© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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sans ma permission.
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Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête
reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
je vous conseille de faire un save et de lire hors connexion.
Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans
le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant
apprécié, si, si.
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CHAPITRE DEUX.
Vidouze ignorait, nul et gai comme un serin,
Qu'un jour il chuterait sur un bec bêtement...
Dans le plat ordinaire d'un programme anodin,
Il fut invité à rencontrer un dément.
Le retour à Paris s'effectua en train, sans rien de bien notable.
Les membres du groupe échangèrent leurs adresses, une cérémonie
toujours obligée et toujours vaine. Ceux qui n'ont pas l'expérience
de la séparation essayent toujours de la conjurer par d'intenses
incantations du type : "On se reverra". Certes, il ne vaut mieux
pas se revoir, une fois replacés dans les milieux habituels, habitudes
reprises, vêtements changés, humeurs rabattues. Il vaut mieux
prendre son parti de la séparation, rien ne viendra l'atténuer,
et surtout pas le vague espoir de revoir un jour les bonnes joues rouges
de l'ami de circonstance, qui se seront transformées en une plate
figure ou en pendouilleries latérales redevenues incapables de sourire.
Le chien des Andersen eut sa grande part de caresses, embrassades et
cajoleries de dernière minute. Seul le Rouquin restait à l'écart,
se souvenant sans doute de l'odeur tenace qui lui avait collé après
pendant quelques jours...
Mamy Yaourt pleura en embrassant le chien une dernière fois.
- Il a gémi ! Il a gémi, assura t'elle, ses yeux embués
fixés dans le vague, en désignant le chien. Il sait bien qu'il
ne me verra plus.
- Ce n'est pas "Il", c'est "Elle", Mademoiselle Chantrin,
corrigea Madame Andersen. On vous l'a déjà dit, c'est une
femelle.
- Oh, pour moi, ce sera toujours mon petit lapin.
Au mot lapin, la chienne des Andersen essaya bien de dresser ses molles
oreilles, mais Mamy Yaourt lui colla un sonore petit bisou claquant sur
l'occiput qui les lui fit rabattre, par crainte de surdité soudaine.
- Ce n'est pas un lapin, Madame Chantrin, c'est une chienne, corrigea patiemment
Monsieur Andersen.
Enfin Mamy Yaourt se décramponna du chien. Le Vieux Cagot prit
la relève dans les embrassades en appelant la chienne "Ma louloute".
- Pas de zoophilie, s'il vous plaît, intervint Monsieur Andersen.
Je sais bien qu'elle a souvent ses chaleurs, mais ce n'est pas une raison...
La chienne lécha la figure du Vieux Cagot, qui fit soudain retraite,
comme s'il avait oublié quelque chose. Il est probable que cet animal
avait effectivement mauvaise haleine.
Le monde est ainsi fait : les admirateurs du chien pleuraient parce
qu'ils allaient le perdre, et ses maîtres faisaient la tête
parce qu'ils allaient le récupérer dans leur amour exclusif,
à l'étroit dans les limites d'un logement citadin. Ainsi va
le monde.
En dehors de ces embrassades prodiguées sur le quai de la Gare
de Lyon, rien d'exceptionnel ne marqua donc le retour de ce voyage calme,
normal, tranquille, somme toute.
Chez Symphorep, le foyer des animateurs est installé
au cinquième. Il y gèle l'hiver, et l'été c'est
un bon succédané de four-rotissoire. En contrepartie, il y
existe une machine à café. Autrefois, le foyer était
logé à l'entresol, mais tout le monde descendait y chercher
du café, étendant largement la pause nécessaire à
cet acte social essentiel. Les pauses s'emplissaient de bavardages, aussi
le foyer commençait-il à servir de forum-cafétéria-zone
de coinçage de bulle intense, et les autorités le bannirent-elles
là-haut sous le zinc et les nids de pigeons ; il fallait dorénavant
y grimper à pied, aussi le bavardage passa t-il de mode.
Monsieur Vidouze était assis dans le foyer, consultant le contenu
récemment récolté de son casier-boîte-aux-lettres
lorsque une jeune stagiaire fit son apparition, tout sourire, pour lui annoncer
qu'il devait rejoindre la salle de réunion numéro sept.
Il redescendit vers cette salle avec la mort dans l'âme. La réunion
signifiait une nouvelle mission, celle-ci enterrant toute idée de
repos ou de congé. Il repartait.
Sur la porte de la salle de réunion était affiché
l'ordre du jour. Accompagnateurs convoqué ; un. Accompagnateur responsable
; un. Groupe à convoyer ; dix-sept personnes.
Petit groupe ne veut pas dire travail facile. Vidouze soupira. Il avait
raison de soupirer, il le savait d'avance.
Un petit groupe pourrait signifier : Moins de responsabilités.
Ce qui attirerait des accompagnateurs-responsables novices, pour leur plus
grande erreur. Les individus d'un grand groupe font foule, ils sont moutonniers,
on les dirige aisément. Mais dans un petit groupe, on se retrouve
avec des caractériels.
- Je parie qu'on va avoir des tordus à la pelle, prophétisa
Vidouze.
Il était vraiment en veine de prédiction. Il aurait fallu
qu'il remplisse un grille de loto sur le champ, mais on ne sait jamais quand
viennent les états de grâce prédictifs. Le moyen avec
ça de profiter de la chance ? On a toujours raison après coup.
La salle de réunion était vide. Vidouze la traversa vers
le premier rang des douze chaises de la salle, faisant face à la
mini estrade. Il tomba sur le siège au milieu de la rangée
et prit le temps d'afficher une componction remarquable. Menton haut, lippe
placide, nez calme, sourcils fatigués, front lourd et oeil attentif.
Puis Monsieur Clary fit son entrée, un dossier sous le coude.
Monsieur Clary était un responsable de zone, appellation qui
ne recouvrait aucun partage géographique mais désignait un
quelconque partage de pouvoir au sein de la hiérarchie Symphorepesque.
Clary posa donc son dossier sur le pupitre, et sans regarder Vidouze
ou mesurer le fait qu'il était solitaire, un chiffre record, il remercia
l'assistance d'être là au complet et commença par :
- Il s'agit, mon cher, d'encadrer un groupe culturo-incentif "congé-congrès".
Comme son nom l'indique, le tour incentif, en gratification exceptionnelle
pour notre personnel provincial, prendra ici l'aspect d'un voyage culturel
dans l'Ile de France.
Clary s'éclaircit la gorge, leva des yeux troubles, tomba cette
fois sur la componction de Vidouze, et commenta, d'une voix moins déclamatoire
:
- Autrement dit, il s'agit de tourner autour de Paris.
L'orateur fit une grimace comme s'il ne comprenait pas lui même,
puis ajouta :
- Dix sept personnes. Ils ne se connaissent pas et proviennent des diverses
antennes régionales de Symphorep.
Ses sourcils remuèrent et il ajouta :
- Durée du tour : Une semaine pleine. Hôtels calmes, restaurants
typiques.
Il reprit sa voix de conférencier avec un sursaut du maxilaire
inférieur et continua la lecture de son mémo.
- Il s'agira, bien entendu, relativement au budget des congés-congrès,
d'un groupe unisexe sans conjoints.
Il marqua une pause. Bien entendu, les groupes mixtes étaient
la plaie à gérer et l'occasion de rencontres trop compliquées
à compartimenter. Un cocu avait même voulu intenter un procès
à Symphorep pour proxénétisme (!).
- J'attire une nouvelle fois l'attention des accompagnateurs...
Il devient ici nécessaire d'abréger le propos d'Angoulaffre,
devenu inintéressant. Vint en effet une harangue conventionnelle
en guise un rappel déontologique. Tous les généraux
des temps anciens tenaient un laïus de ce genre à leurs légions
pour leur dire que leur courage allait vaincre. Chez Symphorep, une sauce
élocutoire était réchauffée aux mêmes
agents calorico-rhéthoriques pour "conditionner" l'accompagnateur
responsable.
- ... Ainsi, Monsieur Vidamme, je suis sûr que vous saurez faire preuve
de la meilleure responsabilité générale et financière.
Vidouze n'avait pas besoin d'être "conditionné".
En effet, Vidouze était le responsable-accompagnateur
type incarné. C'est dire qu'il avait le véritable profil de
l'accompagnateur. Disons qu'il avait tout. Il avait le curriculum, l'élégance
discrète, la panoplie vestimentaire, l'expérience de terrain.
Il était complet.
Il aurait pu vendre de l'accompagnement.
Il faut en parler au passé. Vidouze, en effet, était ainsi
avant sa dépresssion. Mais tant de qualités eurent raison
de ses nerfs, c'est compréhensible.
Vous pouviez aller quelque part et emmener Vidouze, il ne vous aurait
pas dérangé. Supposons que vous fassiez une randonnée.
Vous marchiez, marchiez et il vous suivait. Tout à coup vous ouvriez
le paquet de sandwiches au fromage de brebis ; eh bien Vidouze restait là,
stoïque, debout à regarder dans la vallée, son attaché-case
à la main, tandis que vous êtiez assis dans le foin à
baffrer avec vos potes. Vidouze n'était pas un souci. Il ne venait
même pas demander un bout de sandwich. C'était un bon gars.
Il aurait pu remplacer un chien bien élevé.
Vidouze avait un début prononcé de calvitie, et des cheveux
marrons fins ramenés en travers, là-haut sur le pont du porte-avion.
Il avait aussi une forte mâchoire un peu empâtée, pas
agressive, parce qu'il avait des yeux bovins, clairs, et une figure régulière,
mais ce maxillaire lui donnait une figure un peu longue et une sorte de
flegme, une assise. C'est à cause de cet air bovin, presque idiot,
qu'il avait développé une espèce d'assurance, un morne
culot.
En effet, Vidouze avait une caractéristique secondaire qui aurait
pu le desservir : Il prenait qui que ce soit pour un imbécile. Mais
il gardait ce secret pour lui, sans s'en épancher. Il n'avait pas
le courage de systématiser ce travers pour en faire de la misanthropie,
non. Mais au cas par cas, il se sentait intimement pénétré
d'un complexe de supériorité qui figeait sa machoire et lui
conférait son air placide...
- Quelle catastrophe qu'un tel personnage ? Mais ne figure t-il pas
un contre exemple, et n'illustrera t-il pas les conséquences ouvertes
par la conservation d'un mépris envers qui que ce soit, d'humain
ou même de créé ? Car qui se ressemble s'assemble, et
Vidouze ne pouvait, pour rencontrer Le Hortec, que correspondre quelque
part à un modèle d'individu obscurci.-
...Et il était prudent, l'animal, car souvent ceux qui prennent
les autres pour des minus finissent par agir en conséquence, et se
prennent alors en retour les conséquences de leur méprise.
Vidouze pensait que les autres étaient bêtes, d'une part, mais
il se méfiait aussi, les devinant dangereux.
Somme toute, il était parfaitement adapté au rôle
d'accompagnateur responsable.
En fait, il avait un nom simple et normal, comme tout le monde
: il se nommait Gilbert Vidamme.
Vidouze, c'est Vidouze. Qui lui avait donné son surnom, cela
restera obscur à jamais. Ca avait dû lui tomber dessus un matin,
et c'est comme ça... ...ça s'était fait, ça
avait scotché.
Au delà de cette dérision, la fonction d'accompagnateur-responsable
de Vidouze se réalisait et se subsumait dans le port du Carnet de
Chèque, qu'il véhiculait comme d'autres le font d'une une
arme à feu. C'est indiquer qu'à force, il savait dégainer.
Il était le porteur de ce super carnet Symphorepesque, ce qui signifiait
son grade, sa puissance, sa délégation accréditée.
Le tourbillon de son bic sur le chèque était un geste définitif,
souvent palliateur, souvent curateur, toujours souverain. En contrepartie
basse de ce geste d'Imperator, Vidouze collectionnait aussi les factures
justificatives des frais ; dépannages, honoraires, additions. Car
la puissance n'est rien sans ses corollaires, et surtout les comptes à
rendre aux services comptables, toujours prêts à s'ébahir
grandement devant un talon de chéquier rempli de cryptogrames, la
place y ayant manqué pour consigner les détails de toute une
coûteuse épopée ; heureusement, le libellé des
factures renseigne souvent sur le détail des aventures et leur caractère
onéreux.
Heureusement que cette-là fois là Vidouze allait avoir
avec lui ce carnet de chèque, et sa grande paluche pour en signer
les folios ! Mais il ne le savait pas encore.
Vidouze avança donc et grimpa sur l'estrade. Il arborait un
sourire complet qu'il transforma en rictus radieux, découvrant dentition
et gencives. Cependant, il existe, ont compté les Américains,
sept sortes de sourire, dont un seul, le zygomatique, est vrai. Et les zygomatiques
de Vidouze ne bougeaient pas. C'était un sourire Symphorep, juste
un sourire de pro pour annoncer "Je suis à l'aise".
A l'aise, il s'approcha du pupitre pour remercier Clary de la confiance
qu'il lui faisait en lui confiant la mission d'encadrer ce groupe culturo-incentif
"congé-congrès".
Clary se décramponna du pupitre et lui serra la paluche, lui
tendit son dossier, puis s'esquiva par la porte du fond. Gilby descendit
de l'estrade et reserra son noeud de cravate, le dossier sous le bras. Puis
il ouvrit celui-ci et tomba tout de suite sur le rendez-vous avec son groupe,
prévu pour l'après-midi même, à quatorze heures.
Il ne lui restait plus qu'à aller boucler son sac.