© Charles Imbert S.G.D.L N° U5323
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tandis que défile le compteur téléphonique,
je vous conseille de faire un save et de lire hors connexion.

Normalement, je finirai l'installation de ce roman dans le mois de novembre 98.
Merci de patienter et/ou de me prodiguer vos encouragements, un carburant apprécié, si, si.
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CHAPITRE CINQ.


L'amateur de boyaux frits voulut dîner tel Pyrrhus...
Mais qu'est-ce qu'une mouche ? - Un asticot volant.
Après avoir rampé, voler et courrir sus...
Le Hortec en un soir montra tout son talent.


Pour résumer la soirée passée à l'hôtel, Zuricevic raconta que la terrine au foie de volaille était encore passable, mais que l'escroquerie s'était jouée sur le Boeuf Wellington. La recette traditionnelle veut que le Boeuf soit enfermé dans une crêpe, puis dans une pâte, la crêpe absorbant le jus de cuisson. Ce raffinement est probablement le seul intérêt de cette recette, la cuisine du boeuf comptant parfois de nombreuses subtilités. En place de cet apprêt, un bout de pavé passé au grill leur fut amené, accompagné d'une petite motte de gratin dauphinois, d'un buisson de haricots verts et d'une minuscule coupelle en pyrex contenant une béarnaise d'origine inconnue. Heureusement, la viande était tendre. Ces agapes se finirent sur un bout de génoise au café, d'une importance globale d'à peu près cinq centimètres cubes. Le bordeaux chargé d'arroser ce festin avait été ouvert trop tard dans la soirée ou était définitivement trop jeune ; ceux qui craignaient l'ulcère ne firent que le voir circuler.
De son côté, dans le taxi, Le Hortec expliqua à Biscoudé que tous les restaurants asiatiques servaient du chien et du chat à leur clientèle habituée et triée sur le volet, et que les ragots sur ce sujet n'étaient évidemment pas une légende.
- D'ailleurs, ce qu'on appelle le chat Siamois était au départ un animal de boucherie, assura t'il, sur son air supérieur.
- Le chat Siamois ? Mince, je préfère la langouste !
- Ah, la crêpe à la langouste... Un sommet. La langouste juste au court-bouillon, et un grand beurre salé fondu par là-dessus...
- Tu crois qu'ils en ont, ici ?
- T'es fou, si t'es pas au bord de la mer, aucun restaurateur ne sert de langouste ou de homard frais.
- Allons bon, et les viviers ?
- Cinéma ! De temps en temps, un garçon vient chercher un bestiau dans le bocal, tout pour le théâtre, car en cuisine y'a un autre bassin ; il dépose la bestiole vive dedans, ouvre un frigo et sort une portion de surgelé. Après le ménage de minuit, quand tous les clients sont partis, les langoustes reviennent dans la vitrine de la pièce du devant, et tu les y retrouve toutes le lendemain, y compris la grosse-grosse à laquelle il manque une antenne...
- Oh l'arnaque !
- Evidemment, il faut insister si tu veux y goûter. Il faut être fin et diplomate, montrer au garçon que tu t'y connais.
- Tu lui parles Breton ?
- Mais non ! Tu lui dis : je vais commander tout haut une crêpe-langouste, mais vous me mettez une petite spécialité, je vous fais confiance, et tu lui glisses un billet de cinquante balles.
- Et alors lui il fait semblant d'avoir compris et tu vois arriver un drôle de truc, genre crêpe aux calamars.
- Mais non... Tout est dans la psychologie et le clin d'oeil.
- C'est toi qui dit ça, Le Hortec ? A quel âge as-tu cessé de lancer des petits suisses, dis ? Tu veux me faire croire que t'as l'empire sur les serveurs ? Tu racontes n'importe quoi !
Le Hortec fit mine d'être vexé à mort et de mépriser son agresseur, puis, muet, attendit les excuses de celui-ci. Biscoudé s'excusa rapidement, pour avoir le plaisir d'entendre à nouveau Le Hortec déraisonner.

Les taxis les déposèrent au cinéma Le Parterre, qui, aux dernières nouvelles, est encore debout. Rivalisant de lumières avec le ciné, Le Grand Calvaire de Vannes brillait d'une grande enseigne blanche rehaussée de néons verts et rouges, avec par-ci, par-là, quelques touches de néon jaune.
- Si un jour je suis au ciel et que je vois un Calvaire comme celui-ci, c'est promis, le lendemain j'arrête le pastis, commenta Le Hortec.
Ce blasphème lancé, il poussa la porte, en proclamant qu'il allait voir s'il avait eu raison de réserver, opération qui avait été menée au Grand Dauphin en même temps que l'appel des taxis.
La salle était à peu près déserte. Une table garnie d'indigènes du cru en faisait toute la clientèle.
- On va être pépères comme chez nous, brailla Le Hortec.
Il invita ses comparses à caser leurs sept individualités moitié sur la banquette, moitié sur des chaises autour de deux tables placées bout à bout.
- Mais pourquoi il y a pas de grenouilles, dans ce voyage ? demanda Le Hortec.
On peut bien deviner à qui s'adressait cette question. Vidouze dut répondre que Symphorep organisait parfois des voyages avec conjoints, mais que tel n'était pas le cas dans ce voyage ci, congé-congrès, avec visite des hauts lieux de la région parisienne.
- N'empêche, c'est bien creux, commenta Le Hortec. Tu diras au vrai responsable, je parle pas de la gueule de raie qui t'a envoyé ici, mais au singe des singes, qu'il se mord bien profond le doigt et que je me suis plaint. Envoyez les menus !
- Je ne vois malheureusement pas de qui vous pouvez parler, commenta Vidouze.
- Arrête, un crétin c'est un crétin, c'est pas parce qu'il te commande que tu dois t'imaginer qu'il t'es supérieur. Moi, celui qui me pénibilise, ce tordu, je lui met une grenade dans le slip, maugréa Le Hortec.
- Pourquoi, une grenade ? demanda Biscoudé, qui ne saisissait pas plus que quiconque le sens de l'invective.
- Pour aider à faire jouir et lui faire le membre, commenta Le Hortec.
C'était la première fois qu'ils entendaient Le Hortec mêler les armes à feu à la conversation ordurière. Le goût de Le Hortec pour la violence verbale et son appétit affiché des performances pyrotechniques ne venait que se révéler.

Un Monsieur en cravate noire et aux traits asiatique, rondouillard et rigolard approcha auprès de notre table pour nous assister dans nos choix, prêt à noter les commandes. Sa présence eut pour effet de tout embrouiller. Les desiderata fusaient dans le désordre et le notaire improvisé froissa trois feuilles de commande.
- C'est pas grave, concéda Le Hortec. Amenez toutes les crêpes en même temps, on se débrouillera. On se fera goûter et si c'est creux, on refilera au voisin. Vous avez des crêpes aux boyaux ?
Le Hortec voulait faire allusion à des crêpes à l'andouillette, une spécialité délicieuse, selon ses dires. Le notaire asiate finit par comprendre de quoi il s'agissait. Le Hortec se commanda aussi deux crêpes sucrées en hors d'oeuvre et de la bière panachée au cidre, ce qui ne l'empêcha pas d'étudier la carte des vins et de commander un Côte du Rhône. Enfin la commande fût complète.
- Il en a mis, un temps pour me les trouver, ses boudins ! Putainn', je lui demandais pas des nouvelles de sa santé ! éructa Le Hortec comme le serveur emportait les volontés de l'assemblée.
- Eh, La Horte, tu ne lui as pas demandé de crêpe au râble de langouste, observa Biscoudé.
- Ils n'en font pas, ici, répondit Le Hortec, impérial. C'est simple, tu regardes la carte. S'ils ne font ni le clams, ni l'huitre, c'est simple, ils ne font pas la langouste. C'est un truc que savent les connaisseurs.
Cela débité sur un ton docte et assuré. Il n'y avait, dans ces moments de grâce Hortekesque, qu'à admirer l'acteur et son bagout, en se félicitant que le spectacle soit gratuit.
L'attente des plats fut donc comblée par le cabaret Le Hortec, qui les entretint de son passé, et spécialement de sa période politique. Pendant une campagne électorale, il avait collé des affiches et était resté copain-gros-bras d'une huile Avignonnaise. De là découlait une cascade d'aventures, recyclées, empruntées, enjolivées, attribuées, avec pour point commun Le Hortec, qui avait tout fait : Privé d'investigation, professeur d'Arts martiaux, convoyeur d'armes, d'explosifs, videur de boîte de nuit, contrebandier d'alcools, de cigarettes, gorille, et même fonctionnaire de Mairie, puis militant garé dans une sinécure, ce qui l'avait amené à tomber incidemment dans le fichier de Symphorep.
- Tu pourrais pas m'avoir une kalache... euh ...nikoffe ? demanda Biscoudé avec un aplomb tout à fait sérieux.
- Par moi ça serait trop cher, répondit Le Hortec avec le même culot. Le mieux, c'est que tu te fasses un voyage dans un endroit où il y en a plein. Là, tu l'achètes, tu la démontes, et tu l'envoies à ta famille en petits bouts par la poste. Une sculpture yougoslave à tantine, un brûle-parfum typique à la cousine, et tu fais gaffe avec le tube du canon, parce que les Postes ont des scanners, ils sont pas cons, en plus c'est souvent des pays à drogue, arme et drogue c'est un cercle vicieux, ça va pas l'un sans l'autre.
- A la poste ils ont des clébards qui repèrent la graisse à fusil, les épices, toutes les odeurs bizarres...
- Ou alors tu passes à la douane avec le truc dans ton benouze. Mais il faut déjà que tu en aies une bonne paire bien accrochée, dans ce benouze.
Le Hortec discourait toujours avec l'autorité de l'expert.
Mais les crêpes arrivèrent. Le Hortec s'occupa de leur répartition et adressa de grands clins d'il à la serveuse.
- Vous pouvez emmener les fourchettes. Nous allons prendre les doigts comme il faut pour les crêpes et ceux qui ne sauront pas se servir de leurs doigts n'auront qu'à mettre la bouche dans l'assiette comme des malappris.
L'option sans fourchette ne plaisait qu'à moitié à Biscoudé, qui avait commandé des crêpes marinant dans une sauce à la crème.
- Ca marche, le travail manuel ? le taquina Le Hortec, cinq minutes plus tard. Alors, ce curry, il est comment ?
- Fade, se plaignit Biscoudé avec applomb. Ca vaut pas le curry mexicain.
Le Hortec avait d'autorité goûté à la dizaine de crêpes servies, puis on lui avait amené ses crêpes sucrées et ses deux crêpes-andouillette. Il s'était annexé cette livraison pour sa consommation exclusive. Les autres n'eurent pas le droit d'y goûter.
Mais l'Avignonnais était le roi. Déjà, plus personne ne relevait ses ukases ou ses caprices. Il tenait maintenant sa cour-auditoire à sa botte. Les contradictions n'étaient formulées que pour lui permettre de rebondir, faciles et idiotes, dans une connivence l'invitant à la réponse attendue, au spectacle Le Hortec.
Vidouze allait être vampirisé. Il tenait un cas, il risquait de souffrir. Son autorité n'était déjà plus que nominale.
Lorsque l'heure de l'addition arriva, Le Hortec bon prince proclama bien haut qu'il allait payer les apéritifs. On lui fit observer que personne n'en avait pris, aussi paya t'il les boissons, royal, c'est à dire la bouteille de vin qu'il avait descendu aux trois quarts, les bières qu'il avait été seul à prendre, l'eau minérale et le cidre, cette &laqno; pisse de Normand ». Il avait aussi objectivement mangé trois fois plus que les autres, mais l'addition fut strictement divisée par le nombre de participants, qui n'élevèrent aucune protestation.
Les taxis furent rappelés. Après une dernière tournée de calvados, ils furent garnis de leur horde braillante. Le Sudiste déclara tout de suite, sur le chemin du retour, que le restaurant valait neuf sur vingt, et qu'il était indulgent, parce que le lendemain au réveil, il ne donnerait plus que cinq points, et que le bonus présent venait du fait qu'il avait passé une bonne soirée entre potes. Ce compliment fut enregistré, et la cour fut contente que le roi soit satisfait.
Chacun récupéra la clef de sa chambre. Le Hortec voulait maintenant faire un petit tarot, mais l'affaire échoua, car personne n'avait de cartes ; le gardien de nuit de l'Hôtel proclama qu'il ne savait même pas où l'on remisait la piste de dés, ce qui faillit déclencher des fureurs Hortekesques. Finalement, toute le monde monta se coucher, malgré la solution de rechange proposée par l'Increvable, qui proposait ni plus ni moins que de se "bourrer le cornet", puis de faire une sortie en ville. Blattigny ne sut jamais à quel fléau elle avait échappé sous la forme d'une réincarnation de Attila.