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Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire, n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord, car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).
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EN DIRECT DE CHEZ LES FOUS FURIEUX
extrait de BULLE TEINTE, déposé à la SGDL sous le N°1996.06.0225.
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission
-une seule copie sur votre disque dur- .

Le professeur Lanoie-Lanoisy entra dans son bureau, jeta un regard circulaire sur le faux confort anglais qui meublait l'endroit et considéra plus précisément la bibliothèque vitrée en acajou verni, close sur les nombreux numéros des Annales Internationales de Psychiatrie Contemporaine (nouvelle série, jaquette bleue, édition française). Puis son regard redevint vague, il poussa un soupir, contourna son bureau en acajou verni, réajusta un peu le store à lamelles de bois pour mieux tamiser la lumière de l'après-midi. Après un autre soupir caverneux, il attira à lui le haut fauteuil à roulettes en acajou verni et coussins de cuir vert capitonné. Il se laissa lourdement choir dans celui-ci, sortit de sa poche poitrine la cassette audio confiée par la stagiaire, tendit le bras et fourra celle-ci dans la fente idoine du magnétophone préposé à cet usage.
La stagiaire poussa un petit cri aigu. Le professeur Lanoie-Lanoisy l'extirpa du magnétophone, et y introduisit en lieu et place la cassette de l'enregistrement. Il loua les manes de Boris Vian, puis il poussa un bouton et un autre soupir, résista à l'envie de mâcher un zeugma à la fraise -il en avait toute une bonbonnière, en lieu et place de la traditionnelle boîte à cigares en acajou verni, refoulée dans le bas de la bibliothèque- et il se carra franchement dans son siège pour écouter l'enregistrement de la séance néocurative du jour.
Juste avant que la diffusion ne débute, il eut encore le temps d'embrasser du regard tous ces meubles atroces abandonnés par le décorum du professeur Boulle-Thambourg. Ce pauvre Boulle était devenu dingue, franchement psychotique, mais ne pouvait-on pas considérer que son goût compulsionnel pour l'acajou verni puisse relever de la névrose préparatoire ? Le professeur Lanoie-Lanoisy ferma les yeux et s'imagina en lieu et place autre, sur une plage déserte de sable blanc et fin, ombragée par quelques palmiers, avec la mer à deux pas, étendu sur un transat de teck brut ; un bois rêche, capable de boire la goutte de fraîcheur qui tomberait du verre contenant le Daïquiri qu'il allait reposer sur le buffet de chêne ciré...
- Alors dis moi, Hamster blanc, pourquoi aurais-tu été plus méchant que l'infirmière jouée par Louise Fletcher ? demandait la voix du docteur Segonzac.
- Je ne suis pas d'accord avec l'action du Docteur Jack Nicholson, énonçait la voix d'Olivier, diffusée par le haut parleur branché sur le magnétophone du bureau, parce que les psychotiques sont des être très-très sensibles, et il n'agit pas avec la sensibilité nécessaire et requise, on peut l'observer.
- Jack Nicholson n'est pas un docteur, Hamster blanc. C'est un patient, comme les autres.
- Oui, mais c'est un docteur... et un malade, aussi, je vous le concède.
- Il agit comme un médecin, Hamster blanc, mais c'est là toute la subtilité du film : Jack n'est pas médecin.
- Moi, je ne trouve pas qu'il agisse subtilement. Il dérange tout le monde, continuait la voix d'Olivier.
- Qui est d'accord avec Hamster blanc ? Poursuivait la voix calme de Segonzac. Qui considère que l'infirmière Louise Fletcher n'adopte pas la bonne manière avec le docteur... avec Jack ?
Il y eût quelques bruits de pieds de chaises raclés sur le sol. Segonzac avait dû chercher à croiser du regard les yeux des patients habillés de blouses gris clair, et ceux-ci, de peur qu'on ne regarde leurs pensées, droit dans leurs cortex, par les trous béants de leurs yeux pourtant baissés, avaient eu un mouvement de recul, bougeant leur chaise en arrière.
- Moi, je trouve que Louise Fletcher devrait lui broyer les testicules après la séance de l'électrochoc, reprit une voix masculine.
- Lui broyer les génitoires ? Tu ne crois pas que c'est une solution un peu violente, Vincent ?
- Je ne m'appelle pas Vincent, je m'appelle Lapin bleu. Il faut vous souvenir du protocole, docteur Segonzac.
Sur l'enregistrement, on pouvait percevoir le bruit de la folle respiration de Lapin bleu. Segonzac avait-il fait exprès de l'interpeler par son vrai nom ? Le professeur Lanoie-Lanoisy regretta une fois de plus que ces enregistrements n'aient pas lieu en vidéo. Mais les familles des patients s'opposaient à ce que ceux-ci soient filmés.
- Tu ne trouves pas que voilà une solution un peu violente, Lapin bleu ?
- Pas du tout ! C'est un porc ! Un épitalaphe ! Il est manifeste qu'il l'a trompée ! Louise est une victime de ses odieuses machinations !
- Qu'est-ce qu'un épitalaphe ?
- Je me suis trompé avec ma propre langue. Je voulais dire Epistate.
- Et qu'est ce que c'est ?
- Un préposé.
- Très bien... Hum... Et il l'a trompée, Lapin Bleu ? Peux-tu m'expliquer cela ?
- C'est évident ! Ca s'est passé derrière la porte de la cuisine ! L'actrice a eu un rapport sexuel avec son frère de lait ! C'est donc pour cela que Jack Nicholson est malade !
- Jack Nicholson n'est pas malade, précisa soigneusement la voix de Segonzac.
- Mon oeil, on lui fait des électro-chocs, intervint la voix d'Olivier-Hamster blanc.
- Ne parlez pas tous en même temps, reprit la voix calme de Segonzac. Oui ? Denise ? Vous voulez poser une question, Marmotte rose ?
- C'est vrai que Louise Fletcher a eu un oscar pour son interprétation dans le rôle ? intervint une nouvelle voix, féminine celle-là.
Le professeur Lanoie-Lanoisy se frotta le nez à la racine, remonta d'un centimètre vers la racine nerveuse, juste entre les deux sourcils, et son attention flotta. Om est Sat Chit Ananda, Om est l'Infini, l'Eternel. Puis il prononça :
"Nirvikalp-asamâdhi", ce qui signifie "Suprême extase", et il se gratta sous le coude gauche. Il avait trop chaud et se sentait collant des aisselles.
- Comment cela, un lien de cause à effet, ronchonnait la voix d'Olivier. Vous avez du culot de faire l'homme rationnel ! Les liens de cause à effet, ça n'existe pas !
- Comme disait Lao Tseu : "Je suis monté sur la colline pour admirer la vallée et ses paralogismes. Quand j'ai eu fini, la colline s'est levée et elle est descendue avec moi" psalmodia la voix de Vincent-Lapin bleu.
- Lao Tseu n'a jamais proféré de telles insanités ! C'est immonde ! protesta Olivier-Hamster blanc.
- Ecoutez, Olivier, essayez de sortir du rôle que vous vous plaisez à adopter depuis trois séances ! Nous ne montons aucun scénario contre vous. Nous avons démonté tous les anciens scénarios. Les pièces sont intactes. Vous n'avez aucune raison de vous emballer... Si vous voulez, nous parlons d'autre chose...
- Parce qu'il n'existe pas de causalité, comme vous dites, dans la nature, pontifia encore Olivier. Il n'existe que des lois statiques et des lois dynamiques, qui régissent les lois des probabilités. Vous pouvez relire Max Planck, et son "Introduction à la physique", pour voir comment il vous redresse votre Aristotélisme de bazar ! Aristote, conneries !
- Pas d'accord ! Dans la causalité, ce qui importe, insista Segonzac, c'est que les modèles logiques restent valables. La manière dont ça se passe expérimentalement importe en fait très peu pour la manière dont nous utilisons psychologiquement les concepts... N'est-ce pas ?...
Lanoie-Lanoisy se passa la main sur le front et résista à l'envie d'allumer une cigarette, puis il décida de faire des exercices isotoniques, assis dans le fauteuil, en contractant fermement ses muscles abdominaux, ce qui aurait pour effet de continuer à re-muscler cette ceinture musculaire qui avait progressivement lâché sous l'influence pernicieuse des bières d'importation et des bordeaux bons crus. Au bout de la troisième contraction, il abandonna, fatigué et distrait par les cris provenant de la bande magnétique...
- Ah ah ! Maîtriser le langage c'est maîtriser le monde ! Et maîtriser la langue, c'est avoir le pays ! Pauvre fou ! criait la voix de Vincent. Protagoras ou Piaget ? Vas-y, fais ton choix, crache ton venin, espèce d'épimorphe !
- Ne continuez pas, Lapin bleu. Ceci n'est qu'une séance d'expression. Arrêtez-vous et calmez-vous, ne vous excitez pas. Vous savez que c'est mauvais pour vous... conseillait Segonzac.
- Alors d'après vous, la question du libre arbitre n'a aucune importance, pourvu que nous ayons l'illusion constante d'avoir ce libre arbitre ? continua une autre voix que le professeur Lanoie-Lanoisy n'arrivait pas à identifier.
- Si elle n'est pas de moi, cette opinion a déjà dû être exposée par quelque bon philosophe, continua Segonzac. Voyons, Lapin bleu, ne jouez pas au fou furieux, ou vous allez gagner. Prenez un mode plus renfermé. Pensez à la thermodynamique, pour essayer de rire. Renfermez la violence dans l'angoisse, comme vous disiez avec Peter... Vous vous souvenez de Peter ?
- Je broie qui je veux ! haleta la voix de Vincent.
- C'est vrai, il a broyé Peter le vrai lapin, ajouta la voix de Denise.
- Il a broyé un substitut de Peter, corrigea calmement Segonzac à l'intention de ses patients. De là ou je suis assis, je peux voir Peter, assis dans ses principes, qui remue tranquillement ses oreilles en dégustant une feuille de salade.
- Quel humour ! Moi je constate "assis sur ses fèces", c'est autrement subtil, intervint Olivier.
- Je suis un fou furieux si je veux ! insista la voix nerveuse de Vincent.
- Mais je suis content, Marmotte rose, que Lapin bleu n'ait broyé que cette assiette de spaghettis, continua Segonzac, manifestement à l'intention de Denise. C'était assez sale, mais beaucoup moins violent.
- Ce n'était pas des spaghettis, docteur, c'était des petits suisses, corrigea la voix de Denise.
- Et je m'inscrit totalement en faux contre cette déclaration, recommença la voix d'Olivier : Le lapin Peter ne peut remuer ses oreilles, car il est dépourvu de muscles agitateurs des oreilles, pas plus qu'il n'a d'ailleurs de muscles natatoires...
- En fait, je n'aime pas tellement les petits suisses, j'aimerais avoir des profiteroles, comme la fois de l'inspection des Messieurs de l'Aide Régionale Economique et Sociale, continua la voix sereine de Denise.
- Mais je conviens que c'était sale. La prochaine fois que je broierai Peter, ce sera sans sauce Bolognaise, ajouta Vincent.
- C'était une sauce Carbonara... au sucre, rectifia la voix de Denise, mais il n'y a qu'à voir par cette fenêtre, jusque dans le parking, avec quel genre de véhicules roule par ici le corps médical pour comprendre pourquoi nous n'avons pas davantage de profiteroles, comme disait ma soeur à sa dernière visite. Nous ne sommes pas fous au point de ne pas nous en apercevoir.
- Comme disait Lao Tseu : "Si l'on disait à la fourmi qui est sur la croupe du cheval qu'elle vient de parcourir vingt lieues, elle crierait au scandale" ajouta la voix de Vincent.
- Lao Tseu n'a jamais dit ça ! protesta Olivier.
- Pourquoi ? Tu le connais par coeur ?
- Parce que tu es un spécialiste des fausses citations, comme lorsque tu nous cites des tirades scatologiques enfantines que tu attribues à un Poète célèbre...
- Marmotte rose, je m'inscris en faux contre vos déclarations. Mon véhicule n'est pas aussi rutilant que vous semblez l'insinuer...
- Par contre, Peter a des muscles pour bouger le nez. Ca, c'est fort. Ca, c'est de l'évolution ! Les lapins qui ne bougeaient pas le nez ont été éradiqués par la sélection naturelle ! énonça Vincent sur un ton plus calme. La preuve : il n'en existe plus.
- Votre véhicule n'est pas rutilant parce qu'il est bleu, docteur, je le sais bien, puisque rutilant signifie "rouge", mais vous jouez sur les mots et vous allez encore me dire que le communisme est mort en 1989, mais vous êtes aussi pourri que Lanoie-Lanoisy.
- La girafe ne bouge pas le nez, et elle n'a pas été éradiquée, souligna Olivier.
- Pas été éradiquée ? Qu'est ce que tu en sais ? Tu as déjà été demander son avis à une girafe ? Même une vache est capable de remuer le nez. Regarde comme je remue bien le nez !
- Moi, ce que je remue bien, ce sont les oreilles, ajouta Olivier. Considère ça, c'est d'un grand effet comique : il suffit de plisser la peau du crâne en haut de la tête sans bouger les autres muscles.
- Je ne vois pas ce que le Professeur Lanoie-Lanoisy vient faire dans cette affaire ? essayait de glisser Segonzac...
- Ce n'est pas mal pour un début, mais il faut que tu continues à te muscler pour remuer les oreilles. Après, tu laisseras certains muscles au repos pour ne bouger que les oreilles ; il est inutile que tu remues aussi les sourcils, les yeux et la mâchoire...
- Je le sais parce que Lanoie-Lanoisy m'a fait un attentat à la pudeur...
- Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire, Denise rose ?
- Lors du dernier entretien d'évaluation, il m'a prise pour le bras pour me retenir, soi-disant parce que j'allais me cogner dans la vitrine. Ce n'était qu'un prétexte pour me palper le sein, là, sur le côté.
- Pouvez vous encore davantage m'expliquer discursivement cet incident, avec des détails en plus, Denise, Marmotte rose ?
- Oui, mais les oreilles, ça n'a aucune importance, parce que l'évolution qui arrivait à faire bouger les oreilles n'a donné que le cheval, qui n'est bon qu'à courir le tiercé, tandis que les animaux qui bougeaient le nez ont quand même donné l'éléphant, qui est important en soi, je n'ai pas besoin de le préciser ...
- Alors là, je ne suis pas d'accord sur la grosseur comme critère, parce que la baleine, le plus gros mammifère de la création, a tout de même un petit membre, souligna Vincent.
- C'est d'ailleurs le seul membre qui lui reste, souligna Denise.
- Avec la queue ! précisa Vincent.
- Lanoie-Lanoisy a une manière porcine de vous regarder, avec les deux yeux braqués en même temps, sur vous, expliqua Marmotte rose. Pour parler, il ouvre la bouche, et il arrive même que l'on voie ses dents. Et ses doigts ! Il bouge ses doigts, au bout de ses mains, qu'il pose sur le bureau, comme si de rien n'était...
Le professeur Lanoie-Lanoisy se pencha, appuya sur la touche "Pause" du haut-parleur et poussa un grand soupir supplémentaire. Segonzac avait heureusement désamorcé l'incident en révélant le caractère délirant des imputations de Denise la marmotte. Il se leva et ouvrit la porte secrète du petit cabinet de toilette, dissimulé dans la boiserie acajou. Il ouvrit aussi la porte du petit frigo encastré sous le lavabo, et considéra sérieusement toutes les bouteilles de bière exotiques. Puis il se ravisa et se versa un whisky. En lâchant un glaçon -très récemment fabriqué à l'eau gazeuse, il y tenait- dans son verre, il considéra son image dans le petit miroir, au dessus du lavabo. Avec application, le professeur Lanoie-Lanoisy essaya de remuer les oreilles sans qu'aucun autre muscle ne bouge.
... Pas si facile. Lanoie-Lanoisy referma la porte du cabinet de toilette et revint s'installer dans son fauteuil aux coussins verts. Il posa son verre au centre de son sous-main de cuir bordeaux ( Boulle-Thambourg avait eu un goût plus qu'exécrable), et il hésita une demi-seconde avant de libérer à nouveau la touche "Pause".
- Comment ça, "Saint John Perse n'était pas un grand poète", hoquetait la voix d'Olivier.
- Je cite qui je veux, mais je ne citerai jamais Saint John Perse, assurait Vincent.
Segonzac expliquait à Marmotte rose qu'il était hors de question que l'infirmière fasse passer un possible décès de Jack Nicholson sur un improbable "suicide".
Koala gris, qui était resté muet jusque là, intervint alors pour émettre d'une voix caverneuse que c'était probablement parce que l'établissement psychiatrique avait peut-être dû atteindre son quota de suicides pour cette année là.
- Et puis, lorsque nous sommes suicidés, plus personne ne paye pour ne pas nous voir ici, abonda Denise.
- Le psychotique, qui est traditionnellement réputé "avoir perdu la raison" souffre en fait parfois d'un raffinement des fonctions rationnelles, commentait Segonzac tout bas dans le micro. Bien entendu, il ne s'agit jamais de perte de raison, mais de perte d'équilibre, de perte de santé, ou même, pour les patients volontaires, ceux qui viennent chez nous à leur propre demande, parce qu'ils souffrent trop, de perte...
- ...De perte de prudence, souffla la voix Denise directement dans le micro, arrivant comme si elle s'était placée à dix centimètres au dessus de l'épaule de Segonzac.
- Marmotte rose, je ne veux pas vous toucher, mais veuillez avoir l'obligeance de vous reculer, articula même Segonzac.
Le professeur Lanoie-Lanoisy but une gorgée de whisky et tenta de reposer le verre sur le buffet de chêne ciré, mais comme celui-ci se dérobait, il posa le verre au centre de son sous-main de cuir bordeaux. Il n'aimait pas cette gymnastique au dessus de la surface de son bureau : une fois, alors qu'il recevait une famille, il avait confondu son pot à crayon avec un verre, celui recouvert périphériquement d'une fine couche de cuir bordeaux... en lieu et place.
Somme toute, Segonzac s'en était bien tiré, cette fois-ci encore. Le professeur Lanoie-Lanoisy appuya sur la touche "Stop" du magnétophone, puis il se carra dans son fauteuil pour réfléchir.
Premièrement, devait-on permettre à Vincent de broyer le Lapin bleu ? Ce serait une bonne thérapie : il serait ainsi démontré que Vincent était potentiellement dangereux. D'ailleurs, Segonzac ne cessait d'insister sur cette latence. Ensuite, cette solution se compliquait, du fait insistant que Vincent et le Lapin bleu n'étaient qu'une seule et même personne...
Le professeur Lanoie-Lanoisy se leva et fit quelques pas dans son bureau. On pouvait remédier à cet état de fait : une bonne coupure schizoïde entre Vincent et le Lapin bleu en feraient deux personnalités séparées... peut-être même deux personnes debout ? On pourrait donc ensuite accoupler le Peter avec cette saleté de Lapin bleu... qui n'était même pas comestible...
Comestible... Ah-ah, quelle bonne blague ! Bien entendu, Vincent ne serait jamais comestible... Lanoie-Lanoisy but une autre gorgée. Il y avait encore le sujet de thèse de Gérard. Il lui avait promis de lui trouver un sujet bien costaud, une idée imparable...
Deuxièmement, donc, un sujet de thèse, dans la grande tradition scolastique. Quelque chose d'admirable, excitant même la contradiction. Dire tout et son contraire ; voilà qui était Bouddhique en diable, car faire surgir la vérité du paralogisme, quelle admirable mécanique... Quelle démarche souveraine. Quelle idée pouvait-il donc bien avoir ?
Le professeur Lanoie-Lanoisy se pencha en avant, récupéra son bloc et un stylo, et il moula de sa superbe écriture :
"Projet de thèse pour Gérard :
De l'activité des Grands Poètes -Lautréamont et St John Perse, par ex.- comme continuation du délire scatologique infantile."