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Mimithridate

© Charles Imbert 1999
Nouvelle de +/- 16000 signes
Charles Imbert 1999 (© S.G.D.L N° D4527 "Gardez-moi ça")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .

Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire, n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord, car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).

A propos, je précise que cette histoire sort entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'un voyage ou de connaissances
ou la référence à une situation rélle ayant existé, etc. ou quoi ou kesse,
Et puis si vous voulez des précisions, grogner, invectiver, etc.
il vous reste le Mailto (le stylo en gif animé, le vites-vous ?).
Revenir à l'index des nouvelles ?

 

Willy Barzulis retourna la tranche de jambon dans le beurre chaud et cassa l'oeuf au dessus de cette surface rose. L'albumine coula, commença à blanchir. Le regard du vieux monsieur dériva, coula le long de la cuisinière, rencontra le bol de Mithridate Eupator, son chat.
Chat ! Où était Eupator à cette heure ? Sorti par la fenêtre...
Le bus de Monsieur Barzulis, le matin, passait devant l'antenne de l'aide aux animaux maltraités. Il regardait toujours fixement ces portes peintes en vert sombre. Puis le bus avançait vers l'arrêt suivant et le vieux monsieur s'efforçait de penser à autre chose. Souvent, il ne parvenait pas à se distraire du problème à évacuer et il y pensait encore en descendant du bus, pour continuer à pied vers les laboratoires homéopathiques Mauglin-Duprand, son lieu de travail.
Monsieur Barzulis aimait les chats, mais il n'arrivait pas à les garder. Malgré tous ses soins, ils disparaissaient. Depuis des années, il avait recueilli ou adopté de nombreux chats et chattes, des grands, des petits, avec pedigree ou sans. Il les avait choyé, nourri, chauffés, et puis un jour le chat avait voulu sortir, aller se promener, sur le pallier ou même sur le balcon, attiré par le bruit des pigeons.
Viscéralement, Monsieur Barzulis s'interdisait de vouloir conserver un chat enfermé. Le félidé prenait donc des habitudes de vadrouilles, dans la cour ou par la fenêtre, passant le long des murs de séparation. Il s'en allait, revenait, sortait ou ne sortait plus, et puis un jour, après une sortie quelconque, plus de minet. Monsieur Barzulis sentait alors, au fil des heures, une certitude descendre sur lui comme une chemise mouillée et étroite, qui lui serrait le cur, la gorge, brouillait sa vision... Le chat ne reviendrait pas.
Il prenait alors le deuil de l'animal. Il arborait une cravate noire, et même au labo, dans la salle de conditionnement où il supervisait la mise en carton des produits, il ne quittait plus un air très grave et très digne pendant au moins deux semaines, le temps que l'emprise sur son plexus solaire se s'amollisse un peu. Puis un nouveau chat faisait son entrée dans sa vie.
Monsieur Barzulis habitait le premier étage d'une petite maison bordant une allée étroite en impasse. Derrière la maison, il y avait des cours, puis d'autres maisons donnant sur une autre allée. A l'extrémité borgne de l'allée, un mur interdisait le regard sur le Cimetière de l'Est, un espace semé d'arbres, de buissons et... de tombes.
Seule Madame Jocelyne, la voisine du bout de l'allée sur l'Avenue Bernadotte, semblait deviner le désarroi du vieil homme lors de ses deuils. Souvent, par coïncidence, deux-trois jours après la disparition d'un chat, elle se trouvait sur le pas de sa porte, comme guettant le passage de Monsieur Barzulis, et au moment où celui-ci passait, elle commentait :
- Alors, Monsieur Willy, encore sauvé ?
...Juste comme si elle avait été voyante. Pour toute réponse, Monsieur Barzulis haussait les épaules. Ce n'était pas très poli, mais longtemps longtemps auparavant, Madame Jocelyne lui avait une fois jeté :
- Prenez un chien ! Ca c'est fidèle, et puis ça revient quand on le siffle !
Willy Barzulis n'avait rien répondu à cette déroutante insanité. Pourquoi ne pas prendre une tortue ou une girafe, au bout du compte ? Chaque animal avait ses particularités irremplaçables... Et on ne pouvait aimer les chats que parce qu'ils étaient... des chats.
Une fois, Monsieur Barzulis s'était arrêté à l'antenne de l'aide aux animaux maltraités. Il avait pour de bon passé les portes vertes vues à travers les vitres du bus.
A l'accueil il avait demandé, à une personne qui se trouvait là, pourquoi des animaux heureux et non maltraités quittaient leur maître. Le vacataire à moitié chauve s'était gratté l'oreille, s'était fait préciser la nature du problème, puis avait finalement assené :
- Peut-être ne se perdent-ils pas tout seuls...
Willy Barzulis s'était enfui aussitôt, effaré. Il ne voulait pas s'exposer à s'entendre répéter la haute opinion de sa bouchère, qui lui avait déclaré une fois :
- Monsieur Willy, vos chats, c'est des méchants qui vous les capturent ! Si vous saviez ! Y'a un marché pour toutes les viandes !
Affreuse opinion ! Willy Barzulis ne voulait pas vivre dans un tel monde. Le fait qu'on puisse manger des animaux de compagnie lui semblait de la dernière barbarie, de la quasi anthropophagie. Il avait d'ailleurs été tellement marqué par le problème qu'il avait commencé à réduire sa consommation de viandes, puis de poissons, jusqu'à devenir un quasi végétarien. Sa bouchère ne la voyait plus que pour les achats de mou et d'autres abats hautement sélectionnés.
Au labo, il avait affiché son nouveau respect du vivant et sa volonté de s'abstenir de toute collaboration avec le système des sacrifices animaliers, à quelque vocation qu'il soit.
- Tu as bien raison, l'avait un jour encouragé Daniel ; la viande, c'est toxique. Si on savait le nombre de composés absolument fatals qui résident dans un kilo de veau, on ficherait le rôti à l'égout plutôt que de l'amener à table...
Ca avait été le déclic chez Willy Barzulis... De la viande toxique au chat toxique, il avait imaginé un plan qui lui permettrait de tirer une vengeance tout en identifiant les criminels qui, sans aucun doute maintenant, complotaient l'assassinat de ses chats.
Il avait circonvenu Alain, le responsable des achats aux laboratoires homéopathiques Mauglin-Duprand, pour qu'il commande deux kilos d'arsenic. Un soir de février, Monsieur Barzulis avait scrupuleusement reçu et payé cette livraison.
Ce soir là, il avait pesé ce qu'il pensait être à peu près un décigramme de ce produit sur de très fines balances pharmaceutiques, puis il avait mélangé le poison à la pâtée de Landru, son dernier nouveau chat, un très jeune écaille et blanc vaguement angora.
Landru avait survécu.
Le lendemain Monsieur Barzulis avait mélangé à nouveau du poison à sa viande hachée aux haricots verts... Puis le lendemain, avec le colin au riz du vendredi... Avant la fin de la semaine, Landru avait été rebaptisé Eupator, du surnom même de Mithridate, roi du Pont. Celui-ci s'était rendu résistant à tous les poisons en habituant son organisme à tous les supporter, ceci par une consommation régulière et progressivement cumulative des agents toxiques.
Puis Monsieur Barzulis avait augmenté les doses, progressivement. Il ne cherchait pas à rendre Eupator résistant à l'arsenic, mais à gorger le chat de cette substance, tout en ne le rendant pas malade.
En cherchant divers adjuvants alimentaires pour gâter Eupator, victime malgré lui d'une situation paranoïde, Monsieur Barzulis choisit une fois une boîte de dessert pour chat à la supérette de l'Avenue Bernadotte. Au moment où il déposait ses articles sur le tapis roulant de la caisse, quelqu'un posa sa grosse patte velue sur la petite boîte de dessert pour chat...
- Poh poh poh, Monsieur Willy, grommela une voix derrière lui, faut pas leur donner des trucs pareils, à vos chats, ça serait les rendre malade...
Monsieur Barzulis se retourna pour tomber face au mari de Madame Jocelyne, la voisine du bout de l'allée. Celui-ci arborait un large sourire supérieur et goguenard, mais ne faisait pas mine de rendre la boîte...
- Vos chats sont bien nourris avec des morceaux de première catégorie, c'est la bouchère qui me l'a dit, compléta le mari de Madame Jocelyne, alors ne leur donnez pas des trucs dégueulasses...
Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire que ses chats soient bien nourris de catégorie, à celui-là ? Puis Monsieur Barzulis avait senti des quasi larmes lui monter aux yeux, et il s'était retourné pour payer ses autres achats.
Eupator était devenu une éponge à arsenic. Il en semblait même friand, bien que celui-ci soit réputé n'avoir presque aucun goût. Monsieur Barzulis avait acheté le "Mémorial de Sainte Hélène" pour lire par le travers les aventures d'un autre empoisonné à l'anhydride arsénieux. Il surveillait l'aspect d'Eupator, redoutant qu'il ne perde ses poils ou ne manifeste visiblement quelque effet secondaire de l'intoxication chronique.
Il s'était aussi documenté sur les effets de l'empoisonnement à l'arsenic. Les remèdes à administrer d'urgence étaient connus, comme la magnésie calcinée ou l'eau de chaux, mais étaient rarement administrés en raison d'une similitude de symptômes avec d'autres affections rares, ce qui conduisait souvent à des erreurs de diagnostic fatales. Les convulsions générales se compliquaient de constrictions de la gorge et du pharynx, de brûlures d'estomac, nausées, vomissements, coliques, diarrhées, d'une soif ardente, de crampes, le tout accompagné de maux de tête et de vertiges... Enfin la mort survenait par épuisement cardiaque (collapsus).
Etrangement, l'empoisonneur restait déconnecté de la réalité effective de son acte. Il avait bien conscience de "charger" Eupator d'un terrible danger, mais envoyer cette bombe dans la ville semblait ne pas le concerner, et il refermait ses livres de pharmacie le sourire aux lèvres. Psychologiquement, il n'assumait pas les risques réels de sa conduite, se refusant quelque part à croire à un danger. Comme si, cette fois là, le mauvais sort serait découragé, comme si un sixième sens chez les ogres devait détourner ceux-ci de la perspective d'un nouveau civet.
Le printemps arriva, les pigeons roucoulèrent sur les murets bordant les cours et Eupator voulut sortir. Cette fois Monsieur Barzulis ne le retint pas. Il avait le coeur comme étranglé depuis trop longtemps, une rancune sourde et fatale bouillait en lui. Qu'il se sauve, ce chat, et qu'il aille finir en ragoût chez les monstres... C'est tout ce qu'il pouvait souhaiter pour que ses tourments soient fixés...
Et, un vendredi, Eupator ne rentra pas, lui non plus. Le soir vint, le vieil homme prépara son dîner, des ufs au jambon, une entorse à son régime souvent non carné -surtout le soir- en laissant grandes ouvertes les fenêtres de la cuisine et de la chambre. Non, le minet ne revenait pas.
...Lorsque le blanc et le jaune furent cuits, il retira les oeufs de la poêle et y déposa une endive déjà cuite, pour la réchauffer dans le beurre. Puis il s'assit et mâcha longuement, comme pour évacuer la tension à laquelle il ne parvenait pas à s'habituer. Il avait les yeux vides, mais le regard fixé sur le ciel, par la fenêtre ouverte. Toujours pas de peur, de doute, mais un pressentiment...
Monsieur Barzulis se coucha avec ce pressentiment.
Il erra en ville tout le samedi, ayant laissé les fenêtres ouvertes chez lui, et les bols d'Eupator remplis de nourriture. Lorsqu'il rentra, ces récipient étaient intacts, et Eupator n'était pas là.
Incapable de rester chez lui, il décida d'aller dîner au restaurant pour se changer les idées. Au moment d'entrer à la Crêperie de Brest, sur l'Avenue Bernadotte, il décida d'aller manger chez Madame Emma, qui tenait une épicerie macrobiotique et deux tables de restaurant à côté de la boucherie où il achetait des abats pour Eupator.
En entrant dans la boutique, il fut assailli par l'habituelle odeur sauvage des produits en stock, un remugle dense et fermenté, avec des pointes d'odeur de pieds et de gingembre. Il accrocha sa veste, s'installa à une petite table et se prépara à la perspective d'un dîner végétarien, composé d'un pâté de levure aux champignons et d'un grand plat de boulgour aux épinards et carottes. Peut-être prendrait-il ensuite un peu de tarte aux pommes biologiques...
Il parsemait son boulgour de sel et de sésame écrasé lorsqu'il vit le fourgon des pompiers grimper sur le trottoir, dehors, pour s'arrêter à côté de la boucherie.
Il picorait ses dernières rondelles de carottes lorsque les pompiers ouvrirent les portes arrières pour en extraire une civière.
Monsieur Barzulis n'eut soudain plus faim du tout.
- Vous auriez de l'eau de chaux ? demanda t-il à Madame Emma.
- Oh ? Qu'est-ce que c'est que ça ? J'ai des nettoyant ménager spéciaux, si...
- Une solution d'oxyde de calcium à deux pour cent ? précisa le vieil homme, soudain fébrile.
- Ah, quelque chose de fort ? Alors attendez, Monsieur Willy... J'ai ici un Porto biologique...
Monsieur Barzulis ne répondit pas, se précipita sur sa veste et sortit.
Un pompier parlait à un badaud, devant la boucherie. Il piqua sur eux.
- Un accident ? demanda t-il. Je peux être utile, je suis pharmacien.
Il n'avait jamais décroché ce diplôme là, mais ce n'était pas le moment de le préciser.
- Une intoxication, précisa le pompier par dessus son épaule.
Ca y était ! Monsieur Barzulis sentit le trottoir devenir mou sous ses chaussures. La terre ne le portait plus. Il s'appuya à la fourgonnette rouge.
- Le boucher ? La bouchère ? demanda t-il, tout pâle.
Son malaise avait attiré la sollicitude des deux interlocuteurs.
- Ah non, le boucher et la bouchère sont partis en week-end, précisa le badaud.
- Une jeune fille, dans une chambre de bonne, ajouta le pompier. Un peu trop de comprimés, selon ses dires au téléphone... Et vous, ça va ?
- Moi ? Ca va...
Autour de Monsieur Barzulis, les grandes roues du réel se remirent en route avec des sifflements, des grésillements et des lueurs intermittentes. Ce n'était pas ça...
Et Eupator était peut-être toujours vivant...
A quel jeu avait-il joué ? Cette-fois, effaré de son acte, Monsieur Barzulis retourna chez Madame Emma payer son dîner, puis il rentra lentement chez lui, ne prêtant plus attention aux pompiers.
Mais chez lui, pas d'Eupator, et les bols de nourriture étaient intacts.
Il se coucha, sous le poids de la révélation de sa terrible responsabilité. Comment pourrait-il simplement vivre, si une tragédie se produisait dans le quartier ? Se retournant sur son matelas, il se dit qu'il pourrait alors s'offrir de pleurer un peu, pour soulager ses nerfs ébranlés. Mais, rouillé, avant d'avoir pu mobiliser ses efforts pour parvenir à cette opération, il s'était endormi.
Le dimanche, il erra dans le quartier, moitié pour ne pas attendre Eupator, moitié pour guetter une possible arrivée d'ambulance ou de secours. Sur les coups de dix-sept heures, il décida de rentrer chez lui pour se faire une tasse de thé.
Au bout de l'allée, Madame Jocelyne et son mari étaient en grande discussion avec un individu. Celui-ci s'en allait précisément lorsque le vieil homme arriva.
- Si c'est pas dommage, un drame pareil, énonçait le mari lorsque Monsieur Barzulis fut obligé de passer près d'eux.
- Ah, Monsieur Willy, s'exclama Madame Jocelyne, vous connaissez ces douleurs-là, vous, au moins...
L'interpellé se sentit obligé de venir saluer et de s'enquérir des raisons de cette remarque.
- C'était Vladimir, le gardien de la porte du Cimetière de l'Est, là, sur l'Avenue, précisa Madame Jocelyne. Il avait un chien, un beau chien... Un dogue...
- Un sorte de dogue, souligna le mari, désirant sans doute être précis.
- Apollon, c'était son nom, ajouta Madame Jocelyne. Une bête magnifique.
- Ah oui, prononça Willy Barzulis pour dire quelque chose.
- Crevé, mon pauvre Monsieur, et soudainement ! s'exclama le mari. C'est à croire à un coup spécial de chez spécial. D'ailleurs, vu l'état du chien, Vladimir est persuadé qu'il a été empoisonné !
Willy Barzulis ouvrit la bouche en grand, puis ne la referma pas. Mais il ne disait rien.
- La pauvre bête s'est tordue toute la journée d'hier, continua Madame Jocelyne. Vladimir a appelé deux vétérinaires. Seulement, n'est-ce pas, les bêtes ça ne parle pas, alors pour les renseigner sur ce qui s'était passé... Le dernier toubib lui a même fait du camphre, pour soutenir le chien, mais clabotis, clabotas... Vladimir l'a mis dans son propre lit pour le réchauffer, mais ça a été une dégoûtation... Je vous passe les détails.
Willy Barzulis baissa la tête. Eupator n'était pas mort en vain, et son sacrifice avait emporté dans la tombe l'ogre invisible qui, depuis tant de mois, endeuillait secrètement sa vie.
- C'est bien dommage pour Vladimir, prononça t-il.
Puis il ajouta :
- Il n'aurait pas dû le laisser sortir... Les chiens, ça ne fait que des bêtises...
Sur ce, il salua poliment et tourna les talons pour s'en retourner chez lui. Il ne regrettait qu'une chose, que l'épicerie de Madame Emma soit fermée le dimanche ; pour fêter l'événement et surtout oublier la disparition d'Eupator, il aurait bien bu un peu de Porto...