Krabi-Krabong

© Charles Imbert 2001
Nouvelle de +/- 21000 signes
Charles Imbert 2001 (© S.G.D.L. 2001.01.0269 "Faits et dits de Le Hortec")
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Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
rappelez-vous que le compteur tourne
(à moins que vous n'ayez l'ADSL ou le câble ou ne viviez dans un de ces pays de cocagne
qui mettent l'Internet à un prix réellement abordable)
et mieux vaudra lire ce qui suit
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme Qbcois).

A propos, je précise que cette histoire sort entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'un voyage ou de connaissances
ou la référence à une situation rélle ayant existé, etc. ou quoi ou plusse,
Et puis si vous voulez des précisions, grogner, invectiver, etc.
il vous reste le Mailto (le stylo en gif animé, le vites-vous ?).

 

Jean-Michel, dit "Gâna-Michel" ou encore "Le Gâna de la ceinture noire" était un soir accoudé au Bar du Crystal, non loin de Le Hortec, et il commença à féliciter celui-ci pour l'intérêt qu'il avait toujours semblé porter aux Arts Martiaux orientaux.
Le Hortec venait en effet d'annoncer :
- Et puis en poussant cette armoire, j'aurai de la place pour faire des Katas. C'est fou, mais dans ma chambre, j'ai à peine la place de descendre du lit.
Les katas sont des exercices d'arts martiaux, des gestes pratiqués à vide, ou du moins seul sans adversaires, et sont la base de l'entraînement. Ca ressemble à de la gymnastique de fondu, mais c'est très efficace. Gâna-Michel sauta sur cette perche.
- Qu'est-ce que tu connais aux katas, toi ? Tu en as déjà fait ?
- Un peu mon neveu ! protesta Le Hortec. Mes parents m'avaient inscrit au Club Mickey. Judo de six à douze ans, Karaté de douze à seize, et après, des spécialisation en Sports coréens dont tu n'as certainement jamais entendu parler...
- Pas entendu parler ? Qu'est ce que tu racontes ? Tu es spécialiste de ces trucs ?
- J'ai atteint des grades assez intéressants, tu sais... mais après, c'était soit les études à Mont-de-Marsan auprès du grand maître Européen, ou alors laisser tomber, alors mes vieux ont raccroché le chéquier... A propos de chéquier, tu payes la tienne ?
Gâna-Michel en ouvrit des yeux ronds. Le Hortec s'absorba dans la contemplation de sa bière, l'air modeste et comme vaguement contrarié de n'avoir pas pu poursuivre une vocation internationale.
- Un grand maître de quoi ? De ce sport coréen, là ? C'est quoi, ce bluff ?
- Du bluff ? A ça par exemple ! Tiens, est-ce que tu as déjà entendu parler du Wong-koné-pai ? interrogea Le Hortec sans se démonter davantage.
- Vas-y, éclaire moi, lança Jean-Michel sceptique.
- Ca se pratique avec un nerf de buf spécial, commença Le Hortec. Bien sûr, au départ, cet art martial est dérivé du Krabi-Krabong et du Pentjak-Silat. Mais les paysans du coin n'avaient même pas de quoi se payer le matériel minimum, des kusarigamas, ou même des saïs, ces cochonneries de fourchettes spéciales, alors ils ont créé une branche spéciale, le Wong. Et comme souvent ils n'arrivaient pas à conserver des nerfs de buf sans se faire repérer ou dénoncer, ils se sont rabattus sur une arme abondante et disponible. Tu la vois, cette arme, tu ne penses pas qu'elle est terrible. C'est une arme par destination, comme la boule de pétanque et la chaussette dans le coffre de ta voiture, tu vois ?... tant que tu ne mets pas la boule dans la chaussette longue, personne ne sait que t'as une matraque...
- Je vois, avoua Gâna-Michel bluffé, captivé, marchant à fond.
Il avait deux fois entendu parler du Krabi-Krabong, soit une fois de plus que Le Hortec, mais il n'avait jamais pu approfondir sa science en cet art exotique. Son interlocuteur, lui, n'avait retenu de la chose qu'il s'agissait d'une activité antérieure à l'invention de la bombe à neutrons.
- Cette arme spéciale traditionnelle, précisa Le Hortec, tiens toi bien, c'est la queue de vache. Encore plus vicieux que le nerf de boeuf, vu l'élasticité, le poids, et puis il y a les poils qui arrachent la peau de l'adversaire. Un paysan avec une queue de vache t'emboutissait carrément un samouraï, cheval et cavalier. Un nunchaku, ou un même un tabak-toyok, à côté, c'est rien. Rien du tout, de la blédine. Que dis-je ; de la phosphatine. Pouah, d'ailleurs. Mais les asiatiques sont naturellement jaloux de cette technique, ils ne veulent pas que les occidentaux la connaissent tellement c'est raffiné...
- Comme les meilleurs coup de karaté, abonda Jean-Michel en hochant la tête de manière véhémente.
- C'est d'ailleurs pour ça que les vache coréennes n'ont pas de queues, souligna Le Hortec.
- Pas de queues ? Depuis quand ?
- Depuis leur jeunesse, continua Le Hortec réalisant qu'il risquait de se fourvoyer en allant trop loin. C'est pas des vaches anoures, nesspa, comme les chats de l'île de man, mais on leur fait comme aux moutons : Quand l'animal est encore bébé, crac, on leur coupe la queue. C'est une survivance culturelle du moyen-âge, et ça se fait pas dans toutes les tribus...
- Je savais pour les moutons, à cause des infections, mais les vaches coréennes, ça me la coupe, concéda Gâna-Michel, qui marchait quand même.
Evidemment, il n'avait pas vu récemment de vaches coréennes, qui sont, naturellement, de race hollandaise Holstein, de bonnes laitières importées pour la production intensive du lolo, avec queues entières.
- Bon sang, ça doit secouer, un bon coup de queue de vache dans la tronche, souligna un consommateur anonyme qui voulait prendre part à la conversation... Moi, une fois, un cousin m'a demandé de traire une vache, eh bien j'ai dégusté.
- Tu t'es pris un coup de queue ? lui demanda son voisin pendant que Jean-Michel buvait ostensiblement sa bière pour ne pas sembler prendre part à cet aparté dérangeant.
- Pas tout à fait : on lui a attaché la queue à la jambe avec une ficelle, y'a des précautions d'usage, mais cette grosse vachetée m'a marché sur le pied. Oh, ce que j'ai pu jongler...
- Où est-ce qu'on peut acheter des queues de vaches ? demanda Gâna-Michel en reprenant l'initiative de la conversation.
Ses yeux brillaient, et Le Hortec dut sentir en son fort intérieur que la mystification ne faisait que commencer.
- A mon avis, avec un coup de téléphone à ton boucher, il te ramènera ça de l'abattoir régional... Il peut y avoir des frais ; c'est du bas morceau, mais ça pèse quand même dans la fourgonnette.
Jean-Michel hocha la tête, absolument convaincu. Il demanda à Le Hortec s'il avait ouï-dire comment le Wong-koné-pai se pratiquait.
- Mais on t'a greffé des oreilles en plâtre ou on t'a déposé du fumier entre les portugaises ?
- Pardon ?
- J'ai dit que j'étais Maître en Wong. Et pas un minuscule... Tiens, c'est même là que t'as rangé ton porte-monnaie.
- Patron, remettez la tournée ! Ah ouais ouais. Je saisis. Bien. Je veux dire que je veux bien que je me souviens...
- Si j'avais un peu d'espace, je te ferais bien une démonstration, égrena Le Hortec, l'air blasé et entendu. Toute la subtilité repose sur les moulinets. Il y en a une grande quantité, c'est assez varié, mais ici le plafond est trop bas et, en plus, je n'ai pas de queue de vache. C'est une question d'équilibre, tu comprends ?
Gâna-Michel opina. Il saisissait remarquablement.
- Généralement, les mecs, ils sont tout en couilles, ça leur porte à la tête, tu parles d'un déséquilibre... Et pis ils ont le poignet contraint, ce qui gaspille l'énergie... Pour se purger des automatismes, faut se lever de bonne heure.
- Il faut que tu viennes faire une démonstration au local, insista Gâna-Michel.
- D'accord, concéda Le Hortec, mais d'abord, tu te procures des queues de vaches. je veux pas avoir l'air ridicule en agitant n'importe quoi.
- Je vais en commander une douzaine. Au fait, tu ne pourrais pas t'en charger ? Tu dois t'y connaître... poids, calibre, couleur, je n'y connais rien...
A titre d'acompte, Le Hortec sérieux comme un pape se fit alors remettre un billet de cinq cent, comme dans la blague du Bordel des Soeurs de la Charité.
Le local qu'évoquait Jean-Michel afin d'effectuer la démonstration, c'était son Dojo, l'endroit où, affilié au Club des Sports de Vignolles, il dispensait des cours de Judo à la jeunesse des environs.
Une suite d'efforts avait amené progressivement un local adjacent au Gymnase municipal à se meubler et se garnir d'une sorte de présence sportive. Par exemple, Gâna-Michel n'avait pas trouvé de tatami, ou plutôt n'avait pas assez de sous pour s'en procurer, mais un gymnase de C.E.S. d'Avignon lui avait abandonné des tapis de gymnastiques qui partaient en grumeaux et poussières. Ils vous partaient aussi dans le nez, car les innombrables chaussures de sports des gamins, achetées à l'automne et abandonnées en juin, y avaient percolé une odeur tenace qui tenait entre la portée de jeunes renardeaux pas propres et le tréteau d'écailler qui n'a pas encore vendu à Pâques ses belons de Noël.
Le Gâna de la ceinture noire avait fait transférer ces reliques dans son local, et pour ce faire il avait concédé une gratification exceptionnelle au balayeur municipal, qui lui avoua en retour qu'il n'avait pas autant travaillé depuis 1959, année ou Le Général avait fait un discours à Vignoles, attirant surtout des stands de frites et des papiers gras.
Gâna-Michel se mit aussi à chercher des costumes adaptés. Les prix publiés dans les placards de la presse spécialisée lui semblant trop élevés, il s'ouvrit de sa quête à un loustic qui lui présenta le lendemain son beau-frère, lequel avait des accointances dans le prêt-à-porter. L'homme lui dénicha des pyjamas de l'armée, taille dinosaure, bleus et en coton, tout un stock qui n'avait pas trouvé de parachutistes géants à vêtir la nuit.
Restaient les menus détails, c'est à dire les ceintures de grade et le décorum. Gâna-Michel alla au centre commercial se faire tailler des métrages de ruban de couleur et s'octroya lui-même une ceinture noire. Revêtu de son nouveau costume, un pyjama bleu ciel noué de la fameuse ceinture, il débarqua dans les cafés de Vignoles en pelant de froid et se fit saluer par des hordes de sarcasmes déchaînés.
Un Eurasien d'Avignon, introduit comme artiste calligraphe dans les restaurants vietnamiens, vint ensuite peindre un caractère chinois sur le grand mur gris pâle du local. Gâna-Michel lui avait demandé la traduction et la transcription de la devise « Si vis pacem, para Bellum », très connue et dont la traduction en français a déjà donné l'occasion de nombreuses blagues auxquelles il ne faut rien ajouter, par pur vice (pacem). L'artiste condensa les cinq mots en un seul idéogramme géant et bien compliqué. Il le peignit d'abord en rouge carmin, mais Gâna-Michel trouva que c'était trop clair et lui fit retracer le motif en noir. Cette cochonnerie de mur buvait, ou bien le rouge traversa, ce qui fait que l'idéogramme géant fut en fait de couleur marron.
Deux semaines plus tard, un véritable judoka ceinture noire 6ème Dan, assez japonais (par sa mère, d'origine niçoise), passa par là et ne reconnut rien à lire dans l'idéogramme, ou ne voulut rien en dire. Un autre érudit potentiel, invité de circonstance, garda aussi le silence. Et puis, un soir, alors que se déroulait une réunion, un gars eut l'idée de commander à un traiteur chinois d'Avignon des plats asiatiques à livrer. Le livreur arriva sur sa mobylette, entra avec ses boîtes de carton et resta interdit, cloué devant l'idéogramme.
- Vous savez lire ça ? demanda Gâna-Michel.
- Bien sûr que je sais lire...
- Vous pourriez me dire ce que cela signifie exactement ? s'enquit Le Grand Gâna. Ce n'est pas une formule politique ou religieuse, au moins ?
- Pas du tout... En fait, c'est assez grossier. Ca signifie « Postillonne vers l'arrière de ton âne », mais en encore plus grossier. Je ne sais pas si vous voyez...
Gâna-Michel vit. Il remercia le livreur et dîna asiatique, l'esprit soulagé d'un grand doute : la vérité affranchit, car Aléthéia est la soeur de Diké, la nécessité.
Mais en mettant à part cette révélation des temps de la première ouverture du local, il n'avait jamais fait évoluer sa naïveté. Il n'y a donc rien d'étonnant à savoir qu'il relança Le Hortec au sujet de ses queues de vache. Celui s'en était d'ailleurs occupé, et il lui répondit :
- Quand tu veux. Je te les livre quand tu veux. J'ai trouvé quelqu'un qui peut m'en vendre. J'en aurais dix.
Ce qui mettait la queue de vache à cinquante francs. Une denrée rare.
- Mais je compte sur toi pour nous faire une démonstration de Krabi-Krabong, insista Gâna-Michel.
- Du Wong ! Malheureux qui confond tout ! Le Krabi-Krabong c'est tout à fait autre chose. C'est un Art Martial siamois qui utilise le sabre et le bâton. Les match ne comportent pas de limite de temps et son basés sur l'endurance. Rien à voir avec le Wong !
- Bon, alors c'est entendu, je compte sur toi pour jeudi soir, enchaîna Gâna-Michel, persuadé qu'il tenait là un Grand Maître caché.
Pour la forme, histoire de se faire prier, Le Hortec essaya de temporiser et réussit à remettre l'exhibition à la semaine suivante, demanda encore quelques jours, puis il n'y eut plus moyen de reculer devant une inéluctable démonstration de Wong. Il se rattrapa en prévenant un maximum de monde qu'il y aurait de la rigolade au Dojo du Maître, et ce soir là une assistance nombreuse vint s'entasser au long des murs sales du local.
Le Hortec arriva, chargé d'alcool à tomber par terre, mais il n'y avait que quelques initiés pour le savoir ou le deviner. Il amenait aussi un grand paquet enveloppé de papier journal, adorné de nombreuses ficelles d'emballage. Il déballa ses queues de vache sous le nez émerveillé du Maître. Il y en avait des grandes, des petites, des rousses et des noires, des poilues et des rases, tout un véritable catalogue en relief.
- Laquelle vas-tu choisir ? demanda Le Grand Gâna.
- La moins bouseuse, c'est sûr.
Le Hortec en sélectionna effectivement une blanche, pas trop sale et râpée.
- Ca ne se fait pas, de les laver ? demanda Gâna-Michel.
- Tu peux les huiler, éventuellement, concéda le démonstrateur. A l'huile de palme, c'est mieux ; Si tu trouves pas, prend de l'huile d'olive vierge première pression à froid et d'alimentation 100% végétale. Parce que l'eau vulgaire, ça raidit les vertèbres.
Le Hortec enfila un pyjama bleu ciel par dessus ses vêtements normaux et noua là dessus, lui aussi, un ruban en ceinture noire sur son poitrail.
Puis il gagna le centre du tatami puant qui partait en grands morceaux et s'offrit le luxe d'une petite péroraison.
- Le Wong en lui-même n'est pas spectaculaire. Les mouvements de base et les katas ressemblent beaucoup à ceux des autres Arts martiaux, puisqu'il faut ici aussi privilégier la souplesse, la vitesse, l'équilibre et la maîtrise de soi. Ce qui compte surtout, c'est la précision du coup. Ecoutez bien cette maxime de base, le grand secret de cet Art : "L'élan de l'arme doit être stoppé sur la cible, ni avant, ni après".
Il fit des yeux le tour de l'assistance, larmoyante d'excitation, prête à rigoler mais qui se retenait encore.
- En effet, non spectaculaire en soi, le Wong ne se dévoile réellement que pour l'adversaire, qui se retrouve déconfit et reconfit, sans comprendre pourquoi une simple queue de vache est de fait une arme redoutable, qui surpassa toutes les armes traditionnelles jusqu'à l'invention du Colt Frontier à six coups...
Le Hortec pratiqua une autre pause pour ménager le suspens.
- Le Wong est tellement non spectaculaire que sa plus simple illustration, c'est l'immobilité pure, telle que je la pratique depuis que j'ai commencé à parler. Vous croyez que je vais soudain me livrer à une débauche surprenante et violente de gestes ? Eh bien non, ce serait trahir l'esprit complètement Oriental de ce sport...
Gâna-Michel devenait inquiet. La totale subtilité de cet Art allait-elle déboucher sur une absence de démonstration ? L'absurdité de certaines leçons orientales a déjà accouché de meilleurs koans...
- Mais après tout, nous sommes ici ce soir pour trahir et dévoiler, ajouta Le Hortec. Nous allons concéder à l'appétit de dévoilement occidental et sacrifier au principe de l'exhibition barbare. Mais attention, préparez-vous à voir ce que vous ne verrez probablement plus jamais...
Le Hortec fit encore une pause.
- Je vois que personne n'a amené de canette de bière, ce qui est une grave erreur, ou alors quelqu'un en dissimule une, ce qui est un crime inouï, mais ce n'est pas important, puisque, malgré ma soif subite, je continue...
Le Hortec pratiqua encore une pause pour laisser le temps à une canette salvatrice d'apparaître, mais ce fut peine perdue.
- Vous ne verrez probablement plus jamais ce spectacle, parce que je ne vais vous montrer que des mouvements interdits... La crème du secret. De longs supplices, chinois, bien entendu, étaient prodigués aux adeptes qui osaient les révéler...
Le Hortec fit soudainement le grand écart. On entendit un craquement affreux et son jean apparut à travers le fond béant de la toile de pyjama.
- Illustration probante, commenta t-il ; Ceci était un mouvement interdit.
- Ne bousille pas le matériel, intervint Gâna-Michel. Ce sont des pyjamas surplus de l'armée.
- Ils n'arrêteront plus les obus, je viens de vérifier, lui rétorqua Le Hortec.
Il reprit une position inédite, jambes écartées, pieds en dedans, genoux fléchis, et commença à faire quelques mouvements avec le bras gauche. Il leva le genou droit, reposa le pied droit à terre et fit soudainement un moulinet avec sa queue de vache.
- Dévoilement et trahison, reprit-il. Maintenant, j'ai besoin d'un assistant pour démontrer la maîtrise totale de l'arme.
Gâna-Michel fit un pas en avant, dans son pyjama bleu ciel à ceinture noire.
- Toi ? Demanda Le Hortec ? Pourquoi pas ? Viens te mettre en face de moi. Pas trop près, hein...
Gâna-Michel avança docilement.
- Retenez ce que je vous ai dit, reprit Le Hortec en balançant sa queue de vache. Première phase, dévoilement.
Gâna-Michel ouvrait ses grands yeux de naïf, immobile, attendant, passif. Le Hortec ramena en arrière son bras tenant la queue.
- Et deux, trahison, hurla t'il en assenant un coup de queue de vache en travers de la silhouette dressée devant lui.
La queue fit "Flac" en atteignant Gâna-Michel qui chancela sous le coup. Le bout de la queue l'avait atteint à la tempe et il se tint la tête, chancelant étourdi.
- Alors ? demanda Le Hortec.
- Tu ne m'as pas enseigné la parade, bredouilla Gâna-Michel. Et je ne pensais pas que tu taperais pour de bon...
- Est-ce qu'au moins tu as saisi la portée du choc ?
- Impressionnant, avoua Gâna-Michel. Mais je l'ai vue venir. Je pensais que tu voulais m'éviter, mais si j'avais connu la parade, j'aurais pu parer, à mon avis.
- Oui, mais tu as résisté à l'initiation de base, félicitations, l'avertit Le Hortec, arborant une expression admirative. Tu as gagné le droit de te promener en ville avec une queue de vache passée à la ceinture, et tu as appris ton premier coup. Félicitations renouvelées.
- Ah, c'était une initiation ? bégaya Gâna-Michel heureux en se tenant le nez, rouge, puis l'oreille, écarlate.
- Merci à l'assistant, on l'applaudit bien fort, encouragea Le Hortec. Quelqu'un a t-il un coup à boire ? Ca m'aiderait pour la suite...
Une bouteille de gin fit tout de même son apparition, produite par un dénommé Simoni, et pour cause, puisque Le Hortec l'avait chargé d'amener du carburant pour la fin de la démonstration.
...Finalement abreuvé bien au delà de la dose prescrite, Le Hortec se lança donc dans une sorte d'espèce de danse frénétique, agitant sa queue de vache dans tous les sens, et en produisant d'épouvantable moulinets. De temps en temps, il produisait des ruptures de rythme pour reprendre son souffle, pousser un meuglement oriental, et il enchaînait alors sur deux ou trois mouvements lents et étranges.
Il se donnait vraiment de la peine pour continuer la mystification qui, à de l'avis général, maintenant que Gâna-Michel avait ses queues de vache, ne valait plus la peine d'être poursuivie.
Quelque part, cette gesticulation était profondément ridicule et Le Hortec avait eu raison de boire un coup pour se donner du courage. Cependant les spectateurs riaient comme des bossus, à gorge déployée, n'ayant rien vu de plus crétin et débile depuis bien longtemps. Le Hortec s'y tailla ce soir là une réputation de grand acteur, au point que, quelques mois plus tard, une troupe de théâtre amateur voulut l'enrôler pour aller présenter un spectacle au Printemps de Bourges.
Au bout de cinq minutes, Le Hortec avait cependant cessé son cirque. On l'applaudit, on le bissa, mais il ne voulut pas faire de rappel. Il se dirigea vers Gâna-Michel et lui offrit cérémonieusement sa queue de vache blanche. Le Grand Gâna fit mine de refuser et Le Hortec la lui passa lui-même à la ceinture.
- Ce qu'il faut, c'est rester sérieux et ne pas perdre l'esprit d'équipe, déclara Gâna-Michel remonté sur son nuage. Cette école d'Arts Martiaux a pris un bon départ. Il s'agit d'en faire un lieu de référence pour toute la jeunesse des environs...
C'est pendant la suite de cette déclaration que le public sortit du Gymnase. Le Hortec avait abandonné le restant des queues de vaches, avant de suivre le mouvement, défilé entre deux paquets de spectateurs. Gâna-Michel essaya de caser ce stock d'armes Wong dans le coffre de sa voiture, mais il était déjà plein d'un bric à brac féroce, aussi finit-il par déposer une demi douzaine de queues de vache dans la lunette arrière et il balança les autres sur le toit de la baraque adossée au dos du Gymnase, où elles doivent encore résider, si les corbeaux et les pies en ont laissé quelque chose.
Enfin, avec le reste des 500 francs à peine entamés par la fourniture des abats sus-mentionnés, Le Hortec paya le Champagne à Jean-Michel au Bar du Crystal, histoire de ne pas rester sur une fausse note.