© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
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CHAPITRE DIX-SEPT.

Le Donjon encombré d'épaves rustiques défiait
La tempérance par des ruisseaux d'un liquide rouge,
Profusion versée par des garçons satisfaits,
Incapables d'entretenir le jus du bouge.


La halte du midi eût lieu au Donjon de Garnalvin. Les sympathiques établissements Garnalvin ont repris cette halte et y gèrent un restaurant-dégustation pour tenter d'y faire oublier le dramatique slogan : &laqno;Une femme, deux gosses, trois raisons de boire Garnalvin.»
Le Donjon de Garnalvin était encombré d'une foule de mobilier et d'articles rustiques, empilés et exposés contre les murs. Vidouze avait l'air de priser l'atmosphère de l'endroit ; visiblement, il n'avait pas eu sa ration suffisante de festival moyenâgeux. Ces détritus rustiques étaient fabriqués à partir de bouts de bois teintés et cirés, et de bouts de fer passés au cirage noir et encaustiqués. En se collant le nez dessus, on pouvait même discerner une petite étiquette, portant un prix, et comprendre qu'ils étaient à vendre.
- Pourquoi c'est plein de ces déjections ? demanda Biscoudé à un garçon qui passait, en désignant tous les accessoires rustiques.
- Les antiquités ? C'est la femme du patron qui a déménagé son magasin. Ici, elle paye pas de loyer, il y a du passage, et puis ça décore un peu...
A coté de la réception de l'hôtel, car le Donjon de Garnalvin faisait aussi auberge de campagne, la direction avait placé une authentique armure du quatorzième, assez complète, ainsi qu'en informait son écriteau. Sous prétexte de lire un prix, Le Hortec se rapprocha le plus possible de cette fascinante merveille.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda t'il en brandissant un bout de bois dans lequel était fiché un bout de métal noirci et tortillé, le tout encaustiqué à souhait.
- Ca, Monsieur, c'est un bougeoir, répondit la préposée à l'accueil, toute en sourires.
- Oh bon sang, fallait comprendre, vous auriez du mettre la bougie avec, continua Le Hortec en glissant vers l'armure.
- Nous y avions mis une bougie en véritable cire d'abeille, mais les chats l'ont mangée, se justifia la demoiselle. Prenez garde, vous allez tomber, ne vous retenez pas à l'armure, elle est vissée dans le mur.
- Bon sang... je veux dire : vous les nourrissez pas, les greffiers, par ici ?...
- "Chats affamés, rats dévastés"... Non, n'y touchez plus, on a été obligés de la visser avec des vérins, vous ne pouvez pas savoir le nombre de gens qui essayaient de se fourrer dedans.
- Mais si vous voulez la vendre, il faut bien qu'on puisse d'abord l'essayer, objecta Le Hortec.
- Elle taille large, Monsieur. Mais personne n'a pas besoin de la porter. Elle est là pour faire joli.
- Pour faire joli ? Mais c'est idiot à bouffer du coing, ce que vous dites, sauf votre pertinence. C'est comme pour un scaphandre ; si on ne peut pas tester la qualité, comment est-ce qu'on sait qu'on ne s'est pas fait rouler ? Imaginez qu'il y ait une fuite...
- Je peux vous garantir qu'elle n'a pas de fuites, et elle n'est pas à vendre, Monsieur. Tout le monde veut jouer avec. Une fois, un Hollandais s'est coincé le casque sur la tête, et un enfant a eu le même problème avec sa main dans un gantelet. On a cru qu'on allait devoir le sectionner...
- Ouh là là ! Si vous sélectionnez les clients de la tête, moi je vais tout de suite à l'apéritif...
Le Hortec battit en retraite vers la salle à manger, abandonnant l'armure sans un regret.
La salle à manger était haute de plafond et révélait une charpente traditionnelle. Bâtie ou non en poutres de polyuréthane ou en chêne véritable, mais il n'y avait aucun moyen d'accéder à cette information, ou d'ailleurs de s'en soucier. Simplement, la direction du Donjon de Garnalvin avait jugé de bon goût d'accrocher des saucissons ou autres denrées comestibles dans les traverses de la charpente, sans doute pour tenter de conférer à la salle l'air rural d'une sècherie artisanale.
Des grappes d'aux et d'oignons pendaient encore entre trois drapeaux-oriflammes qui ne dataient certes pas du quinzième siècle, mais concourraient aussi au renforcement de l'ambiance.
- C'est dégueulasse, de suspendre des jambons en l'air, assura Biscoudé. Ca attire les bêtes, c'est pas sain.
- Y'a plus du tout de rats, les renseigna Le Hortec. Et les chats font pas encore de trapèze.
- Quelles bêtes tu veux que ça attire, La Biscoude ? questionna Calbat. Les chauve-souris ?
- Ca attire les blattes. De gros cafards marrons qui cavalent sur les conserves, et de temps en temps te tombent sur la perruque ou dans le cou.
Nez en l'air, ils allèrent examiner les charcuteries suspendues. L'un soutenait qu'elles étaient en plastique, l'autre assurait qu'elles étaient bien vivantes et soutenait sa démonstration en démontrant que la graisse d'un des jambons avait commencé à se liquéfier et à dégouliner, laissant une petite tâche de graisse sur la moquette juste en dessous.
- Le plus beau, c'est ça, conclut Biscoudé en désignant une belle meule de pierre bien ronde, suspendue à trois mètres de haut dans l'ombre, au dessus de la cheminée.
- Pourquoi ils sont allés fourrer ce machin en l'air ? demanda Calbat. Faut être simple d'esprit pour grimper là-haut raffuter son couteau.
- C'est pas toi qui monte, c'est la meule qui descend, assura l'autre. Demande à La Horte, il va te la faire par la face nord et en plus, il va t'astiquer la cheminée avec, au passage, et te la fendre en deux, on aura des morceaux à collectionner !
Toujours jaugeant les hauteurs, ils finirent leur inspection et jugèrent que la suspension centrale était un danger public. Cet appareil consistait en une grille de fer forgée, sur le pourtour de laquelle on avait greffé des porte-ampoules et leurs caches en fausse bougie. Pour donner du relief à l'ensemble, le dessous de la grille avait été enjolivé de piques forgées et acérées, pointes dirigées vers le bas. Mais normalement, la suspension ne pouvait pas s'écrouler, car elle était retenue par quatre fortes chaînes fixées à ses angles.
- D'ailleurs, ici, c'est une ancienne salle de torture, et ils ont tout préparé pour qu'un jour, en lâchant tout, ils puissent faire un carnage total, conclut Calbat.
- Si ils veulent vraiment faire un carnage en lâchant tout, ils n'ont qu'à mettre leur litre de pinard à cinquante centimes, corrigea Biscoudé.
Mais tout le monde sait que Garnalvin, autrefois synonyme de piquette, a réinvesti sa pelote, réalisée dans la destruction par voie interne des SDF, dans des vignobles réputés, renommés et bien placés, de manière à pratiquer des coupages et mariages astucieux.
L'apéritif consistait justement en une dégustation de ces nouveaux crus. Un garçon, travesti en sommelier, tablier sur le ventre et coupelle de taste-vin au cou, pavoisait derrière une table dressée d'un blanc virginal, garnie de verres à pied propres et nombreux.
A côté du sommelier habillé de neuf, un petit guéridon supportait la masse des bouteilles, dont la moitié était déjà ouverte.
Zuricevic trouva à redire sur cet arrangement destiné à provoquer la sympathie :
- Moi, je veux bien qu'on ouvre le vin pour le faire respirer, et le plus tôt est le mieux, mais dans une vente, je me méfie toujours du tripotage d'arrière-boutique et de la correction de dernière minute...
- T'inquiètes pas, ils ont rien à nous vendre aujourd'hui... Sauf si Vidouze fait le chèque.
Le garçon commença à faire goûter l'assemblée, avertissant bien haut qu'il n'avait pas de réserves pour certaines bouteilles.
- C'est comme aux hospices de Beaune, plaisanta t-il. Les mieux placés sont les mieux disant.
- Ah oui, les hospices de Bône, j'ai connu, lui assura Calbat. C'était plein de vieilles maquerelles bien chancrées, et je te parle pas de l'hygiène en général. On aurait dû fermer ça plus vite !
- Certes, certes... abonda le garçon, désorienté.
Le Hortec ne quittait pas le bord de la table, roulait des prunelles et avançait la lèvre supérieure. Le garçon crut reconnaître en lui un connaisseur.
- Qu'appréciez vous particulièrement, Monsieur ?
- Le Rasteau, le Lirac, le Gigondas, le Tavel, le Tricastin, et surtout, bien sûr, le Châteauneuf-du-Pape, répondit Le Hortec, superbe, citant toutes les appellations contrôlées de la région avignonnaise.
- Je crains de n'avoir rien de cette provenance, admit le sommelier bluffé. Comment avez vous trouvé le Chardonnay ? Boisé ? Fleuri ?
- Liquide. Coulant en bouche.
- Ah oui... Je vois que Monsieur est un connaisseur. Et le Merlot ? Son arôme de vanille ? Sa robe ?
- Celui là, il était... plutôt rouge, quoi.
- Vous aurez goûté le Pinot, alors ? Sous le palais ?Assez sec, sentant la fougère ?
- Je vais vous dire... Hum... il avait un goût de pinard.
Pour ne pas avoir l'air de se rendre compte qu'il était rouge jusqu'aux oreilles, le garçon s'appliqua à remplir des verres pour masquer son émotion et couper court à la conversation, mais il tremblait et versa sur la nappe.


Le Hortec, expert en absorption d'hectolitres dans un minimum de temps, daigna écluser un maximum de verres. Le garçon remplissait un groupe de ceux-ci, déposait la bouteille derrière cette offrande et s'occupait d'autre chose. A ce moment, les dégustateurs allongeaient le bras pour déposer un verre à pied redevenu transparent et en prendre un autre, opacifié de carmin. Cette mécanique dura jusqu'à ce que le guéridon fut désertifié et qu'une corbeille posée à terre soit remplie de bouteilles vides. A ce moment, les soiffards se soucièrent d'accéder à une nourriture plus solide.
Les membres du groupe louvoyèrent vers la grande table préparée à côté de la cheminée éteinte. Les places avaient été disposées juste en dessous de la suspension à vocation homicide. Bonicone fit observer à Le Hortec la profusion de piques pointues qui saillaient en dessous de l'objet.
- Ca pèse au moins cent kilos, apprécia Le Hortec. Ils sont dingues de nous faire bouffer là-dessous. Si ça se décrochait, les cascabèches seraient capables de traverser le plateau de la table ! Alors je te parle pas de nous, misère.
- Les casques boches peuvent pas descendre, nia Calbat.
- Eh mais qu'est-ce que t'en sais ? Si ça se trouve, c'est pas armé du tout et les ancrages sont pourris, commença Le Hortec.
Tous se mirent à table, mais Le Hortec continuait à mûrir l'idée de descendre violemment la suspension pour donner une leçon aux gérants du Donjon de Garnalvin. Vidouze le surveillait, alerté par ses coups d'ils jaugeant le scellement des chaînes retenant la suspension.
Après la terrine sauvage et son verre de muscat, puis le coq au vin et un plateau de fromages bien arrosé, l'uvre commencée par l'apéritif fut parachevée, et l'assemblée fut globalement en état d'ébriété. Le personnel, ayant l'habitude d'entraîner sa clientèle à se plonger dans cette sorte d'état, appréciait le but atteint et proposa des pêches melba flambées, des crêpes suzette flambées, des sorbets à la vodka et des oranges au marasquin. Vidouze osa demander s'ils n'avaient rien sans alcool, mais sa demande fut complètement ignorée, malgré plusieurs relances formulées sur divers tons.
Au moment ou il gagnait la porte pour aller trouver un responsable, un mouvement attira son attention, et en se retournant il vit Le Hortec auprès du dispositif à crémaillère qui servait à descendre la suspension.
L'idée d'un sabotage possible le fit bondir auprès de l'Avignonnais. Mais celui-ci avait déjà commencé à faire descendre le luminaire d'inspiration rustique au dessus de la table abandonnée précipitamment par les derniers convives.
- Lâchez ça tout de suite, commanda Vidouze. Cette fois, je vous tiendrai personnellement responsable des dégâts, même si les témoins... vos copains... les témoins...
- Mais de quoi tu te mêles, cancrelat ? commença à gronder Le Hortec. Tu veux me faire lâcher ce bidule ? Mais si je le lâche, ça se casse la figure, ahuri.
La suspension était maintenant à vingt centimètres au dessus des verres. Une des piques était entrée dans le bouquet du centre de table, et tout le groupe regardait la scène, muet.
- Si tu le prends à la grandiloquence, moi, je ne touche plus à rien, avertit Le Hortec vexé en s'écartant de la crémaillère et de sa manivelle. Je laisse le truc en état d'immobilité, coincé au cran, tu notes bien.
- Vous devenez enfin raisonnable, hoqueta Vidouze. Ne touchez plus à rien, je vais appeler un serveur.
Le sommelier, débarrassé de son taste-vin, entra dans la salle et considéra la suspension abaissée.
- Si vous voulez prendre les desserts, ne manuvrez plus ce truc, ne touchez à rien, prévint-il à l'intention de Vidouze.
Semblant expert dans la manuvre, il vint débloquer la crémaillère et s'occupa de remonter la grille, ses lampes et ses piques. L'ensemble remonta un peu, mais la tige plongée dans le centre de table emmena avec elle le bouquet de fleurs artificielles.
- Faut encore que je dégage cette... saloperie, grommela sourdement l'ex-sommelier. A chaque fois qu'ils picolent -tout au long de la semaine- faut toujours qu'ils se distinguent...
Il lâcha la manivelle bloquée au cran et s'approcha de la suspension. Il monta sur une chaise et de la main droite, il tira le bouquet, et de la gauche voulut saisir le cadre en fer noirci pour bloquer sa rotation, qui l'empêchait de tirer commodément.
Le garçon poussa un beuglement horrifique. Les lumières de la suspension clignotèrent et s'éteignirent.
Il trépigna, manqua se casser la figure et enfin plongea en avant d'un bond étonnant, au beau milieu de la table.
Il provoqua un fracas épouvantable en écrasant les verres et les assiettes. Sous son poids, le plateau qui avait été allongé pour la vingtaine de personnes de la compagnie se plia en deux, et le corps du garçon disparut dans ce hiatus, enveloppé par la nappe, les couverts, carafes et autres débris d'ustensiles.
Vidouze s'approcha, plein de sollicitude. Le Hortec hochait la tête, Biscoudé ricanait, les autres commentaient calmement cette nouvelle irruption de la folie qui gravitait depuis quelques jours autour du groupe.
Le garçon parvint à se relever sans aide.
- Oh la vache ! la châtaigne que j'ai prise ! commenta t-il.
Il expliqua qu'il s'était attrapé une bonne rasade de courant électrique en saisissant le bord de la suspension, ce qui expliquait son cri et ses soubresauts.
Il avait encore l'air hagard et se frottait le poignet. Alerté par le bruit, un responsable fit irruption dans la salle.
- Ah, Dieu merci, rien ne s'est décroché ! dit-il entrant, en guise de premier commentaire.
- Vous voulez dire que vous vous attendez à ce que l'une de ces saloperies nous tombe un jour sur la calebasse, espèce d'assassin ? l'accueillit Deschinon.
- Oh, mais nous sommes assurés au près d'une Maison très sérieuse, Monsieur, corrigea le manager. Voyons, Bernard, que s'est... qu'est-ce qui s'est-il passé ?
Bernard, le garçon sommelier, expliqua maussade qu'il avait été victime d'un accident du travail. Vidouze se porta témoin, grandiose. La victime, le témoin et le manager, celui-ci bien ennuyé de n'avoir trouvé aucun poivrot en faute, firent retraite dans le couloir pour y débattre plus à leur aise.
- C'est maintenant qu'il faudrait leur dégringoler toutes leurs cochonneries, jugea Le Hortec en allant s'asseoir sur une chaise. Où sont les desserts ? Il me tarde de me tirer d'ici, parole !
Il arrosait le décor de la pièce d'une averse de regards furibonds mais n'osait plus toucher à rien, averti par l'expérience du garçon. Si même le personnel se laissait prendre aux pièges de l'endroit, il n'y avait plus rien à tenter, au risque de se prendre un mauvais coup.
Un buffet de desserts fut aménagé sur le guéridon de la dégustation, et le groupe put y consommer quelques sucreries fortement alcoolisées.
Vidouze revint absorber une tranche d'orange au Marasquin et avertit l'assemblée que, l'addition étant payée, ils pouvaient maintenant repartir. Le chauffeur, qui avait fait semblant de ne boire que de l'eau, se dirigea d'un pas titubant vers les toilettes, tandis que les membres de la garde rapprochée de Le Hortec s'interrogeaient sur l'opportunité de reconstituer des réserves de boisson pour les quelques heures qui restaient à passer en joyeuse compagnie.