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COLS
VERTS, COLS MARRONS.
Nouvelle de +/- 16500 signes
Charles Imbert 1995 (© S.G.D.L N° Y1721 "12
Nouvelles")
Ce texte est donc copyrighté, aucune reproduction autorisée
sans ma permission
-une seule copie sur votre disque dur- .
Vous n'arriverez jamais à la lire ici à tête
reposée
tandis que défile le compteur téléphonique,
(je parie que vous iriez voir la chute et qu'ensuite vous partiriez,
ce qui serait franchement dommage pour le reste de l'histoire,
n'est ce pas ?)
aussi j'ai tenu à vous rappeler que le compteur tourne
et j'ai retiré le petit filigrane des tickets sur le bord,
car si le texte
en devenait illisible, je n'ai pas à préjuger de
savoir si vous lirez la suite
hors connexion ou après avoir fait
"Save as",
dans le menu fichier de votre Fureteur (terme joual).
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?
Raoul Jacquet s' était mis dans la tête qu' il
pourrait devenir producteur d' émissions animalières
pour la télévision -excusez le du peu de son ambition-,
depuis un soir, où il avait vu passer à l' heure
de la météo, dans les écrans "Les archives
envoyés par nos téléspectateurs", quelques
images tournées par son beau-frère, à propos
d' un âne qui refusait d' avancer.
Ca avait été le déclic et l' enchaînement
fatal, dans son imaginaire excité :-Pourquoi Bernard et
pas moi -> Je peux faire pareil sinon mieux -> D' ailleurs
je pourrais vendre les cassettes vidéo -> Je vais me
faire des millions -> C' est une super bonne idée ->
Il faut que je m' y mette sans tarder.
Quand Raoul Jacquet se focalisait sur quelque chose, il aurait
été difficile de dire qu' il ne s' y consacrait
pas avec une concentration maladive. Il était "mono"
et exclusif en tout ; monolithique, monologueur monocorde, monotone,
mononucléosé chronique, et il serait resté
monogame si Monique ne s' était un jour sauvée sur
une moto bi-cylindre, en compagnie d' un ambivalent -aux dires
de Raoul- portant bésicles à double-foyer.
Ce pauvre et sinistre monomaniaque de la vidéo, donc,
avait commencé à sacrifier à sa récente
et nouvelle idée fixe, en plantant son camescope sous un
abri sis dans son jardin de Banlieue, puis en se rendant Quai
de la Mégisserie, à Paris, haut lieu de renommée
quasi nationale, pour tout ce qui concerne l' animalerie, la diffusion
de toute sortes de faunes, et même, avouons le, la vente
de bestioles. Là, il n' avait pu trouver à son goût
que quatre canards colvert, mais il en avait commandé quelques
caisses de plus, soit une soixantaine d'oiseaux, histoire de bien
faire les choses, en grand, en sérieux.
Le canard, c' était un animal sympathique qu' il aimait
bien, instinctivement. Il était déjà persuadé
de faire de la vidéo correcte, sinon formidable, avec un
tel matériel.
C' était d' ailleurs le printemps, la morte saison
pour le gibier, et il y avait justement une promotion sur les
cols verts. Les canards pékins sont plus jolis, mais il
n' y a jamais de promotion dessus, comme pour les canards siffleurs,
et Raoul observait en outre que ces dernières variétés
sont si menues qu' on ne peut pas les servir à table en
cas de recyclage, sauf audace, en prétendant que c' est
de la sarcelle, par exemple.
En attendant la livraison de son bataillon de sujets, le vidéaste
creusa un trou dans son gazon, bien en face de l' objectif de
la caméra, exprès pour produire une mare. Il brancha
ensuite un tuyau d' arrosage pour remplir celle-ci, ce qu' il
ne parvint pas à réaliser pendant toute une semaine.
Par contre, sa cave et son garage avaient suffisamment gagné
en humidité pour qu' il puisse débuter dans la culture
des champignons. Alors il acheta un sac de Portland, pour cimenter
sa piscine à canards, puis il se ruina une paire de chouettes
fines chaussures, en introduisant, par maladresse, du ciment liquide
dans et hors de ses chaussettes, et il parvint à notablement
réduire les fuites de la mare en obtenant un caillot affreux
qui emplissait le fond du trou. Il compléta alors l' étanchéité
avec une nappe de film polyéthylène bleu. Pour l'
esthétisme, cela conférait d' entrée de jeu
une sorte de tonalité étrange, associée,
selon Raoul, à la couleur du ciel des tropiques.
Mais c' était tout raté, d' ailleurs, parce
que les canards, exotisme ou non, n' allèrent jamais se
baigner, sauf erreur de trajectoire de leur part. Les canards
sont des bêtes sales, les bêtes les plus sales de
la création devant le chien, les bonnes encyclopédies
vétérinaires vous le confirmeront, car ils abritent
une incroyable variété de souches microbiennes diverses,
mais ses canards à lui furent encore plus sales par la
suite.
Et pourquoi ces efforts, en fait ? Parce qu' il s' était
donc aussi mis dans la tête que les canards colvert ont
besoin d' eau, ce qui était une erreur manifeste, ainsi
que l' observation simple le lui apprit directement. Les canards
ont besoin de poux, de puces et de vermine, voire de vers de terre
à sucer, mais ceux-là détestaient l' eau.
Quelquefois, les courageux en buvaient, mais la mare avait pris
l' apparence d' une espèce de trou dévolu à
l' entretien de la typhoïde et des moustiques, aussi la laissa
t-il libre de se transformer en boue très sale, ce qui
fut rapide.
Donc les canards arrivèrent, et à cette époque
ils étaient tous corrects. Il paraît que tout ce
petit monde produisait au début un effet assez gai, considéré
d' au delà de la clôture, car la caméra n'enregistra
de cette période que du flou marron, informe. Ils s' étaient
rassemblés, grégaires, et formaient une sorte de
flaque de canards, ocre et onduleuse, qui dérivait dans
le jardin en recherchant les trous dans le grillage, pour fuir,
exactement comme une flaque normale.
Le caméraman de fortune s' était laissé
dire que les rémiges de leurs ailes repousseraient et que
les canards finiraient par s' envoler s' il n' y mettait bon ordre.
Il commença donc par prendre ses précautions en
leur cavalant après pour leur tailler très très
court la plupart des plumes des ailes, ne sachant lesquelles servaient
à l' aérostation. Les canards arboraient à
présent des moignons et un air complètement idiot,
mais les angoisses de leur propriétaire étaient
calmées.
Pour trouver un sujet, Raoul Jacquet laissa la caméra tourner,
toute seule, pour enregistrer les canards en son absence, et voir
ainsi à quoi ces bêtes pouvaient bien se consacrer
naturellement. C'est ainsi que furent tournés les premières
longueurs de sa fameuse cassette vidéo : "La reproduction
chez les canards".
Evidemment, il serait amusant de raconter comment les canards
avaient commencé à creuser des terriers sous le
grillage pour se sauver, et que les chats errants s'étaient
ligués en bandes organisées pour les assaillir,
mais rien de tout cela ne serait tout à fait profond et
ne rendrait la vérité de leur société.
Ces canards ne se livraient qu' à une seule chose : une
activité sexuelle intense. C' était une orgie lubrique,
continuelle, vraiment dégoûtante.
D' ailleurs, ils n' avaient pas vraiment besoin de terriers
pour se sauver, le grillage n' ayant jamais été
prévu pour retenir des canards volontaires, aventureux
et doués pour les travaux de terrassement. Une bonne fraction
de la bande, douée pour faire des trous comme les poules,
alla donc se faire écraser dans tout le voisinage. Au départ,
les automobilistes trouvaient ça vraiment répugnant,
et s' arrêtaient pour dégager le cadavre de l' endroit
où il était allé se coincer, mais bientôt
ils n' y firent même plus attention : Tout à coup,
on voyait un grand nuage de plumes s' élever sur l' Avenue
Charles de Gaulle, et on savait qu' un nouveau canard venait de
passer de vie à trépas. Certains autres palmipèdes
réussirent à rentrer se cacher dans les caves, où
ils crevèrent de faim, répandant postérieurement
une infecte odeur due à leur décomposition.
La fébrile et lubrique activité reproductrice
de ces animaux devait finalement porter ses fruits en accouchant,
-si cela est possible- de quelques canetons. En attendant, ils
en étaient encore à la phase de la conception et
expérimentaient toutes les sortes de variétés
de perversité ; partouzes, viols en réunion, loteries
et autres jeux sado-maso.
La caméra tournait et surprenait des horreurs. Une
cane tortillait du croupion et séduisait une douzaine de
mâles à ailes rabougries, qui se colletaient ensuite
éperdument, s' assenant de formidables tripotées
de coups de becs jusqu' à ce que, fatigués, ils
décident de prendre quelque repos en se vautrant sur la
belle à tour de rôle. La sarabande commençait
à l' aube, c' est à dire à la première
lueur du jour moins trente minutes, et se poursuivait tard après
vingt deux heures et l' extinction automatique de la caméra,
l' éclairage municipal éclairant abondamment, et
comme de juste, ce qui restait du jardin, en même temps
que la rue située de l' autre côté de la clôture.
Les plantations avaient évidemment souffert. Sans aller
jusqu' à réellement excaver la lande, les canards,
entre deux accouplements, étaient restés fouisseurs
et s' étaient mis en tête de trouver des lombrics
ou une issue par les égouts. Ils n' avaient pas communiqué
les résultats de leurs tableaux de chasse, mais les racines
des thuyas et autres rhododendrons étaient apparues à
l' air libre, ce qui fit crever lesdits arbustes. Le gazon fut
avalé, consommé ou piétiné, et la
terre fut recouverte d' une épaisse couche de fiente et
de poussière agglomérée, puis presque tous
les végétaux restant crevèrent, désespérés.
La caméra continuait d'enregistrer au dessus d' un paysage
lunaire, équivoque et volcanique.
Le caméraman s' était d' abord ruiné
en aliments spéciaux, puis avait cru constater un gâchis,
les canards marchant dans la provende, ce qu' ils font tous, de
même que les poissons nagent dans leur nourriture, si on
veut bien rester observateur. Il leur avait donc ensuite amoureusement
fabriqué des pâtées à base de choux
cuits ou de restes de céleris pourris, mais même
cet effort l' avait fatigué et au bout d' un mois, Jacquet
ne les nourrissait plus qu' avec des ordures ménagères
sélectionnées dans les poubelles du quartier. Les
canards, gourmets peu difficiles, continuaient de tout absorber.
Ils n' avaient de réelle incompatibilité qu' avec
les pelures d' oranges, qu' ils jugeaient indigestes. Ces pelures
restaient incrustées dans le sol sombre, plat et désert,
délivrant de petites taches de couleur orange ou blanc
sale sur la vidéo, à côté du plastique
bleu émergeant du trou de boue en voie de solidification.
Raoul enregistra plusieurs dizaines de cassettes au sujet
de l' obsession sexuelle des canards, jugeant qu' il ferait le
tri au montage et que mieux valait ne rien rater. Il se crevait
les yeux à scruter les cassettes déjà tournées
et était devenu un spécialiste en herméneutique
du sexe chez le colvert. Il prétendait reconnaître
le comportement précédant la pré-séduction,
et, rien qu' à l' inclinaison du bec chez la femelle piochant
un reste de macaronis avariés, il pouvait prédire
si celle là allait y passer. Elle y passait d' ailleurs
généralement, comme toutes les autres de son sexe,
et cela plusieurs fois par jour.
Il commença aussi à préparer une bande
son, mais celle-là rappelait un peu trop le commentaire
d' événements sportifs, s' attachant de trop près
à décrire le comportement de ces champions de la
pornographie. Ces indications verbales restent pourtant, au delà
de cette époque, d' un puissant effet évocateur
pour indiquer le degré de folie qui s' était abattu
sur l' ex-jardin et son propriétaire.
Les canards étaient devenus d' une saleté inouïe,
et même rarement jamais vue. D' abord, ils sentaient très
mauvais, et ensuite ils avaient l' air de canards en mastic, tellement
le suint et la crasse leur avait lustré et collé
ce qu' il faut bien appeler des plumes. Ils étaient maigres,
crâneurs, tête haute et queue basse, battant des moignons
pour un rien. C' était désespérément
anti-photographique.
Les premiers canetons marron clair, duveteux, apparurent,
ce qui était un réel prodige car même le repos
de la couvée ne protégeait pas les canes de la lubricité
ambiante.
Ce fut l' extase du cameraman. Il tenait enfin un thème,
avec cet apparition de quelque chose de nouveau. Raoul plaça
les trois premiers canetons sous des spots et les filma en gros
plan, puis il leur proposa avec insistance du lait en brique,
demi écrémé et enrichi aux vitamines. En
dépit de cet attentat, les canetons survécurent
jusqu' à ce qu' il les replace avec le reste de la couvée.
Il filma la mère avec sa procession de canetons. Ce fut
d' ailleurs la seule chose un tantinet anticonformiste dans cette
vidéo, les adultes marchant sur les jeunes sans le faire
exprès, ce qui introduisait une teinte sociologique dans
le métrage.
Evidemment, en quelques heures il y eut des décès
infantiles. Il crut trouver un responsable en la personne d' un
ogre véritable, un canard mâle qu' il enferma dans
son salon. Trois ou quatre autres comparses, surpris non loin
d' un cadavre de caneton égaré, éloigné
de sa mère, et naturellement mort de froid sans la réchauffage
de la couvée, furent aussi repérés et reclus
en compagnie du premier, le temps que Raoul statue sur le sort
qu' il devait leur réserver.
Il faut d'ailleurs signaler que les emprisonnés ne
se tinrent pas tranquille, fientèrent copieusement partout,
firent des essais de nids de mâles dans, et avec, les cendres
de la cheminée, les fleurs séchées, les journaux
et les cigarettes, et détruisirent en quelque sorte le
salon. Quant aux chats, ils commencèrent à guetter
systématiquement les quelques couvées à venir
et firent un carnage renouvelé, les oeufs ayant déjà
attiré les rats.
Les plumes repoussent vite sur le colvert, et Jacquet filma
ses pensionnaires se ruant d' un bout à l' autre de son
jardin, sans bien voir qu' ils s' essayaient à prendre
de l' élan pour leur envol. Et puis, un jour qu' il était
parti collecter ses ordures sur la fin du marché, les canards
trouvèrent le bon angle, en courant pour sauter sur le
petit appentis à côté de la cuisine, et pour
rebondir, à partir de là, au dessus du grillage
de la clôture. Lorsque Raoul revint cette fois-là,
il régnait un orage épouvantable et il ne vit rien
du désastre, ne pouvant compter ses canards. Le lendemain
matin, après une grasse matinée de week-end, il
constata que les trois quarts de ses volatiles avaient joué
un remake de "la grande évasion" et s' étaient
fait la valise. Il ne lui restait plus que les déplumés,
les victimes chroniques et les idiots.
Les canards n' avaient pas de carte de la région en
leur possession et ils tournèrent en rond dans le quartier
; aussi parvint-il, non sans peine, à en récupérer
une demi douzaine, qui ne s' était pas encore aventurée
trop loin. Les autres disparurent, déguisés en civils,
et ne se firent pas arrêter en prenant le bus, car ils avaient
bien révisé leur grammaire et purent dirent bonjour
à la police dans le bon langage sans se tromper.
Dégoûté, Raoul Jacquet fit don du cheptel
restant au Château de Boufremont, une Hostellerie soi-disant
luxe, sans restaurant gastronomique, mais dotée d' un grand
parc robuste recherchant de la volaille pseudo-décorative.
Puis il s' attela au montage des soixante-dix cassettes vidéo
provenant de ses rushes. Il sabra méthodiquement là-dedans
pour arriver à vingt huit heures brutes, puis réduisit
encore... Son jugement vacillait toujours, et sautait sur des
embryons de lubies... Il y eut plusieurs projets aux tons de rendus
divers ; Safari, Larmoyant, Sec, Apocalyptique. A chaque remaniement,
les métrages et les détails les plus caractéristiques
de la version précédente disparaissaient. Il arriva
enfin à une version expurgée de cinq heures, définitive
et orthodoxe.
Donc, si au départ il y avait eu quelques scènes
rigolotes à extirper de tout ce hasard et fatras mis en
bobine, au bout du compte n' en sortit-il plus qu' une insupportable
compote, où les canards marchaient de droite à gauche,
puis vers l'autre côté, avant de se sauter calmement
dessus, juste après un zoom sur un croupion graveleux et
débordant d' excitation.
Depuis le succès phénoménal d' un semi
documentaire marin porté à l'écran comme
une affaire de dauphins, le cinéma français considère
les documents animaliers avec un oeil scrutateur. "La reproduction
chez les canards" fut donc visionnée par des quantités
de professionnels qui se torturèrent pour se demander si
la concurrence y avait discerné quelque chose qu' ils y
auraient raté. La cassette fut même présentée
à des festivals. A l' auteur qui s' insurgeait un jour
parce que cette vidéo ne cessait de circuler dans les couloirs
sans rien déclencher, un responsable prit cinq minutes,
et la peine de répondre par courrier, pour dire qu' il
manquait une fin, probablement un début, et qu' à
tout prendre, le milieu n' était guère consistant.
Raoul Jacquet fit encadrer cette réponse personnalisée
et déclencha un feu roulant de monocorrespondances vers
l'auteur de cette franchise qui sentait l' intérêt
pour son oeuvre. Il déclencha ainsi une réponse,
enfin franche et catégorique, quelque chose de vexant qui
le coucha au bord du suicide, mais duquel il ne voulut jamais
faire état en détails.
Le jardin resta longtemps dans son état de désolation,
une vraie jachère empoisonnée. Les canards étaient
partis, mais leur odeur, puissante, persista longtemps.