyaient. Quant au risque, il n'en avait jamais été question. C'est pour ça que Manuel tenait à Lucia.
Et, justement, il ne lui avait pas dit que les trois grenades et la mitraillette étaient cachés chez elle, sous le lit, dans la couverture de laine roulée.
Il sonnait chez elle, Lucia n'était pas là, et derrière cette porte close, il y avait ces armes sous le lit recouvert de la peluche blanche et du bout de dentelle posée sur le renflement provoqué par l'oreiller.
Il n'avait plus avec lui que le gros Smith et Wesson, le très gros pistolet, celui qui faisait une bosse sous n'importe quelle veste. Ce truc commençait même à devenir encombrant. Et c'était tout un travail physique de porter cette masse de métal, ce lourd engin. Mais le moyen de travailler sans cet accessoire existait-il ?
Il devait maintenant partir à son rendez-vous. Il repasserait chez Lucia ce soir, après le rendez-vous au restaurant.
Il se détourna de la porte restée close et avisa la porte entre-ouverte d'un cagibi. Il eût envie d'y cacher le gros revolver, puis il se dit que si quelqu'un le trouvait tout à l'heure et appelait la police, celle-ci pourrait très bien perquisitionner dans les chambres, ce qui serait ce soir une catastrophe pour Lucia. Sur le sol du cagibi, il avisa un grand seau de plastique jaune, dans lequel finissait de sécher une serpillière à peine humide. Il souleva celle-ci, déposa le revolver au fond du seau, le recouvrit du tissu grossier et il prit l'anse du seau. Il n'aurait qu'à déposer celui-ci, bien caché sous l'appentis qui jouxtait l'arrêt du bus, à l'extérieur, et il reprendrait son arme de poing cette nuit.
Il pensait à Lucia, il songeait aussi à son rendez-vous, et dès qu'il fut dehors, le long de la route, se dirigeant vers l'appentis, il leva, sans le faire exprès, machinalement, son pouce pour faire du stop.

L'adolescent replia son illustré et constata qu'il n'avait couvert que le tiers de son trajet. Les vents d'automne de cette fin d'avril le faisaient frissonner, et son bras étendu pour faire signe aux voitures commençait à se fatiguer. Il en était à désespérer de sa chance lorsqu'il vit un mini-bus freiner en le dépassant et se ranger le long de la route. Le jeune homme sprinta pour monter dans le véhicule dont la porte arrière s'ouvrait pour le laisser monter.
José, Gonzales, Myosotis et Panagual se serrèrent contre Manuel pour faire de la place au nouvel arrivant. Le seau de plastique de Manuel émit un léger bruit en raclant le sol, comme Panagual le poussait du pied. Le jeune homme monta dans le mini-bus et s'assit à côté de Gonzales. Le véhicule était maintenant bien plein, et il y régnait une bonne chaleur d'hommes.
- C'est notre soirée de bienfaisance, roucoula Myosotis en baissant la radio qui susurrait "Mucha Bamba". Ce soir nous ramassons les auto-stoppeurs. Attention, ce n'est pas tous les jours comme ça. Celui-ci, il a eu de la chance, il venait à peine de lever le pouce que Ruis à stoppé. Hein, mon gars, ça a été une surprise ?
Manuel hocha la tête. Oui, ça avait été une surprise de voir une casquette de policier oubliée sur le tableau de bord tandis que, son seau à la main, il expliquait que non, il ne faisait pas de stop, aux occupants du mini-bus étonnés. Un moment après, incapable de pouvoir cacher plus longtemps son trouble, il avait admis que oui, il allait au restaurant du carrefour Caracoles, et il était monté avec ce seau impossible, pour donner le change dans l'instant à la suspicion de ces animaux avides de curiosité que sont les policiers.
- Eh, tu as des illustrés, petit ? Passe m'en un... demanda José.
Et il extirpa une revue de sous le coude crispé du garçon, qui commençait à comprendre en quelle compagnie il se trouvait, et qui se demandait si c'était vraiment la chance qui l'avait poussé dans ce mini-bus.
Coincé contre Manuel qui pouvait lire en même temps que lui, José se mit à feuilleter la revue dans sa seconde partie, après l'épisode concernant "El lobo de la revolucion". Le sujet en était à peine moins dangereux : c'était l'histoire, en noir et blanc, vite dessinée, d'un infirme à béquilles coincé dans un ascenseur, et qui ne pouvait échapper à la police arrivant pour se saisir de lui. José hocha la tête, passa l'illustré à Panagual et demanda un autre exemplaire au garçon, qui le lui remit. Dans ce fascicule, un gars ressemblant étrangement à Manuel voyait sous ses yeux son amie -qui ressemblait fort à Lucia- torturée par les flics. Le sadisme y étalait là sordidement ses histoires de menaces d'ongles arrachés. Manuel se tordit le cou pour voir si dans le coin d'une case dessinée, on ne pourrait pas voir la forme d'un seau en plastique contenant à moitié une serpillière peu humide.
L'air très sérieux, José demanda au jeune homme pétrifié s'il savait ce qu'il lisait, s'il avait d'autres exemplaires en sa possession, et où il avait trouvé les illustrés. Terrorisé, le jeune garçon put seulement annoncer qu'il voulait bien descendre. Tous les policiers du mini-bus partirent d'un rire colossal. Manuel serrait les dents.
- Tu sais que ça existe pour de vrai, ces histoires-là, petit ? déclara Panagual en roulant des yeux dans les orbites et en dodelinant de la tête. Peut-être même que ça pourrait arriver ici à Santa Clara ? Quien lo sabe ?
- Je pense pas, parce qu'ici on est riche, et ici il n'y a pas de gros propriétaires à défendre contre les pauvres, émit l'adolescent d'une voix mal assurée.
Cette déclaration déclencha une nouvelle tempête de rire. Manuel laissait pendre sa main jusqu'à toucher la serpillière dans le seau qu'il avait réussi à ramener entre ses jambes.
- Alors, tu ne trouves pas que nous avons de grosses têtes de porc, petit ? demanda Myosotis en faisant une moue pour faire ressortir ses lèvres rouges et leur intérieur violacé.
- Vous, vous ressemblez à tonton, mentit le garçon qui n'avait pas totalement perdu l'esprit.
- Le "Loup de la révolution" est imprimé loin dans le nord, niño, dans un pays qui veut nous faire du mal. Il ne faut pas lire cette cochonnerie, conseilla Gonzales.
- C'est imprimé au Texas, précisa Ruis, par des anciens révolutionnaires cubains qui n'ont que ça à faire entre deux virées pour manger des hamburgers de gringos. Ca c'est de la pourriture toute crue !
- Ce ne sont pas des révolutionnaires cubains qui sont au Texas, ronchonna la voix pâteuse de Carlo réveillé. Il n'y a pas de révolutionnaires au Texas. C'est un vieux guerillero enrichi dans la drogue qui utilise les colporteurs pour distribuer des sachets blancs attachés en page centrale de ces trucs réimprimés. Ces dessins ont trente ans...
- Ay ! Mais non ! C'est imprimé à Mexico, protesta Gonzales. C'est une imprimerie pour étiquettes de bouteilles de vin qui fabrique ça la nuit, entre deux planches de faux billets de cent dollars qui partent ensuite pour la Russie. Miseria ! Nous autres, on n'est pas encore sorti de la fosse...
Le mini bus stoppa au carrefour Caracoles, et le jeune garçon en descendit. José lui désigna sa pile d'illustrés et lui demanda s'il voulait faire un échange avec un vieux numéro du journal des ours qui creusent le métro. Le jeune garçon accepta l'échange. Les ours aussi étaient gringos, mais eux au moins étaient en couleurs, et il tenait l'histoire complète, sur près de deux cent pages. Il pouvait considérer qu'il ne perdait pas au change.
Il regarda s'éloigner le mini-bus, mais au bout d'une trentaine de mètres, celui-ci se rangea à nouveau sur le bord de la route. Le jeune garçon se préparait à fuir à toutes jambes lorsqu'il vit descendre Manuel, très digne, son seau à la main, qui remercia poliment ses hôtes et avança dans sa direction.
L'adolescent avait bien conscience que Manuel n'avait pas ri de lui et ne s'était pas joint à la grosse blague de terreur qu'on lui avait fait subir. Il vit l'homme lui adresser un petit salut, récupérer quelque chose sous la serpillière, coincer ce quelque chose dans sa ceinture dans son dos sous sa veste, poser le seau par terre et se diriger calmement vers le restaurant qui faisait l'un des coins du carrefour.
Alors, le jeune homme tourna une fois de plus les talons et se dirigea vers chez lui, feuilletant l'histoire des ours qui creusent le métro et trouvent la momie qui parle et jette des sorts avec le talisman vert qu'elle porte incrusté dans son front...