Ainsi, une fois, il tenait comme d'habitude son rôle
de grand péroreur, accoudé au bar, et il se mit
à raconter une histoire de chasse à travers une
cambrousse qu'il avait particulièrement détestée...
..."Il faut bien connaître, parce que la région
est vallonnée, boisée, et à chaque carrefour
de route, il y a trois bicoques qui font les quatre coins et qui
portent des noms de hameaux, c'est un cauchemar.
En fait, toute la campagne est un cauchemar.
La campagne est un autre monde, et il faut vous expliquer
pourquoi. Une fois, donc, nous étions aussi dans une partie
de chasse sans chiens, mais expliquer pourquoi ça nous
écarterait encore plus du sujet. Tout à coup, nous
étions sur une toute petite route, à pied, et Lestrade
déclare :
- Regardez un peu, les belles pommes !
Et voilà que dans le champ à côté,
il y avait des pommiers. Pas des pommiers de pommes à cidre
comme ça pousse dans le pays du Calvados, et qui portent
des pommes toutes petites, stupides et bonnes uniquement à
faire du cidre, non, pas ça, mais des pommes de vergers
du Vaucluse, glorieuses, rouges, vertes, jaunes, un peu comme
une cravate un peu habillée, pour aller au casino.
- J'en veux une, ajoute le Lestrade.
Et nous voici à lui tenir le barbelé écarté
haut et bas pendant qu'il se fourrait à travers la clôture.
Bien sûr, ça se sanctionne par "écartez
plus bande d'empotés", parce qu'il a déjà
trois Pastis bleus dans le cornet, et ça se solde aussi
par un accroc dans sa gabardine de chasse toute neuve de "chez
Florent articles oléicoles, chasse pêche premier
âge et puériculture". Mais ce n'est pas encore
ça la campagne.
Bien sûr, Lestrade était incapable d'y aller
seul parce qu'il avait peur des vaches, qui sont de gros bestiaux
très obtus. Nous voici tous les trois, successivement à
travers la clôture, comptez cinq accrocs de plus et alors
nous nous retrouvons dans le champ.
Les vaches elles étaient pas là. Elles étaient
parties boire un coup en ne laissant là que leurs déjections
et leurs parasites. Pour la bouse, on ne s'en aperçoit
pas tout de suite parce que c'est « en bas » que ça
se passe. Et en haut, nous sommes occupés par des espèces
de chasseurs furtifs qui attaquent en piqué, et piqué
ce n'est pas peu dire. Ces grosses mouches sont entraînées
à percer du cuir, genre canapé Grande Surface, plus
la crasse séculaire de la vache, qui a séché
sur ce cuir là, qui fait toute la "croûte du
cuir", quand t'achètes en Grande Surface...
Le premier coup, on les a pas entendus venir, un peu comme
pour les stukas sur les routes pendant l'exode de 1940, mais ce
n'est pas au fesses qu'ils attaquaient pour presser le mouvement,
c'est au cou. Lestrade pousse tout à coup un hurlement
et il se plie en deux, comme s'il avait vu un diamant par terre,
mais par terre y'avait eu un bombardement de disques marrons,
je vais y revenir. Nous regardons sa blessure et véridique
ça faisait comme un trou du diamètre d'un grain
de riz dans la peau, la mouche avait emporté de la viande
pour son dîner, dans le Jura cirque, à cinq cents
bornes. Un petit trou, tout rouge, tout net. XXX se met à
gueuler, il était touché lui aussi. Nous remontons
les cols pour, en faisant bien attention, nous diriger vers les
pommes.
Bien entendu, nous manquons glisser et nous flanquer dans
la marre, qui est une sorte de super fossé antichar plein
d'eau, un trou abrupt dans la prairie, et relativement caché
par l'herbe haute. Notre erreur déclenche un feu roulant
de grenouilles et de tritons qui font plouf dans le liquide noir,
c'est fou ce que ça grouille de symbiotes, dans ces mares,
il faut dire qu'il y a un paquet de moustiques à dévorer,
dans la cambrousse. Ca, c'était encore poétique
; je dis symbiote parce qu'il faut plus dire "parasite",
c'est du politiquement correct, vous m'avez saisi. Ces trous ne
servent pas au vaches, qui ont des abreuvoirs en zinc comme tout
le monde, mais c'est pour drainer la flotte du champ. Il faut
bien expliquer tout ça pour ceux qui ne connaissent pas
la campagne, les taons et la chasse.
Donc enfin nous arrivons aux pommes. Et non, ce n'est pas
à ce moment que nous déclenchons le radar anti-merles
et que le piège à feu nous foudroye, ou bien que
le bouseux arrive, fin saoul perché sur son tracteur fourbu
et hurlant des imprécations traditionnelles, pittoresques
et comiques, avant de se saisir de son calibre 12 et de tenter
de nous arroser à la chevrotine parce qu'il bigle et qu'il
a pas vu que nous aussi on est armés. Non, nous réussissons
à cueillir une pomme.
Lestrade la porte à sa bouche après l'avoir
frottée à sa manche, car ce n'est pas non plus une
histoire de boyaux empoisonnés au sulfate amélioré
à la Bouillie Bodelaise. Il mord, mâche, puis regarde
la pomme.
Alors il fait « Gloupff » ou une sorte de bruit
similaire, et il renvoie à l'horizontale un pur jet de
pastis bleu.
Pas dans notre direction, heureusement ; en matière de
gerbe, il vient de requérir les grandes pompes, c'est parti
à trois mètres.
Dans la pomme, il a sectionné net deux gros vers blancs
qui se tortillent à l'agonie, tandis qu'un frère
à eux sort sa petite tête pas finaude pour découvrir
la cause de tout ce raffut.
C'est des vers maousses, goulus-gorgés, assez crémeux.
Là, XXX n'a pas le temps de vérifier s'il s'agit
bien d'un Carpocapse, car Lestrade vient de battre le record de
lancer de pomme à travers la campagne.
Si nous pouvait flanquer le feu au pommier, sur le moment,
on le ferait. Mais il n'y a que le platane qui brûle vert,
c'est pour ça que Bonaparte dit Napoléon, le bonheur
du soldat, en planta partout le long des routes, pour que ses
soldats puissent les fiche par terre et se chauffer tout de suite.
La mode date de là, véridique.
Donc, le feu n'est fut pas allumé, le bouseux n'arrive
pas, les vaches non plus, et nous retournons à la clôture
en évitant la mare, les mouches, les frelons et autres
vindictes volantes.
Mais la malédiction du diable nous rattrape par le
bas, comme indiqué. Le premier qui lève la patte
pour passer le barbelé fait s'interroger les autres :
- C'est quoi, ça ?
- T'as marché dans le goudron ?
- Si t'appelles ça du goudron, alors tes chiottes c'est
une goudronneuse ?
Les pieds verts enrobés, on avait. Dessus, dessous,
remontant sur la tige du brodequin et au-dessus, sur la chaussette
rabattue et même la jambe moulée dans le kaki.
Je ne suis jamais vraiment parvenu à comprendre ce
que les vaches mangent pour produire ça. N'oublions pas
qu'elles emmagasinent du carburant pour l'hiver, quand elles font,
non seulement ruminant, mais aussi chauffage central dans l'étable
qui jouxte le salon du fermier. D'ailleurs, une vache qui perd
le contrôle de sa température, ça explose,
c'est bien connu. les paysans disent pudiquement crever, mais
c'est littéralement la même chose. Donc, dans une
vache, il y a une usine, sept estomacs et un four à merdre
gigantesque.
Et nous, pauvres de nous, pour nous promener à la chasse,
nous n'avions pas chaussé nos plus belles paire de Rangers,
mais des confortables, des usées et, faut-il le préciser,
des trouées dans le tissu qui recouvre.
De toutes façons, la Rangers, c'est fait pour se défaire
et se porter jusqu'au trépas de la grolle, c'est pour ça
que c'est de plus en plus fin, les fabricants ont compris ; plus
c'est solide, moins souvent ils en vendent.
Vous objecterez : la bouse c'est sain. C'est tout à
fait ça, on n'a plus qu'à la vendre en pharmacie,
avec une étiquette "Prophylactique, sans phosphates".
On vous voit venir ; le prochain argument, sans protestation,
c'est que l'odeur en serait supportable.
C'est là une erreur, une erreur totale, et nous l'avons
immédiatement vérifié. L'odeur nous est restée
aux pieds quinze bons jours entiers. Il y eut d'abondants frottages,
récurages, rinçages, aspersions de l'eau de Cologne,
depuis la minable générique en flacon cannelé
jusqu'à la véritable des bons Pères du Grand
Mont, appliquée en frictions locales, et rien à
faire. L'odeur avait pénétré sous la peau
et elle embaumait toute la personne. La première nuit,
nous eûmes même beaucoup de mal à dormir.
Rentrés à Vignoles, on se fichait de nous un
peu partout. La vieille Mercedes de Lestrade était surnommée
« le Tracteu' » et on lui demandait où il avait
garé sa remorque de betteraves. Nous empestions le pécore
d'après la guerre, un vrai sketch à l'ancienne."