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UN FREIN DANS LE MAQUIS

© Charles Imbert 1995
une nouvelle d'environ 11.000 signes,
extraite de BULLE TEINTE, déposé à la SGDL sous le N°1996.06.0225.
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission
-une seule copie sur votre disque dur- .

Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire, n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord, car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).

A propos, je précise que cet épisode sort entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'une expérience ou une allusion
à une situation rélle ayant existé, et que les Producteurs sont très généralement
des gens sympas (Il y en a même qui vont lire ce texte, c'est tout dire !)
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Marcillac se pencha sur le story-board du long métrage. Evidemment, là, sur la banquette arrière de la vieille Buick, il y avait trop d'ombre pour bien y voir. Nerveusement, il arracha presque la grande liasse dessinée, hors des mains de Pirot, pour tenter d'attirer les dessins à la lumière de la vitre arrière droite.
Le dessinateur se retint de pousser un soupir et il regarda le paysage par la vitre de gauche : la végétation du maquis grec au printemps, constituée d'une lèpre arbustive et buissonneuse, relevée de quelques floraisons précoces, et de touffes vertes-jaunes écloses dans le brun de la caillasse et de la végétation méditerranéenne desséchée. Un maquis qui se révélait semblable à d'autres. Il y avait également beaucoup d'affleurements de roches et de cailloux : un privilège de la montagne grecque et de cette route de col sur le bord duquel ils étaient arrêtés.
La vieille Buick de collection frêtée par Marcillac et la production pour les repérages n'avait rien à faire dans un lieu aussi désert, mais le moyen d'influencer les lubies du névropathe de service -Marcillac- existait-il ?
Soudain, il y eut comme un bruit de corde d'arbalète qui se détend, un claquement sauvage et sonore, parvenu de sous le plancher de la voiture, qui sembla frémir de toute ses pièces.
- C'est quoi, ça ? demanda Marcillac.
Il commençait à peine à s'y retrouver, réussissant enfin à déchiffrer les indications des scènes dans les cartouches prévus à cet effet, trop fier et préoccupé de son statut d'examinateur pour demander l'aide de Pirot dans la lecture du document.
Cacoyannis, le chauffeur de la production assis devant eux, se retourna et leur adressa l'un de ses grands sourires à mâchoires carrées.
- La mécanique n'est pas neuve, commenta t-il.
Il s'interrompit aussitôt, comme traversé par une idée. La voiture avait réellement bougé.
Pirot et Marcillac l'entendirent pomper sur une pédale. Ils le virent aussi agiter le levier du frein à main dans le vide, puis le visage surpris de leur conducteur se tourna à nouveau vers eux.
- Il n'y a plus de freins, avoua le chauffeur.
La voiture avait déjà commencé à rouler en arrière, tout droit.
- Eh bien, arrêtez-nous, faîtes quelque chose, commanda Marcillac.
Mais, hagard, Cacoyannis considérait la route par la lunette arrière. Il y avait deux cent mètres de ligne droite en légère déclivité : la voiture ne pourrait que prendre de l'élan avant de s'écraser contre la muraille de gros blocs qui formait le fond du virage, là-bas un peu plus loin.
- Flanquez la voiture dans le fossé, conseilla Pirot. Vite, tout de suite !
- Ne dites pas de bêtise, gronda Marcillac. Si nous cassons quelque chose, comment rejoindrons-nous Krysopolis ?
- La direction assitée est bloquée, gémit le chauffeur.
- Passez une vitesse, conseilla Pirot.
Le chauffeur jeta un coup d'il à son tableau de bord et gémit :
- C'est une automatique. Je ne connais pas les voitures de collection !
Mais le moteur était coupé. Les clés étaient pourtant sur le tableau de bord.
Cacoyannis ne faisait donc rien, fasciné et passif. Retourné sur son siège, ses yeux semblaient s'agrandir à mesure que la voiture prenait de la vitesse en roulant en arrière.
Pirot ouvrit sa portière. Celle ci fouetta le feuillage d'un arbuste penché sur la route : en roulant, ils s'étaient rapproché de l'autre côté de la chaussée, mais le fossé se redressait plus loin, et les roues ne mordraient pas dans celui-ci avant le choc dans le virage en contrebas.
- Faîtes comme moi, vite, conseilla Pirot aux autres passagers en criant presque.
Il se tenait debout sur le seuil de la porte et sauta en se mettant à courir dans le sens de la vitesse, dans un exercice sportif répété autrefois dans l'atterrissage dangereux hors des rames du métro fréquenté dans sa jeunesse.
Le présent et la portière faillirent le frapper dans le dos, mais il courait déjà plus vite que le véhicule, dans le court espace entre la voiture et le fossé, et il s'écarta même dans sa course pour refermer la portière à la volée et laisser ainsi la possibilité à Cacoyannis de faire comme lui.
Marcillac n'avait pas bougé, et Cacoyannis se préparait à ouvrir sa porte.
- Ne me laissez pas seul, hurla Marcillac à ce moment.
La voiture revenait au milieu de la route dans sa course qui s'accélérait toujours. Cacoyannis répéta la manuvre de Pirot avec beaucoup moins d'adresse. Le dessinateur le vit ouvrir la portière conducteur et se jeter dos à la route : il se cassa immédiatement la figure et la portière lui envoya un méchant coup dans les reins alors qu'il culbutait en masse informe.
Pirot ne s'attarda pas à considérer ces blessures et continua de galoper à la hauteur de la voiture. Il se mit en devoir de rejoindre la Buick qui prendrait de plus en plus de vitesse dès qu'elle aurait quitté le faux plat. Il ne restait que cent mètres à couvrir avant l'accident prévisible
Marcillac s'était rendu compte du danger, et il émettait un petit cri continu, une sorte de hululement, toujours figé, assis tout droit sur la banquette arrière.
Pirot rattrapa la portière ouverte de Cacoyannis, la dépassa et s'appuya sur elle pour prendre une prise sur le véhicule en marche. Prestement, il se solidarisa avec la caisse de la voiture et souleva les pieds. Suspendu entre le siège et la portière, il était de nouveau à bord.
Il se tortilla, opéra une conversion et se glissa sur le siège du conducteur. Immédiatement, il tourna la clé de contact, puis débraya de "Park", passant sur "Neutral", pompant sur les gaz et faisant rugir le moteur.
Levant le pied, il passa sur "cruise 4" avec précaution. Le mur de rocher arrivait rapidement dans le rétroviseur.
L'embrayage patina un court instant, freinant à peine la lourde masse, dans une action presque insensible. Puis la vitesse mordit, et la voiture eut un premier soubresaut. La direction, elle aussi, obéissait à nouveau.
Pirot entendit des gravillons crisser. Il avait l'impression que les pneus fumaient et ne mordait pas le sol sous la rotation contraire à la marche qui leur était infligée. Avec une grande série d'à coups violent, la voiture se rebellait, freinant néanmoins.
En fin de trajectoire, la Buick avoua qu'elle n'était pas une traction avant, et elle entama un tête à queue, malgré les efforts de Pirot, mouvement sanctionné par un dernier hurlement de Marcillac, avant d'aller mollement caler le coin de son arrière dans un talus abrupt, au dessus du fossé profond de cinquante centimètres.
Ils étaient arrêtés, saufs, et presque entièrement sur la route, sauf le déport du coffre dans sa butte de terre.
Cacoyannis arrivait : dans sa course vue de face, il semblait trépigner et tressauter, à trente mètres, en se hâtant vers la Buick immobile.
Les nerfs de Marcillac lâchèrent complètement. Il se mit à agonir Pirot d'un torrent d'injures et de grossièretés.
- Bravo, lança Cacoyannis à Pirot en arrivant. Vous nous avez évité de continuer à pied ! Un peu plus et la voiture finissait dans le décor !
Pirot regarda celui-ci comme s'il ne comprenait pas. Il quitta le volant et s'écarta de la voiture.
- Crétin ! continua Marcillac à bout de nerfs, irrité de s'être montré ridicule, ou cherchant une tête pour soulager sa tension nerveuse. Heureusement que vous êtes revenu à bord. Je préfère vous dire que je me serais souvenu...
Cacoyannis avait tout un côté de la figure légèrement éraflé. L'épaule de son costume beige avait beaucoup souffert, ouverte et perdant sa bourre. Tout son flanc gauche était sali par de la poussière et frotté par l'écorchure des gravillons.
- Moi, de toutes façons, effectivement, je continue à pied, déclara seulement Pirot en s'adressant au seul Cacoyannis.
- C'est ça, andouille, clama Marcillac en jaillissant lui aussi de l'habitacle comme un diable à ressort. Je vous y reprendrai, à vous laisser louer des épaves à des incapables.
- Monsieur Pirot n'a rien loué, nous sommes passés le prendre à son Hôtel, crut devoir préciser Cacoyannis à voix basse.
- Vous êtes chauffeur, mais incapable de faire quoi que ce soit ! l'accusa le secrétaire de production.
- Cette semaine, je remplace mon cousin, se crut obligé de préciser Cacoyannis à Pirot d'une voix encore plus basse.
Marcillac fit le tour de la Buick et s'installa au volant.
- Vous aussi, vous rentrez à pied ! condamna t-il à l'adresse de Cacoyannis dans un dernier accès de fureur. Pirot, je vous verrais à l'Hôtel, vous pourrez reprendre tout votre fatras, le story-board, les photos et le reste.
- C'était pourtant un bon endroit... commença à plaider Pirot.
- Les repérages des extérieurs sont terminés, ragea encore Marcillac en démarrant la Buick. Et je ferais en sorte auprès des autres producteurs que tout soit bien totalement terminé, d'ailleurs, croyez-moi.
Il démarra dans un crissement de pneus. Cacoyannis et Pirot virent la voiture refaire les trois cent mètres qu'elle venait de dévaler.
- Qu'est-ce que... qui lui a pris ? Pourquoi est-ce qu'il vous jette ? s'informa Cacoyannis.
- Incompatibilité cachée d'humeur avec moi, avec le projet, surtout, et avec le Retsina, encore davantage, commenta Pirot. Le vin rosé l'a cloué aux toilettes toute la nuit dernière, paraît-il, d'après sa secrétaire, au téléphone, et il est un peu fatigué, sur les nerfs.
- Ah, alors, il était pas sur les nerfs, il était sur les chiottes, voulut grassement plaisanter Cacoyannis avec tout le poids de son accent grec.
Devant eux, la voiture dépassa le petit sommet où ils s'étaient arrêtés pour contempler le panorama de ce qui devait être la scène huit du troisième temps. Trop tard pour faire des gestes d'avertissement, maintenant.
- Pourquoi vouliez-vous rentrer à pied ? gémit Cacoyannis. Je sais que ça descend tout le temps, et plutôt raide, mais il va falloir faire dix kilomètres pour trouver un téléphone, si nous voulons un taxi.
- Il n'y avait pas d'autre solution, répondit calmement Pirot.
- Ah oui ?
- Rappelez-vous, cette voiture n'a plus de freins...
Cacoyannis regarda le petit sommet ou avait disparu la Buick, puis Pirot, et à nouveau la route. Enfin il émit comme un petit gargouillement du fond de la gorge.
- Mais ça descend vraiment tout le temps, insista t-il.
- Ah oui ? Je ne connais pas la route, lui répondit Pirot, les mains dans les poches.
- Oui, oui... Après, ça descend un peu, un petit virage, je crois, puis c'est presque plat, toujours pas besoin de freiner, un grand virage large pour arriver sur la grande corniche, et là ça descend très-très fort, mais le virage d'après, il ne pourra pas, jamais...
- Ne vous inquiétez pas, je crois qu'il aime les bains de mer, apprécia Pirot.
- Je ne crois pas qu'il y ait la mer, là-bas en dessous, précisa Cacoyannis. De toutes façons, ce type, c'était un imbécile, ajouta t-il.
Etait-ce là l'épitaphe de Marcillac ? La réponse précise était droit devant eux, sur leur chemin, et ils se mirent à marcher.