© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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sans ma permission.
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Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête
reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
je vous conseille de faire un save et de lire hors connexion.
Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans
le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant
apprécié, si, si.
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CHAPITRE NEUF.
Le déjeuner en soi fut déjà un moment
D'anthologie orange. La daube et le magret
Furent arosés par des liquides décents,
Mais le chauffeur sut se montrer mauvais sujet.
Le car quitta Vironay et Prussy sans que personne n'émette un
regret ni ne coule un regard en arrière. Vidouze avait ce jour le
choix entre deux arrêts pour déjeuner, et ne s'était
décidé au dernier moment, dans le Hall du Paritel, en téléphonant
au patron de l'heureuse auberge élue.
Ils roulaient dans la Brie sous un ciel gris. Le paysage déployait
sa morne plaine et le car murmurait la morne plainte de son échappement
écrasé. Au loin et au long des rivières, des rangées
de peupliers rompaient l'horizontalité monotone du spectacle. Pour
un peu, l'atmosphère eut été effondrée. En fait,
personne ne contemplait le paysage. Une partie de tarot avait été
organisée à l'arrière, mollement animée jusqu'à
ce que Le Hortec propose d'intéresser le jeu. Le point avait été
fixé à dix centimes, et cela suffisait pour amuser ces gaillards.
Cela les occupa même jusqu'à l'arrêt déjeuner.
Le planning et Vidouze avaient une fois de plus sélectionné
un restaurant "Bord de route", bâti parallèlement
à celle-ci et étendant un parking gravillonné pour
se séparer un tant soit peu de la chaussée proprement dite.
La compagnie pénétra donc à l'auberge du Grand
Cerf Gai, et fut dirigée vers une salle à manger. Il n'y avait
pas de fenêtre dans cette salle. Toutes lumières éteintes,
le jour ne venait qu'à travers la porte ouverte, tombant sur le judas
d'un réduit de projectionniste, lucarne sur un placard. La salle
à manger pouvait servir de cinéma, sur décision de
la direction.
La lumière allumée ne mit pas en valeur un tissu mural
orange, assorti aux cheveux de Le Hortec, mais d'une fraîcheur beaucoup
moins vigoureuse que ces derniers.
- Zéro pour le paysage, la vue est plutôt nulle, commenta la
voix de Biscoudé.
- Bravo pour le choix des catacombes, commenta Lacaze. C'était quoi,
la solution de rechange ? Un sandwich dans les égoûts ?
Le menu prévu par la commande Symphorep prévoyait du buf
en daube pour tout le monde. Mais, affichée à la porte, la
carte de l'établissement comportait aussi du canard. Biscoudé
tanna discrètement Vidouze pour faire remplacer le plat principal
de l'un des menus au profit de l'une des personnes du groupe.
On devine à qui s'adressait cette surprise. Lorsque le plat principal
arriva, une daube paysanne tout à fait classique, Le Hortec se vit
servir une assiette de magrets. Il crut à une blague, attendit que
tout le monde soit servi, et ayant vérifié que son cas constituait
l'exception, il rappela le serveur d'un sec claquement de doigts. Celui-ci
fut d'assez bonne composition pour se déplacer sur l'invite de cette
démonstration digne d'une terrasse de café.
- Mais je n'en veux pas, de ce putainn' de canard, je veux de la daube !
grinça Le Hortec. J'ai rien demandé, alors tu m'apportes de
la daube !
- C'était pour te faire plaisir, intervint Biscoudé avant
que le garçon ne quitte la salle accompagné de Vidouze. Tu
voulais du canard hier soir, alors j'ai pensé...
- T'as pensé une couillonnade. C'est hier soir, que j'avais une envie
de canard breton. Ce midi-ci, j'ai une envie de daube. Passe moi ta daube,
si c'est toi qui a demandé le canard !
Telle fut la force des exigences et avis de réquisition qui suivirent
que Biscoudé se retrouva la mine basse devant l'assiette de magrets.
Le Hortec, autorité morale régnant dans le groupe, commença
aussitôt à baffrer la daube de Biscoudé en émettant,
entre deux bouchées : "On ne me la fait pas, à moi, bande
de blagueurs".
Vidouze, revenu après avoir calmé le garçon, remarqua
la mine abattue de Biscoudé et lui proposa aimablement de faire un
échange. Biscoudé retrouva des couleurs avec l'assiette de
daube intacte de Vidouze.
- Qui aime le canard ? questionna alors celui-ci d'une voix enrouée,
contemplant son assiette de magrets.
Sur dix-neuf convives, personne n'aimait le canard. Vidouze coula bien
un regard vers le chauffeur, mais celui-ci s'était dépêché
d'entamer son plat, le regard coincé sous le rebord de son assiette,
et Vidouze ne parvint pas à capter son attention. Vidouze se mit
à mâchouiller ses tranches de canard.
- Je n'ai pas l'impression de manger de la viande, murmura t'il seulement.
Ce qui était parfaitement idiot, mais explicable ; le comportement
de Vidouze ressortait du psychosomatique suggestionné le plus simple.
Parce qu'il s'était fait refiler quelque chose dont personne ne voulait,
il fallait nécessairement que cela rejaillisse sur la qualité
de l'aliment.
A la fin du repas, Le Hortec commanda des pousse-cafés pour tout
le monde.
- On pourrait descendre les boire à la cave, comme ça on serait
pas dépaysés, lança t'il à l'adresse du serveur
apportant les verres.
- Il n'y a pas de cave dans les maisons briardes, Monsieur. C'est la tradition,
corrigea le serveur.
- Pas de cave ? Et là où nous sommes, ça s'appelle
comment ? Oh bon sang, les briards vont inventer la cave ! Au secours !
- Le Hortec, c'est princier à toi de nous offrir le coup, applaudit
Deschinon.
- C'est pour se faire pardonner le coup d'éclat des magrets de canard,
observa Biscoudé avec nonchalance.
- C'était pas un caprice mais une contrariété ! Vous
savez ce que c'est, expliqua Le Hortec, c'est l'angoisse de la nourriture.
C'est ancestral. Quasi au niveau du cerveau reptilien. Si on vous retire
une daube de dessous le bec, vous devenez au-to-ma-ti-que-ment furieux.
D'ailleurs, c'est scientifique, ils ont fait ça avec des poules,
eh bien il y'en a une qui a bouffé l'autre. Recta !
- J'en ai entendu parler, mais c'était avec des rats, intervint le
chauffeur. Et je suis pas sûr non plus que c'était avec de
la daube.
- Oh ! C'était pas avec de la daube mais avec de la volaille, je
viens de te le dire ! corrigea Le Hortec. Même que c'était
en Hollande. On voit qu'ils ont du temps à perdre, les brouteurs
de tulipes.
Pour se venger de ce désaccord, le chauffeur absorba le dix-neuvième
pousse-café resté solitaire. Vidouze qui n'avait rien bu le
menaça du doigt pour le ramener à la tempérance.
Une fois dans le couloir, prêt à signer l'addition, Vidouze
captura d'ailleurs le chauffeur par la manche pour lui repréciser
ses observations loin du public.
- Boire, c'est rien, se justifia le chauffeur. Ce qu'il faut, c'est digérer.
Moi je digère très vite, l'alcool je le pisse tout de suite.
Et il traça effectivement droit vers les toilettes.
- Ce zèbre est inconscient, rumina Vidouze à voix haute. Il
va falloir que je le surveille, il est capable de picoler en cachette. Et
ça n'a rien d'amusant !
- Ne dites pas ça, vous me faites froid dans le dos, fayota Calbat
qui était à proximité.
L'air du jour les éblouit tous. Vidouze consulta la carte et
conseilla au chauffeur de ne pas se presser en faisant de la vitesse, car
ils n'étaient plus qu'à vingt kilomètres de Coulommines
et du Musée de la Marne.
A propos de Coulommines, le Guide Alternatif Labournard dit à
peu près ceci :
&laqno; Coulommines fut fondé par les Dégulaves, tribu
vassale des Parisy. César en parle dans ses Commentaires et ajoute
: "C'est là qu'on y trouve ces anchois des bords de Marne qui,
faisant la joie du tribun Dimitrius Sinatracus, déchaînèrent
son appétit au point de lui faire presque perdre la vie" (Traduction
Vallade et Tamaris, Genève, 1948). La tradition des anchois s'y est
perdue, mais les illustres visites guerrières ne cessèrent
pas pour Coulommines. Presque rasée par Attila, elle fut relevée
sous le règne de Bohémond IV, fainéant mérovingien,
par la construction d'une première abbaye de style néo-byzantin,
appareillée en en énormes blocs de borax blanc, pierre qui
ne résiste malheureusement pas aux outrages du temps. »
Qu'il nous soit permis d'ouvrir un aparté dans la citation du Guide
Alternatif Labourard pour ajouter à ce qui précède
: "Et pour cause, le borax étant extrêmement friable,
et surtout soluble dans l'eau." Mais poursuivons notre citation.
&laqno; Au douzième siècle, la ville de Coulommines atteignit
le statut de ville franche, fut assiégée par Alain de Longjumeau
et construisit la magnifique abbatiale St Jacques. Dévastée
par les Anglois pendant la guerre de cent ans, Coulommines ne retrouva la
prospérité qu'au seizième siècle. Connue pour
être une place forte de la Ligue, Larochefoucault père y passa
pourtant une nuit quelque temps avant la bataille d'Ivry (voir les mémoires
de son fils). Louis XIV vint aussi y dormir, un soir qu'une indigestion
le forçait à prolonger au loin une partie de chasse pourtant
bien commencée. Le pot de chambre qui avait été conservé
lors de cette occasion disparut en 1848.
Napoléon faillit aussi y passer une nuit en 1814. Alors qu'il
était déjà couché à l'auberge du Grand
Cheval Couronné, la nouvelle que Wellington était signalé
à Clapant le fit se relever et monter dans sa berline tout débotté.
Charles X vint chasser la sarcelle à Coulommines. A cette occasion,
les commerçants de la ville lui offrirent un appeau en argent pour
pouvoir imiter le cri de cette charmante sorte de petit canard rétréci.
Plus récemment, René Cotty faillit y décéder,
au cours d'un empoisonnement aigu, pour y avoir trop mangé d'andouillettes
mal lavées. Le Général de Gaulle y a prononcé
un discours en 1961. »
&laqno; Coulommines n'a pas encore le le TGV, mais cela ne saurait tarder,
puisque le projet en est inscrit au vingt-deuxième plan, grâce
aux efforts de Jean-Denis Bottemlonde, Sénateur-maire. »
Le Guide Alternatif Labournard a une tournure bien à lui pour
présenter les choses. Il apparaît impossible que Charles X
se soit fait offrir des appeaux à sarcelles un peu partout en Ile
de france sans en constituer un musée ou au moins un département
spécial aux Tuileries, ou au Louvre. A moins que tout cela n'aît
disparu comme le pot de chambre de Cotty. Quant à la mention portée
au chapitre des grands projets ferroviaires, elle ressort de l'étude
d'un prospectus ; "Prospectives et developpements de l'immobilier commercial
dans notre zone urbaine, favorisé par la Société d'Economie
Mixte Socopaf".
Il était impossible, sur la carte, de localiser Clapant dans
les environs de Coulommines. Le réceptionniste du Grand Cheval Couronné,
hôtel qui ne fut pas été brûlé par les
coalisés en 1814, leur assura que l'unique Clapant de sa connaissance
se situait à côté d'Oxford, dans le Cheschire, et donc
en Angleterre.
A vrai dire, une simple observation montre qu'aucune raison valable
ne pourrait faire que Coulommines soit un jour desservie par le TGV. Cette
ville compte quinze mille habitants, une jolie abbatiale St René
(l'abbatiale St Jacques ayant brûlé au treizième siècle),
et n'est située sur aucun futur trajet de TGV, train qui ne pourrait
donc même pas traverser la localité sans s'arrêter, solution
désagréable qui ne serait à tout prendre qu'un pis-aller.
L'entrée du Musée de la Marne est située au dessus
de la Marne, qui traverse d'ailleurs Coulommines, dans un bâtiment
d'apparence magnifique, en verre et bois lamellé-collé précontraint.
La Marne stagne sous cet édifice, qui s'appuie aussi, d'un côté,
sur un bâtiment assez sale et vétuste qui n'est autre que l'ancien
hospice St Vincent, désaffecté en 1848, et qui abandonne quelques
unes de ses salles, rénovées en 1953 par la Bottem-Soucopal,
à l'extension du Musée.
Le car les amena à l'hôtel du Grand Cheval Couronné,
mais fut ralenti par un embouteillage provoqué par une manifestation
municipale d'origine inconnue. Pendant cette lente progression, Le Hortec
poussa de grand cris en repérant un restaurant nommé "Le
Jardin D'Auray".