Membre de France HyperBanner

Une courte notice :

Ce texte parle de chiens.
Il fait partie d'un lot de quatre nouvelles sur les chiens,
installées ici le 26/4/98.
Je prie les amoureux inconditionnels des chiens
de ne pas prendre ombrage des situations, envolées et péripéties
portant sur l'objet de leur amour.
En tapant "Chien" dans la petite fenêtre de Yahoo.com, ils auront cent fois
l'occasion de se consoler.

Cocker d'As

© Charles Imbert 1994
Nouvelle de +/- 12500 signes
Charles Imbert 1994 (© S.G.D.L N° Y1721 "12 Nouvelles")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée sans ma permission.
-une seule copie sur votre disque dur- .

Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire, n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord, car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).

A propos, je précise que cette histoire sort entièrement de mon imagination,
qu'il ne s'agit aucunement de l'illustration d'une expérience ou de connaissances
ou la référence à une situation rélle ayant existé, etc. ou quoi ou kaisse.
Et puis si vous voulez des précisions, il vous reste le Mailto
(le stylo en gif animé qui envoie le mail à la bonne adresse, le vites-vous ?).
Et je dispose encore de textes un peu plus carabinés sur les chiens, de même que
d'épanchements par mail de correspondants sollicité sur le sujet, le tout en café
un peu fort. Si c'est un jour édité sur papier, j'hésiterai en me demandant
si je peux ajouter ces blagues, promis...
Revenir à l'index des nouvelles ?

 

Lorsqu'il était petit, Fabrice connut un grave traumatisme : Bidul', son cocker, fut écrasé par une camionnette.
Cette scène d'horreur se déroula devant le pavillon familial, situé dans la périphérie d'Aix. L'événement se compliqua du fait que les assistants réunis autour de la camionnette parlèrent de faire remplir un constat par les propriétaires du chien, débattant de la remise en état de l'avant du véhicule, alors que la pauvre bête gisait là, abandonnée aux derniers frissons de l'agonie.
De ce jour, le caractère de Fabrice devint sensiblement renfermé. Ses copains de classe se lassèrent de sa conversation fixée sur les chiens, ne le convièrent plus à leurs jeux, et Fabrice cultiva les prémices d'un misanthropisme poussé à outrance. A sa puberté, les posters affichés aux murs de sa chambre ne représentaient que des bergers belges, des colleys et autres lévriers afghans, tous photographiés dans des présentations sympathiques, bucoliques, sportives ou allégoriques.
A cette époque également, sa seule activité marquant une fréquentation sociale non obligée restait la fréquentation des réunions du Club du Chien Aixois. Là, vers la fin d'une scolarité assez terne, il rencontra une jeune fille brune aux cheveux abondamment frisés, heureuse propriétaire d'un couple de teckels. Lorsque les parents de Fabrice disparurent en Afrique dans un grave accident de voiture, il proposa à la jeune fille de venir habiter le pavillon familial déserté. Le bâtiment abrita l'embryon de leur élevage, composé des multiples chiens de Fabrice et des chiens de Laetitia.
Malheureusement pour le jeune homme, cet embryon d'idylle ne se poursuivit pas. La cohabitation ne se transforma pas en projet matrimonial, mais en une lutte d'individualités, acrimonieuse et dégénérative, qui se solda un jour par le brusque et définitif départ de Laetitia et de ses toutous.
Resté seul, Fabrice se complut dans sa solitude et se dégotta un boulot de veilleur de nuit. Cet emploi présentait le corollaire ou l'avantage de le laisser complètement à l'écart de toute vie sociale. Pendant la journée, tandis qu'il reposait, ses chiens passaient leur temps à bondir dans l'enceinte grillagée de ce qui avait été le jardin du pavillon, devenu un champ d'entraînement pour dressage de canidés, balisé de passerelles, palissades, tonneaux, tremplins de sauts et autres parcours du combattant canin.
Tard un matin, recru de fatigue et au moment de se coucher, il observa une scène absolument hilarante : le remplaçant du facteur s'était cru obligé de convoyer une lettre recommandée ou un colis jusqu'à la porte du pavillon, et poussé par son souci professionnel, il avait pénétré dans le jardin sans bien discerner par quoi celui-ci était habité. Le facteur vacataire était pour lors perché sur la potence à mannequins, à deux mètres du sol, et les chiens bondissaient en rage autour de lui pour essayer d'en arracher des lambeaux.
Plié en deux par le rire, Fabrice profita dix minutes de ce désopilant spectacle comique, une attraction de choix, mais comme un accident plus grave ne se décidait pas et que les voisins finiraient par être alertés par les cris d'oiseaux de la victime solidement cramponnée sur son perchoir, il se décida à sortir son sifflet à ultra-sons pour parquer ses chiens.
Puis le facteur remplaçant reçut ses excuses et explications hypocrites, sans bien comprendre qui était veilleur de nuit et plongé dans un profond sommeil dérangé par un tapage diurne. Fabrice lui soutint qu'il n'avait été que "légèrement mordillé pour jouer" et tenta de baisser son propre pantalon pour faire voir au facteur de siennes marques, dues à de semblables mordouillis ludiques. Le jeune fonctionnaire encaissa les vexations et les reproches de Fabrice en silence, n'ayant aucune expérience de la bonne attitude à adopter. En définitive, pour clore l'affaire, trois jours plus tard Fabrice reçut de l'administration un courrier qui lui rappelait le nombre pharamineux de morsures infligées per anno aux facteurs, l'encourageant à essayer de faire fonctionner son sens des responsabilité en surveillant son cheptel, désigné sous l'euphémisme plaisant et conventionnel de &laqno; nos amis à quatre pattes ».
Mais cette circulaire le plongea dans une rage folle et récurrente. Qui osait parler et suspecter son "sens des responsabilités" ? Ceux qui n'appréciaient pas les chiens jetaient enfin le masque, se livraient là sournoisement au dénigrement, à l'insulte de l'animal noble, fleuron de la création, et des capacités de dressage des maîtres, les responsables, les parents, les tuteurs du plus prodigieux animal de société.
La société rejetait les chiens qu'on avait rejeté dans son sein, de même qu'on l'avait rejeté, lui.
- Vous allez voir, si je ne sais pas élever mes chiens, hurlait-il la nuit aux étoiles pendant ses rondes, dans la cour de son entrepôt désert, là où personne ne pouvait l'entendre.

 

Alors il commença le dressage d'une portée de jeunes molosses, issus d'un croisement de chiens d'attaque et d'une lignée de bulls réputée pour sa férocité. Il avait obtenu les huit petites sphères poilues et dentues en lisant une petite annonce, un autre amoureux des chiens se débarassant de ses chiens trop féroces et de cette maternité indésirée et abandonnable. Fabrice n'avait pas compris ce que signifiait "trop féroces" : probable que l'ex-propriétaire souffrait en fait d'une dépression ou autre trouble psychologique incapacitant...
Au départ, Fabrice se délectait à l'idée d'envoyer ses élèves sur les facteurs, mais très vite cette amusante idée lui devint insipide, apparaissant comme misérable. D'autres scénarios de frayeurs lui traversèrent l'esprit. Il lui semblait que quelque chose de plus relevé devait attendre l'humanité méprisante et méprisable qui croyait pouvoir fréquenter les chiens, cette race pure, loyale, honnête.
Par un cheminement tortueux qu'il mit du temps à s'avouer sous toutes sortes de justifications, bien que l'envie en ait été présente, enfouie en lui, depuis déjà longtemps, il décida alors de fabriquer avec ses huit chiens des animaux pièges, concoctant ainsi autant de bombes à retardement. Cette idée confortait aussi son ego, car il ne voulait pas se confondre avec les esclavagistes amateurs de chiens dangereux. Ceux-ci croient, n'est-ce pas, expliquait Fabrice, s'être trouvé un accomplissement sous la forme d'une créature naturelle à brimer et martyriser, pour relever leur ego malsain et leur appétit de pouvoir sadique, en soi-disant domptant la sauvagerie. Ces tordus lui devenaient un espèce odieuse. Dans le chien d'attaque, il s'avouait s'être trouvé un reflet, un ami ou un frère.
Il imagina qu'il vendrait ses chiens de diverses manières, en brouillant naturellement les pistes pour qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à lui, une fois le chien cédé. Car ce qu'il voulait disséminer, ce serait des chiens conditionnés à exploser en fureur lors de l'apparition d'une simple combinaison de stimulis.
Ainsi, le maître, mis en confiance par le comportement normal d'un chien docile, serait-il totalement pris au dépourvu. Encore fallait-il calculer ce moment, le rendre encore plus soudain, terrible, excitant.
Il calcula que le mieux, l'optimum, était que les chiens puissent attaquer leur maître lorsqu'il serait nu ou à peu près, revenant de la baignade, par exemple. Le chien réagirait à la nudité. Le deuxième stimulus conjoint pourrait être un avertisseur, ou une sirène d'alarme d'automobile, une sorte d'événement sonore assez courant et banal.
Fabrice s'imaginait une situation type : comme tous les soirs cet été là, le propriétaire reviendrait en short à sa voiture, les bras encombrés de parasols et autres sacs de plage, et la route côtière serait déjà encombrée par le trafic des vacanciers. Alors, ce soir là, une voiture, quelque part, pousserait un petit coup d'avertisseur, et le cataclysme se déchaînerait sous la forme d'une bête rugissante et bavante qui se jetterait à la gorge du présomptueux qui aurait cru avoir dompté la nature essentielle, pure et cachée, de son chien sélectionné.
Et puis ensuite le chien serait difficilement arrêté par d'autres baigneurs tout aussi peu vêtus, évoluant parmi des véhicules cornant leur angoisse. Ce serait un étal de boucherie, de viande haïe.
Fabrice n'aimait pas les baigneurs. Entre autres.
Il commença donc à jouer le rôle du tortionnaire en apparaissant en maillots de bain devant les grillages le séparant de ses fauves, pour leur faire subir sévices et vexations. Pour masquer son odeur, il se frottait d'une trace d'ambre solaire, et portait un turban en tissu éponge pour dissimuler ses traits.
Il ne rejouait son rôle bon papa éleveur et soigneur que soigneusement habillé et parfumé de son eau de toilette habituelle. Le plus compliqué était d'introduire le stimulus de l'avertisseur, mais il y remédia en bâtissant des scénarios de frustrations supplémentaires. Au moment ou les chiens croyaient pouvoir atteindre leur tourmenteur qui refermait une porte sur eux, il déclenchait un coup de trompe sur air comprimé. De même, chacune de ses apparitions en homme nu et cagoulé était-elle balisée par un coup de trompe. Il éleva des rats, enfermait les huit chiens dans le cellier vide et il leur jetait un rat en cornant joyeusement de sa trompette. Dans son plan, l'avertisseur devait devenir le signal du défoulement de la tension maximale.
Il crut qu'un de ses chiens était devenu fou sous la pression qu'il leur faisait subir, parce qu'il ne cessait de tourner en rond que pour se blottir, prostré, dans un des coins du cellier qui était devenu leur chenil. Mais sous les coups de trique de l'homme nu encagoulé, le chien récupéra bientôt un certain dynamisme adéquat. Cela n'étonna pas Fabrice, qui savait que les chiens ne peuvent pas nous décevoir.
Lorsqu'il eut atteint un degré de préparation jugé idoine, il décida de faire voir son élevage à Laetitia, avec laquelle il était resté en relation, juste pour vérifier le degré de conformité et de normalité que pouvaient présenter ses chiens au repos. Il placerait ses élèves dans le salon et ils prendraient une tasse de café, tandis qu'il demanderait à cette experte si elle jugeait ses trésors aptes à une vie sociale normale. Ce serait un bon test. Laetitia avait toujours été critique avec Fabrice, lui disant qu'il sentait le rat, le traitant de nazi, ou d'autres épithètes horribles.
Rendez-vous fut pris pour un samedi après midi. Il était prévu que Laetitia viendrait habillée d'un jean et d'un chandail neuf pour ne pas véhiculer l'odeur parasite de ses propres chiens, et qu'elle pourrait tester le tonus des toutous de Fabrice en les faisant courir et sauter dans le no man's land autour du pavillon.

 

Ce samedi là, Fabrice décida de prendre une douche pour ne pas sentir le rat, mais pour diverses raisons, dont une brève récupération de sa période de travail au cours de la matinée, il n'entra dans sa salle de bain qu'au début de l'après-midi. Il venait d'installer ses chiens dans la pièce de réception, ouverte par une double porte en cintre sur l'entrée proprement dite. Il y avait un bouquet de fleurs fraîches dans un vase et, à la cuisine, tout un broc de café, passé du matin, attendait d'être réchauffé dans le micro-onde. En somme, tout était paré. Il se délassa en laissant couler l'eau chaude le long de son corps nu.
Soudain, il entendit le carillon de la sonnette. Déjà ? Il n'avait pas assez dormi et n'avait pas les idées bien claires, ni une idée bien exacte de l'heure. Il attrapa une serviette et après s'être sommairement frotté, il se précipita vers la porte d'entrée, entortillant une autre serviette autour de sa tête, d'un geste machinal mais pour ne pas prendre froid.
Cette brève opération de séchage avait pourtant pris une minute ou deux, car Laetitia, se croyant attendue et déjà fatiguée de patienter, se tenait, dubitative, à côté de sa voiture dont la vitre de portière était baissée.
Alors, pour signaler sa présence plus sûrement qu'avec la sonnette, elle se pencha dans l'habitacle et appuya deux petits coups sur l'avertisseur.
En entendant retentir la trompe, alors qu'il s'arrêtait à peu près nu devant sa porte d'entrée, barricadée comme tous les matins avant d'aller dormir, Fabrice eût une brève sensation de malaise. Il se secoua et tendit la main vers le verrou principal.
Il n'atteignit jamais ce verrou.