U5323
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le mois de novembre 98.
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CHAPITRE DOUZE.
En panne de carburant sur la route de Vergean,
Une nymphe secourable, fermière de feuilleton,
Abrégea leur retard. Les artichauts manquants,
Un bain de minuit fut la seule faute de ton.
Le chauffeur n'était pas frais du tout. Il n'avait pas encore
fini de cuver son alcool et avait de la peine à rester les yeux ouvert.
Vidouze, blême de rage, se tenait à côté de lui
et le talochait sur l'épaule dès que l'autre piquait du nez.
Le Hortec et Biscoudé ronflaient dans le fond du car, nez pincés
et tête en arrière, une sueur grasse et fine perlant sur leurs
visages aux yeux clos.
Le car sortit de Coulommines et avança d'à peu près
vingt kilomètres en rase campagne.
Soudain, une série de toussotements parvint du compartiment moteur.
Surpris et sous la moue consternée de Vidouze, le chauffeur pompa
sur l'accélérateur et le car sembla conserver sa vitesse,
mais au bout de cinq cent mètres, les toussotements reprirent. Le
moteur s'arrêta et le car poursuivit droit en roue libre sur une petite
distance pour s'arrêter sur le bord de la route.
- Qu'est ce qui se passe ? gronda Vidouze, inquiet.
- Deux minutes... Je vais aller...
Descendu du car, la première chose que fit le chauffeur, au lieu
d'ouvrir le capot, fut d'ouvrir sa braguette. Puis, son affaire terminée,
il resta là à respirer à fond, debout sur le bord de
la Départementale. Vidouze le regarda, lui, puis la jauge de carburant
à zéro, et considéra alternativement ces deux cibles,
jusqu'à ce que la lumière ait pleinement pénétré
dans son cerveau professionnel.
- Panne sèche ! articula-t-il doucement. Et on appelle ça
un chauffeur !
Vidouze tapota la jauge de l'index, pour bien tester la liberté
de l'aiguille sur le cadran. Aucun doute n'était permis, il ne restait
plus une goutte dans le réservoir.
Le car avait stoppé en rase campagne, sur une jolie route bordée
de chaque côté par un rang de platanes. Aucune station-service
n'était en vue.
- Nous pouvons nous dépanner avec du gas-oil pour tracteur, c'est
compatible hormis la couleur, fit observer Calbat. Le tout, c'est de trouver
une ferme. J'y vais tout de suite, on ne va pas coucher ici.
Il y avait des bâtiments, quelque part dans l'horizon de la plaine
déserte. Calbat partit à pied le long de la route, décidé
à trouver le chemin de traverse qui conduirait à ceux-ci.
- Mais comment avez-vous pu oublier de faire le plein ? reprochait Vidouze
au chauffeur.
Celui-ci faisait la sourde oreille, couché par terre. Il avait
décidé de dormir dans l'herbe du bas côté, tout
habillé, comme il était vêtu, humidité ou pas.
Vidouze le considéra encore un peu, fixement, comme la dernière
des choses monstrueuses qu'il ait eu à contempler depuis longtemps,
puis se rendit à l'évidence : un peu de repos ne pouvait que
faire du bien à cet homme.
Vidouze remonta dans le car et s'assit. Tous faisaient confiance à
Calbat pour trouver du carburant, et aucune autre estafette ne fut dépêchée
en quête de solution.
L'attente dura une heure et demi. Vidouze regarda passer quelques rares
voitures et eut l'idée de faire du stop, chose qu'il essaya d'ailleurs,
attaché-case au bout du bras. Personne ne le prit. Pour achever cette
tentative, il demanda aux occupants du car s'ils croyaient que l'on fut
bien à la fin du vingtième siècle, vexé, mais
n'ayant sans doute pas pratiqué le stop depuis des années,
surtout dans la Brie.
Soudain, un point se profila au bout de la ligne droite, entre les platanes,
et le point se mit à grossir pour devenir une fourgonnette utilitaire.
Le véhicule se rangea derrière le car et Calbat en émergea,
accompagné par une fermière de style film californien, une
femme magnifique. Le chauffeur eut tôt fait d'ouvrir la trappe à
carburant, et Calbat y déversa deux litres de gas-oil, contenus dans
un ancien bidon d'huile, faute d'autre récipient disponible, ainsi
qu'il l'expliqua.
- Ca vous permettra d'aller jusqu'à Saint-Cuvet, pronostiqua la fermière.
Il y a une pompe à la sortie du bourg. Ne ratez pas l'embranchement,
c'est à trois kilomètres, à gauche. J'ai déjà
tout expliqué à votre camarade.
Calbat souriait, content de sa promenade. Le jolie fermière lui
avait aussi offert une bière.
- Si, si, madame, j'insiste, insistait Vidouze, armé de son carnet
de chèques.
Marilyn Monroe le laissa insister et vendit là les deux litres
de carburant les plus cher de l'Histoire de la Brie. Elle compta le déplacement,
la location de la fourgonnette, plus les honoraires de son comptable, un
forfait horaire de déplacement, les premiers secours apportés
à Calbat sous forme de canette fraîche, sans oublier une TVA
sur l'ensemble, et des faux frais, qu'il ne faut jamais négliger.
Vidouze aurait donc mieux fait de ne pas insister, mais il planait au
dessus des nuages, content de repartir. Il aurait signé n'importe
quoi. La fermière lui scribouilla une facture au dos d'un prospectus
de vente exceptionnelle de tapis d'orient terminés à la main,
et tout le monde fut content et soulagé.
En redémarrant vers Saint-Cuvet, le chauffeur faillit embourber
le car dans le bas-côté, mais personne n'eut à sortir
pour pousser, car l'affolement de Vidouze fut calmé par une lente
progression en marche arrière, qui extirpa le véhicule hors
de ce mauvais pas.
- Je n'aurais jamais cru que deux litres suffiraient, confia Calbat au chauffeur
tandis que nous faisions le plein à la station-service. Je voulais
absolument prendre plus de jus, mais elle m'a dit que deux litres suffisaient
pour démarrer le tracteur de son mari, et elle n'a pas voulu en démordre.
- Ca aurait pu ne pas suffire, mais ce modèle de car tient une réserve
dans un réservoir auxiliaire ; je suis passé sur la réserve
au moment de repartir, lui expliqua benoîtement le chauffeur.
Encore une chance que Vidouze n'ait pas entendu cette remarque.
- Alors, nous n'étions pas en panne sèche ? demanda doucement
Calbat.
- Jamais de la vie ! Qui a prétendu ça ? si vous ne vous étiez
pas bêtement barré à pied pour courir le guilledou comme
un dératé, on aurait pu repartir, pour sûr...
Calbat s'en fichait, bien qu'il n'adore pas marcher à pied, même
en plat, mais il sentit que le chauffeur se payait sa figure et le rangea
illico dans la rubrique "espèce de cas " où seul
Le Hortec trouvait quelque intérêt à dénicher
une recrue douée d'inconscience et de j'enfoutisme souverain.
Vidouze se désolait d'avoir à arriver trop tard pour la
visite des magnifiques Serres d'Artichauts de Vergean. Un mécène,
une sorte de Carnégie de la Tulipe, y a bâti à la fin
du dix-neuvième siècle un gigantesque ensemble de serres chauffées
au charbon. Après la guerre de 14-18, on y répara toutes les
vitres, car le front était venu frôler les serres avant la
bataille de la Marne, et on reconvertit les serres dans la culture de la
salade, puis de l'endive, puis de l'artichaut. Il paraît que le spectacle
des artichauts en fleurs, mer violette, est admirable, mais ils n'étaient
pas à la saison de la floraison.
Lorsqu'il fut mis au courant de ce qu'il allait manquer, Le Hortec ricana.
- Oh que c'est creux ! Des serres ! Oh merde pitié ! Mais pourquoi
ils ne nous montrent pas des silos à patates, ou un magasin d'articles
pour déficients de la gonade ? Un musée du Sustensoir, ça
ça aurait de la gueule, avec des couilles empaillées !
La halte de midi fut elle aussi décalée. Lorsqu'ils nous
virent arriver à quatorze heures, les cuisiniers de la "halte
briarde" venaient d'éteindre leurs fourneaux. Il fut servi une
collation froide, à base de terrines, de salades et de sandwiches
au Brie de Meaux, au Brie de Melun et au Brie de Coulommiers. Cette improvisation
fut néanmoins à la hauteur, ou peut-être le groupe avait-il
seulement un peu faim après le suspens.
Le rendez-vous avec les artichauts s'étant envolé, ils
devaient néanmoins coucher à Vergean.
A propos de Vergean, le Guide Alternatif Labournard dit à peu
près ceci :
"Vergean fut fondé par les Pourotaves, tribu vassale des
Parisy. César en parle dans ses Commentaires et ajoute : "C'est
là qu'on y trouve ces petites olives des bords de Seine qui, faisant
la joie du tribun Paulus Tractus, déchaînèrent son appétit
au point de lui faire presque perdre la vie" (Traduction Vallade et
Rachis, Genève, 1948). La tradition des petites olives s'y est perdue,
mais les illustres visites guerrières ne cessèrent pas pour
Vergean. Presque rasée par Attila, elle fut relevée sous le
règne de Segonzac XXII, fainéant mérovingien, par la
construction d'une première abbaye de style néo-byzantin,
appareillée en en énormes blocs de proustite rouge, pierre
qui ne résiste malheureusement pas aux outrages du temps."
Qu'il nous soit permis d'ouvrir un aparté dans la citation du
Guide Alternatif Labournard pour ajouter à ce qui précède
: "Et pour cause, la proustite étant extrêmement fragile
et contenant un peu d'argent métal." Mais poursuivons l'étude
de ces pages riches de renseignements, malgré l'affligeante pauvreté
rédactionnelle qui, relativement à Vergean, et comparé
à Prussy, Blattigny et Coulommines, dépare ce Guide toujours
de bon conseil.
"Au douzième siècle, la ville de Vergean atteignit
le statut de ville franche, fut assiégée par Etienne III de
Juvisy et construisit la magnifique abbatiale St Olaf. Dévastée
par les Anglois pendant la guerre de cent ans, Vergean ne retrouva la prospérité
qu'au seizième siècle. Connue pour être une place forte
de la ligue, Henri de Navarre y passa pourtant une nuit quelque temps avant
la bataille d'Ivry. Louis XIV vint aussi y dormir, un soir qu'une indigestion
le forçait à prolonger au loin une partie de chasse pourtant
bien commencée. Le pot de chambre qui avait été conservé
de cette occasion disparut à l'époque de la Révolution.
Napoléon faillit aussi y passer une nuit en 1814. Alors qu'il
était déjà couché à l'auberge de la Grande
Truite Couronnée, la nouvelle que les Russes étaient signalés
à Malakoff le fit se relever et monter dans sa berline tout débotté.
Charles X vint chasser la sarcelle à Vergean. A cette occasion, les
commerçants de la ville lui offrirent un appeau en argent pour pouvoir
imiter le cri de cette charmante sorte de petit canard étriqué.
Plus récemment, René Cotty faillit y décéder,
au cours d'un empoisonnement aigu, pour y avoir trop mangé d'andouillettes
mal lavées. Le Général de Gaulle y a prononcé
un discours en 1966."
&laqno; Vergean n'a pas encore d'aéroport international, mais
cela ne saurait tarder, puisque le projet en est inscrit au vingt-deuxième
débat inter-club du "Tir au pigeon", grâce aux efforts
de Léon Decarcassandre, maire et président de la ligue nationale
des importateurs d'anchois en pots."
Cette dernière indication provient d'une notule supplémentaire,
incise dans le contenu rédactionnel du Guide proprement dit, et n'a
pas été collectée ailleurs. D'autre part, tout le monde
sait où se situe Malakoff, à côté de Châtillon
et assez près de Bagneux. A mois qu'il s'agisse du Malakoff de la
Crimée. Le Guide n'est pas assez clair sur ce point.
La mention de l'aéroport international doit être une vaste
blague de la part de Monsieur Decarcassandre, à moins qu'il ne s'agisse
de l'extension probable de Roissy, auquel cas personne ne croira qu'il y
ait lieu de se féliciter.
Enfin, il faut expliquer que l'hôtel de la Grande Truite Couronnée
n'est mentionnée nulle part, n'existant apparemment plus. Mais a-t-elle
vraiment même seulement existé ? Après quelques recherches
infructueuses à Vergean, le doute en est permis...
Au Paritel de Vergean, le groupe contempla, en attendant le dîner,
un dépliant qui expliquait Tout sur les serres magnifiques qu'ils
avaient ratées. En gros, ces bâtiments étaient la copie
du Cristal Palace de Londres et avaient influencé les constructeurs
de la Galerie des machines, une espèce de hangar à dirigeables
qui fut rasé après l'exposition Universelle de Paris en 1900.
Le dépliant assurait même :
"Malgré leur incroyable et imposante splendeur, malgré
leur proximité relative de la capitale, les serres de Vergean sont
un des monuments les plus méconnus de l'Ile de France. Le syndicat
d'initiative de Vergean s'emploie à faire connaître internationalement
ce Joyau du Patrimoine National qui sera bientôt pris en tutelle par
l'Unesco pour la réfection de l'aile sud, dite familièrement
"Le taudis aux boutures". "
- Je ne savais pas que "Le grand acteur comique Français Dourvel
a joué une scène de son film "Babette et la Normandie"
dans les serres de Vergean", cita Biscoudé, dépliant
entre les mains.
Il était aussi indiqué que Balbatar Pali et El Corbudes,
le peintre et le torero, avaient visité les serres de Vergean et
les avaient admirées.
Tout cela leur faisait une belle troisième jambe, d'ailleurs
et bien sûr, comme le fit observer Le Hortec.
Les membres du groupe traînèrent au bar de l'hôtel,
regardèrent un peu la télé dans leur chambre et redescendirent
pour le dîner. Le Hortec manquait à l'appel. Annuaire ouvert
et renseignements pris, il apparut qu'il existait à Vergean un restaurant
dénommé "Le Chouchen Blond". Tous devinaient où
pouvait être Le Hortec et il fut décidé d'attendre le
lendemain matin pour s'inquiéter.
Ce soir là, Vidouze essaya de coincer Calbat sur ce qu'il considérait
comme le fin du fin de l'absurdité, la collection de savonnettes
d'hôtel. Par manque de chance, il tomba sur un expert.
- Trente pour cent des voyageurs ramènent une savonnette d'hôtel
chez eux et l'étude de 1977 dans un groupe hôtelier côté
en Bourse montrait que dix-sept pour cent des voyageurs arrivent à
l'hôtel en ayant oublié d'emporter un produit de toilette.
Ce sont les chiffres de base. Tout en découle... affirma t-il.
- Mais ce sont des produits standards adaptés à une chaîne,
protesta Vidouze. Seul l'emballage peut changer.
- Détrompez vous, il y a de fortes évolutions. Les savons
sont passés à des pains de trente cinq grammes et sont en
train d'adopter les emballages plastiques ou les flacons en verre. Il y
a aussi le problème de la couleur, des parfums, de la languette de
sécurité, voire du film plastique.
- Vous ne me direz pas que l'on trouve souvent des savons de marque...
- Comment ? Vous n'avez jamais observé ? Je croyais que la fréquentation
des hôtels était une partie de votre métier. Bien sûr
que l'on trouve des marques, et surtout en Europe, bien que le produit sans
label puisse coûter jusqu'à trente pour cent moins cher au
gérant...
- Ca y est ! J'ai compris ! Vous me bluffez ! Quelqu'un, autour de vous,
vends de ces trucs là !
- Pas du tout ! Je vais vous avouer, il n'y a qu'un petit nombre de fournisseurs,
harcelés par les collectionneurs, donc inabordables...
- Mais ça n'existe pas, collectionneur en savonnettes d'hôtel,
Monsieur Calbat !
- Ne me crispez pas, Monsieur du Vidamme !
Le Chef du Paritel de Vergean était doté d'un courage
culinaire assez étonnant : Le dîner commença avec une
soupe froide de potiron, aux olives et au sorbet de fromage de brebis. Ce
premier plat fut suivi d'un gâteau de cervelle et de mozzarelle, où
l'on ne savait où commençait la cervelle et ou finissait le
fromage de mozzarelle, ce pavé de caséus blanc et fade que
l'on met à fondre sur les pizzas ou introduit systématiquement
avec la salade de tomate. Une odeur horrible émanait d'un petit gâteau
sis sur le bord de chaque assiette ; renseignement pris, il s'agissait d'une
simple sorte d'aiguillette de croustade au Munster chaud. Pour le dessert,
le groupe eut peur de voir arriver du camembert sucré en gelée,
mais on leur avait préparé à chacun une toute simple
pomme, cuite, nappée de vrai caramel, et qui enchanta tout le monde.
Rien de tel qu'un bonbon sympathique pour clore une journée ratée.
Vidouze était tellement remonté, débarrassé
quelques minutes du Le Hortec, qu'il voulut organiser des jeux de société.
Mais les voyageurs se déclarèrent exténué, ceci
étant vrai pour une partie des membres de l'assistance, qui avaient
à récupérer de leur tarot de la veille.
Evidemment, vers deux heures du matin, un vacarme épouvantable
réveilla toute une aile de l'hôtel.
A cette heure, après avoir formulé de graves menace d'assassinat,
exécutoires immédiatement à la hache d'incendie, envers
le veilleur de nuit qui avait tardé à le faire entrer, Le
Hortec se servit de la même hache pour faire sauter une chaîne
en plastique qui fermait la porte-fenêtre menant à la terrasse
et sa piscine. Celle-ci montrait son bassin couvert d'une bâche de
protection, éclairée par en dessous de quelques spots sous-marins.
La lumière bleue qui en provenait remontait ainsi sur les bords,
montrant le peu d'eau visible sous un aspect frais et translucide.
Le Hortec avait envie de se baigner. L'alcool lui faisait oublier la
saison. Il se déshabilla et se jeta en slip sur la bâche qui
ne céda pas, mais laissa venir un filet d'eau glacé qui se
lova autour du poivrot excité.
Soudainement rafraîchi mais pas encore dégrisé,
Le Hortec poussa les hurlements du porc qu'on amène chez le boucher,
réveillant l'hôtel. Le veilleur de nuit réapparut. Le
Hortec lui hurla des insultes, puis essaya de rejoindre la rive. Il parvint
ainsi au bord de la bâche, région de moindre portance, et l'afflux
d'eau glaciale augmenta autour de lui, la bâche s'enfonçant
sous son poids.
Confronté à cette rupture d'appui et à une nouvelle
inondation, le poivrot vociféra encore plus fort. Cette fois, plusieurs
personnes allumèrent leur lampe de chevet, décidées
à glisser un coup d'il par la fenêtre. Le spectacle n'était
pas décevant.
Velu comme un Orang-outang d'une ample toison rousse, vêtu d'un
seul petit slip bleu marine englouti sous sa bedaine, Le Hortec sautait
comme un haricot mexicain sur l'étendue de la bâche, cherchant
un passage résistant qui lui permettrait de quitter l'endroit. Le
veilleur de nuit lui tendait un long tube d'aluminium en criant des indications,
mais Le Hortec rejetait le bout de cette perche à chaque fois que
celle-ci l'approchait.
En fait, Le Hortec pouvait s'évader par le côté
du treuil servant à dérouler la bâche, puisque de ce
côté là, la couverture plastique sortait de l'eau pour
aller enrouler ses derniers mètres sur le treuil. Il n'en avait pas
seulement l'idée, saoul et aveuglé de fureur, essayant de
sauter au plus court.
A un moment, par malignité ou maladresse, le veilleur de nuit
lui donna un coup de perche sur la tête. Le Hortec poussa alors un
rugissement d'ours, fit un bon qui serait entré dans les annales
s'il ne l'avait pas effectué sur un support trompeur, et il s'empara
cette fois du bout de la perche pour arracher celle-ci à son détenteur.
Le gardien de nuit, comprenant ce qui allait suivre, fit immédiatement
retraite dans le Paritel.
S'aidant de la perche mise en travers, Le Hortec réussit enfin
à s'extirper hors de la piscine. Dévêtu, tenant toujours
son mât à drapeau de trois mètres de long, il se précipita
lui aussi dans l'hôtel pour aller régler son compte au veilleur
de nuit. Il se coinça deux fois dans les couloirs, labourant le papier
peint avec son espar, et surgit enfin dans la réception. Le veilleur
de nuit avait déjà attrapé son manteau et se tenait
près de la porte de sortie.
Le Hortec fit un moulinet magistral avec son épieu surdimensionné,
et faucha divers bibelots, un tableau, une plante verte et le grand lustre.
La perche finit sa course dans le tableau à clés en explosant
la lampe posée sur le comptoir et en rebondissant sur celui-ci.
S'étant d'un seul coup de maître débarrassé
de toutes les sources d'éclairage, Le Hortec se retrouva dans le
noir complet. Il continua, solitaire, d'inviter son ennemi à l'égorgement
en le couvrant d'invectives, tandis que celui-ci fuyait à l'extérieur,
sans gloire, mais aussi sans péril, courant vers sa voiture.
Le Hortec sentit qu'il avait dépassé la mesure et se tira
autant que possible sur la peau du crâne pour y agrandir une plaie
par ailleurs inexistante, car quand il prétendit se faire recoudre,
on ne lui trouva même pas une bosse.
Heureusement pour les affaires de Symphorep, plusieurs témoins,
qui voulaient se rendre intéressants, assurèrent avoir vu
Le Hortec et le veilleur de nuit se battre avec vigueur en poussant des
cris de meurtre. L'absent ayant toujours tort, il fut décidé
que le gardien disparu, devenu fou subito, portait toute la responsabilité
des dégâts. Vidouze se rassura sur le consensus général
de cette décision qu'il aurait voulu mettre en conserve jusqu'à
l'heure du départ, et tout le monde retourna se coucher.
Les suites de cet incident furent beaucoup plus minimes que son développement
propre, puisque le lendemain Vidouze n'en entendit tout simplement plus
parler, le gérant n'étant pas là, absent absorbé
ce matin-même par quelque rendez-vous extérieur.